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La théorie constructiviste d’Alexandre Rodtchenko

La figure d’Alexandre Rodtchenko est indissociable de l’artiste russe Varvara Stepanova, née en 1894. Le couple s’installa ensemble à Moscou en 1916 et devint une véritable entité productive.

Initialement, le couple fut également très proche de Vassily Kandinsky, leur atelier étant même dans l’appartement de celui-ci.

Alexandre Rodtchenko et Varvara Stepanova

Tant Alexandre Rodtchenko que Varvara Stepanova étaient des théoriciens de l’art, ce qui était aussi le cas de Vassily Kandinsky. Dans le prolongement de la révolution russe, il y avait différents regroupements qui s’étaient structurés, certains devenant même des institutions.

Kasimir Malevitch, le théoricien du suprématisme, s’appuyait ainsi sur l’UNOVIS (Utverditeli Novogo Iskusstvales Champions du Nouvel Art), structure liée à l’Inkhuk (Institut de culture artistique) dont le responsable était Vassily Kandinsky.

De manière plus générale, toute la scène cubiste-futuriste était porée de 1921 à 1931 par la RAKhN (Académie Russe des Sciences Artistiques), devenue en 1925 la GAKhN (Académie d’Etat des Sciences Artistiques).

Cette institution servait de laboratoire d’idées et de base arrière aux idéologies cubistes-futurises se concurrençant de manière acharnée, se divisant en différentes chapelles s’excommuniant, etc.

Alexandre Rodtchenko et Varvara Stepanova

Il faut bien parler d’idéologie, car les mouvements cubistes-futuristes prétendaient représenter le contenu réel de la révolution russe. Ils se posaient ici en concurrents du proletkult, tous ces mouvements étant écrasés comme gauchistes, formaliste, cosmopolites.

La RAKhN / GAKhN prétendait trouver une panoplie sociologique, psychophysique et philosophique à l’art abstrait, avec une prétention scientifique-industrielle. L’esthétique était censée céder la place à la logique de l’organisation, de la construction, de la conception, etc.

C’était là une lecture formaliste du socialisme, propre aux couches intellectuelles liées historiquement à la bourgeoisie.

Il faut noter ici qu’il existe strictement rien en français sur la RAKhN / GAKhN et ce justement car le contenu idéologique des cubistes-futuristes y est très clair, ce que la bourgeoisie veut masquer à tout prix pour prétendre valoriser de manière libérales les prétendues avant-gardes, etc.

Alexandre Rodtchenko était, de son côté, membre de l’OBMOChU (Organisation des Jeunes Artistes) et professeur aux Vkhoutemas (Ateliers supérieurs d’art et de technique), un autre bastion du mouvement cubiste-futuriste. On y trouve également comme professeur Vladimir Tatline.

Maquette du projet de monument à la Troisième-Internationale de Vladimir Tatline, devant atteindre les 400 mètres de hauteur

Alexandre Rodtchenko et Varvara Stepanova relèvent, aux côtés de l’anarchiste Alexeï Gan, d’un groupe spécifique parmi ces fractions, dit constructiviste. Voici comment, dans un article de 1921 intitulé À bas l’art !, Alexandre Rodtchenko présente cette conception cubiste-futuriste :

« Il s’agit véritablement de construire de nouvelles structures constructives fonctionnelles, dans la vie et non pas depuis la vie et en dehors de la vie.

Dans la vie réelle, les choses (les objets) se présentent avec une forme utilitaire, ou alors on leur applique de l’art ; quand le matériau est utilisé fonctionnellement, l’objet lui aussi sert clairement le but qu’on lui avait assigné, en n’ayant rien de superflu ou presque ; quant aux exceptions, on n’a pas pris conscience de leur signification dans la vie.

Nous sommes entourés d’objets de ce genre (faussement décoratifs) et à cause d’eux on se précipite dans les églises, dans les musées et dans les théâtres. C’est la vie en tant que telle qui n’est pas comprise, qui n’est pas prise en compte, qui n’est pas organisée.

Les gens s’ennuient, les gens parlent de leur travail comme de quelque chose de lugubre, d’ennuyeux, où l’on perd son temps. Les gens disent de leur vie qu’elle est monotone et vide, à quelques exceptions près, parce qu’ils ne savent pas apprécier en eux-mêmes l’homme qui peut construire, bâtir et détruire.

Ils vont à l’église, au théâtre, au musée, pour “échapper à la vie”, pour prendre des leçons de vie… Comment ? Mais en apprenant à rendre la vie “jolie”, décorative, au lieu de construire, d’organiser, de structurer. Ces gens-là avaient besoin de l’opium de l’art ou de la religion. Et tous les anciens de l’art “sans objets”, à présent constructivistes ou constructeurs, se sont mis à travailler pour la vie et dans la vie. Leur premier objectif, ce fut le travail sur des constructions concrètes.

Est-ce que nous n’en avons pas assez de cette vie stupide, où l’on ne prend conscience de rien, où l’on ne donne valeur à rien, dans laquelle tout est carton pâté et décor : l’homme est enjolivé, son logis est enjolivé, ses pensées sont enjolivées, tout est enjolivé de choses dont on n’a que faire, et cela pour dissimuler le vide de l’existence.

La vie, cette chose si simple, on ne sait toujours pas la voir, on ne sait pas qu’elle est si simple, si claire, qu’il suffit simplement de l’organiser et de la débarrasser de tout ce qui est art appliqué et enjolivures.

A BAS L’ART comme moyen de fuite d’une vie qui n’en vaut pas la peine. La vie consciente et organisée, qui peut voir et construire, est l’art moderne. L’être humain qui a organisé sa vie, son travail et lui-même est un artiste moderne.

Travailler pour la vie et non pas pour les palais, pour les églises, pour les cimetières et les musées. Travailler au milieu de tous, pour tous et avec tous. Il n’est rien d’éternel, tout est provisoire. La prise de conscience, l’expérience, le but, les mathématiques, les techniques, l’industrie et la construction, voilà qui est au-dessus de tout.

Vive la technique constructive. Vive l’attitude constructive envers toute chose. Vive le CONSTRUCTIVISME. »

Pour les constructivistes, on passe de la composition à la construction. Pour cette raison, Varvara Stepanova et Alexandre Rodtchenko abandonnèrent tous deux la peinture en 1921.

Ils passèrent alors à des projets se voulant concrets, visant à occuper la surface, au moyen de la ligne.