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Wilcher : Le deuxième métier − 1968

Clarté (PCMLB) semaine du 4 au 10 décembre 1968

Au départ, le choix d’un métier se fait souvent par vocation et non par nécessité. Il ne faut pas confondre métier et emploi. Le jeune qui « choisi » son métier le fait rarement par souci pécuniaire. Il fera, au contraire, lui et ses proches, le sacrifice d’années d’études coûteuses.

Ce ne sera que plus tard, au travers des épreuves de la vie qu’il modifiera l’optique sentimentale de son premier mouvement. La spontanéité de notre jeunesse égare parfois notre conscience de classe.

Un métier souvent rudement acquis peut rebuter celui dépourvu de toute conscience de classe. Il y a des beaux métiers qui subissent davantage l’exploitation patronale que d’autres. Le métier n’y est pour rien. C’est le rapport social d’exploitation qui reste la base fondamentale de l’aliénation, d’où la nécessité d’une solide prise de conscience de classe.

Pour les métiers d’art le mécanisme de vocation reste le même que pour les jeunes qui se destinent à la mécanique ou à la comptabilité. La différence consiste en ce que le « doux poète » choisit la voie qui offre le moins de sécurité parce que l’art n’entre pas (du moins immédiatement) dans le cycle des nécessité quotidiennes, ce qui fit dire à André Lhote que « le génie propose au monde une chose que personne ne réclamait mais dont, une fois reçue, personne ne pourra se passer ».

Le jeune qui veut devenir « artiste » devra se soumettre à de longues années d’études pour acquérir les rudiments du métier. Son diplôme de fin d’années d’études ne lui accordera pas pour autant la maîtrise et l’épanouissement de ses dons. Ce ne sera que le début du développement de son talent.

La recherche de l’impondérable et les relations rythmiques du monde hostile qui l’environne exigeront du créateur d’art des efforts qui dureront toute sa vie.

Et ce, pour laisser derrière lui, pour la plus grande joie des générations futures, quelques témoignages du « passé ».

Et pendant tout le temps de sa lutte esthétique il lui faudra vivre et faire vivre les siens.

Son art est généralement de peu de ressource pour vivre correctement. Ce n’est que « sur le tard » que ses œuvres acquièrent quelque valeur (ce qui n’est pas formel parce que j’ai connu des artistes exemplaires qui sont morts sans gloire et dont les œuvres se sont éparpillées au vent de l’oubli).

C’est l’aspect le plus dramatique de l’aventure du créateur d’art dans la jungle du monde capitaliste. Comment va-t-il en sortir ?

L’artiste qui ne va pas « vendre » ses œuvres dès le début de sa carrière va devoir gagner sa vie par la pratique d’un deuxième métier, c’est ce qu’on appelle couramment « bouffer la vache enragée ». C’est ainsi que nous connaissons des artistes qui dans la journée travaillent à l’usine ou au bureau, pour la soupe, et « commencent » leur vrai bouleau de créateur le soir.

La majorité des artistes se trouvent devant la nécessité vitale de faire une journée de labeur dans n’importe quoi et même faire des choses qui leur répugnent pour pouvoir pratiquer le soir, le métier qu’ils aiment.

Mais pourquoi donc, les travailleurs culturels ne peuvent-ils vivre de leur art comme les ouvriers vivent de leur métier ?

La production artistique en société capitaliste n’a pas la même fonction que celle de la production industrielle. Au même stade extrêmement développé du système capitaliste l’art n’est plus qu’un objet de spéculation. Ceux qui achètent à gros prix les raretés préfabriquées n’éprouvent aucun plaisir à contempler leurs acquisitions. Le « tableau » ou la « sculpture » passe de mains en mains au même titre qu’une action boursière. L’intérêt du contenu se déplace vers l’intérêt de marchandise.

Certes, il y a une minorité d’artistes qui vivent de leur art, ceux notamment qui fournissent cette denrée rare nécessaire au marché de l’art-profit. Mais les autres, la grande majorité qui, par honnêteté ne veulent pas se prostituer et prostituer leur art, ceux là connaissent cette situation du deuxième métier nécessaire pour vivre.

Tant que subsistera le règne de la jungle, tant que resteront maîtres ceux qui considèrent l’art comme une source de profits, subsistera cette ségrégation qui fait tant de mal.

Il y a cependant une façon d’en sortir, de basculer le rapport social de maître à esclave qu’imposent les rapaces de la haute finance ; c’est le rapprochement des travailleurs et des artistes.

Les uns y trouveraient les joies réservées jusqu’ici aux catégories sociales aisées. Les autres y trouveraient un public nouveau, vierge de toute compromission spéculative.

Ce mouvement serait semblable au rapprochement qui s’est produit au dix-huitième siècle quand la bourgeoisie révolutionnaire (car elle l’a été) se rapprocha des artistes jusqu’à lors réservés à la noblesse décadente.

Cela nous donna les splendides œuvres de Chardin, et plus tard, de David révolutionnaire.

Les travailleurs doivent faire l’effort de connaître leur rôle historique.

La bourgeoisie n’a plus aucune possibilité de faire naître un art d’exaltation communautaire parce qu’elle a détruit la base fondamentale de l’art qui est le rapport affectif entre les hommes luttant pour une cause commune.

Seul le prolétariat aujourd’hui est capable d’engendrer l’éclosion d’un art nouveau en fonction de sa marche vers son pouvoir politique. Il ne lui suffit pas d’en exprimer la pensée. Il faudra pour cela que ses fils les plus clairvoyants entament le dialogue avec les créateurs d’art qui n’attendent que ce geste pour œuvrer à une nouvelle étape historique.

L’art bourgeois, qui fut révolutionnaire à ses origines, sombre aujourd’hui dans la décadence réactionnaire sans issue.

L’art prolétarien lui succède avec la tranquille réalité du jour qui succède à la nuit.

Le ricanement désespéré de l’arrière-monde bourgeois ne pourra rien changer à l’affirmation politique du prolétariat et de son art.

L’art bourgeois est mort.

Vive l’art prolétarien !

Vive la révolution prolétarienne !

VERMILLION.