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Wilchar : Culture et Révolution − Détruire le régime ou s’y intégrer ? − 1968

Clarté (PCMLB), semaine du 1er au 7 février 1968

Willem Pauwels, alias Wilchar, a vu le jour le 1er novembre 1910, à Saint-Gilles, commune populaire de Bruxelles. Lithographe et affichiste, il est l’auteur de nombreuses affiches politiques durant les années trente, entre autre pour le Parti communiste. En 1940, il rejoint le groupe d’artistes « Contact » qui lutte pour de meilleures conditions de travail dans le domaine des arts.

Pacifiste et antifasciste, Wilchar participe à de nombreuses actions de résistance durant l’occupation nazie de la Belgique et édite le journal « Art et Liberté ». Poseur de bombes et affichant ouvertement ses opinions communistes, il est arrêté en avril 1943 par la Gestapo et interné dans le camp de Breendonk. Les blessures physiques et morales qui lui furent infligées ainsi qu’à ses camarades s’exprimeront plus tard dans une série de trente-cinq gouaches exposées au Mémorial de Breendonk.

Fin des années 1960 début 1970, il tint, sous le pseudonyme de VERMILLON, une chronique hebdomadaire dans le journal Clarté, alors organe du PCMLB. « Détruire le régime ou s’y intégrer ? » est ainsi l’un de ces billets.


Dans notre numéro 33, nous avons consacré quelques courts paragraphes à une conférence de presse conjointe de la direction du Palais des Beaux-Arts et de représentants du comité issu de l’assemblée libre des travailleurs culturels (entendons des artistes peintres, sculpteurs, décorateurs…) qui avaient occupé en juin dernier, des salles du bâtiment de la rue de Ravenstein destiné essentiellement à l’illustration de l’art-profit.

Pour nous, cette conférence de presse était placée sous le signe de l’intégration au régime. Notre appréciation n’a pas plu à un intervenant, M. Olivier, qui nous l’a écrit et qui nous invite à publier sa lettre.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que M. Olivier manque de courtoisie et qu’il sait manier les termes injurieux. Notre chroniqueur artistique n’est qu’un « peintre d’occasion » (lui ne l’est pas du tout) un « révolutionnaire » entre guillemets ; c’est un homme qui expose « ses rancunes passées, sa rancœur présente, ses râlements futurs ». Quant au titre de notre journal, il ne cache que de « sombres individus ».

On voit le ton. Dans ces conditions, nous aurions très bien pu mettre la missive de M. Olivier au panier. Nous ne le ferons pas parce que cela va nous permettre de préciser certaines de nos positions que des adversaires caricaturent à plaisir. Nous nous contenterons de ramasser les « arguments » de notre contradicteur :

1) « Il n’y a jamais eu de noyau révisionniste qui voulait maîtriser l’assemblée libre pour en faire un instrument de politique réformiste et d’intégration au système bourgeois ». Pour étayer cette affirmation, M. Olivier cite une définition de l’assemblée libre reprise de « Clarté ». Nous parlerons de ce point plus bas.

2) Les décisions de l’assemblée libre ont toujours été prises à la majorité des voix. Nous n’avons jamais dit le contraire. Notre chroniqueur artistique n’a jamais paru aux assemblées libres. C’est faux.

3) Le citoyen Brouhon ne fait pas partie de l’assemblée libre. M. Olivier a raison. Nous avons fait une erreur.

Brouhon fait partie des assemblées du théâtre… et du conseil d’administration du Palais des Beaux-Arts.

4) La conférence de presse commune du temple de l’art-profit et de représentants du comité issu de l’assemblée libre « n’a existé que pour convoquer les journalistes » et ceux-ci « ont été avertis que chaque partie parlait en son nom propre ». « Clarté » a voulu « jeter la confusion » dans l’esprit de ses lecteurs.

Nous reparlerons également de ce point plus loin.

5) S’il y a un accord de principe pour la participation des Travailleurs Culturels à la politique culturelle gouvernementale, les modalités sont encore à étudier. Nous retiendrons cet aveu. Il a son prix.

6) Une A.S.B.L. est créée mais ce n’est qu’ « un simple rouage administratif, un moyen de communication avec le ministère et la ville ». Nous parlerons encore de cet aspect.

7) M. Olivier assure que lui et ses amis veulent continuer à contester la société.

8) M. Olivier prétend que notre collaboration n’a aucune audience et lui propose u débat contradictoire.

Nous devons faire quelques mises au point à ce propos et nous éviterons, nous, les injures que nous considérons comme des arguments de faibles.

Nous avons d’emblée manifesté notre solidarité avec l’assemblée libre des artistes peintres, sculpteurs et décorateurs qui a occupé le Palais des Beaux-Arts en juin dernier. Cela va de soi. Mais contrairement à M. Olivier, nous refusons de rédiger un certificat de virginité au parti révisionniste.

Or, il ne fait tout de même aucun doute (M. Olivier n’est tout de même ni aveugle ni sourd) que plusieurs artistes connus pour leur appartenance au parti révisionniste, pour leurs sympathies et leurs amitiés révisionnistes se sont placés aux avant-postes du mouvement. Quelles que soient les intentions de chacun, nous avons le droit et le devoir de nous méfier.

Nous ne pouvons pas et nous ne voulons pas oublier que l’assemblée libre des Beaux-Arts s’est inscrite en écho du grand mouvement révisionniste français de mai-juin 1968. Le parti révisionniste de Waldeck Rochet a trahi ce mouvement d’une manière dont il est peu d’exemples dans l’histoire. Parler de contester la société sans d’abord condamner une trahison, en faisant mine de l’oublier, en disant que çà n’a pas d’importance, cela manque de sérieux.

M. Olivier jure ses grands dieux que nous avons donné un compte rendu inexact de la conférence de presse. Mais ce qu’il ne dit pas, c’est qu’il a soigneusement évité de nous inviter à cette « cérémonie ». « Le Soir » et « La Libre Belgique », « Le Peuple » et « Le Drapeau Rouge » ont reçu cet « honneur ». « Clarté » pas. Les raisons sont transparentes.

Quand il y avait eu une première divergence entre « Clarté » et M. Olivier, à fin juin, au sujet de l’appréciation à porter sur le rôle d’un artiste à l’assemblée libre, il avait eu une entrevue avec notre chroniquer d’art et un membre du Comité Central du Parti. Nous avions dit que nous soutenions l’action d’ensemble de l’assemblée libre. Nous avions même fait don au comité d’un stock de papier, à titre de soutien.

Quelques mois plus tard, M. Olivier ignore notre journal. Il convoque la presse ouvertement réactionnaire, réformiste, révisionniste mais pas « Clarté ». Il paraît aux côtés des grands du Palais des Beaux-Arts et trouve cela de la bonne coexistence pacifique. Mais dans sa lettre à notre égard, il cite… Mao Tsé-Toung comme si nous étions l’ennemi à l’égard duquel il faut tracer une ligne de démarcation bien nette !

Nous avons su que la conférence de presse avait eu lieu par les journaux bourgeois. Ceux-ci en ont rendu compte comme le signe d’une pacification, d’une collaboration. M. Olivier n’a pas démenti leurs paroles. Et c’est selon ces propos que notre article a été rédigé.

Un mot encore au sujet de cette A.S.B.L. « un simple rouage administratif, un moyen de communication avec le ministère et la ville ». M. Olivier nous croit-il si naïfs ?

Souvent les réactionnaires ont invité les syndicats à se constituer en A.S.B.L., à prendre la personnalité civile, ce qui leur permettrait, disent-ils, d’avoir toutes les garanties de la loi. Les syndicats refusent parce que, précisément ce serait autoriser le pouvoir à contrôler leur activité. Même les syndicats les plus réformistes, les plus réactionnaires s’en tiennent à ce point de vue. Cela ne les empêche pas d’avoir des rouages administratifs, de communiquer avec le ministère, la ville et tout ce qu’on veut.

Mais il y a autre chose. Lors de l’acte constitutif d’une A.S.B.L., le nom des administrateurs est publié au « Moniteur ». On ne peut en changer sans formalités longues, difficiles et coûteuses. Autrement dit, les administrateurs d’A.S.B.L. sont à peu près inamovibles. Et dès lors aussi, ILS SONT À L’ABRI DU VOTE DES ASSEMBLÉES !

Il nous revient que cette A.S.B.L., qui va participer à la politique culturelle du Ministère de la Culture française, disposera (si tout va bien) d’une salle d’exposition offerte par le gouvernement (à moins que ce ne soit par la ville). Elle sera donc administrée par le conseil d’administration de l’A.S.B.L. Comme c’est curieux ! M. Olivier ne sera certes pas du même avis que nous, mais nous avons l’impression qu’il est loi, bien loin de l’immense explosion de mai-juin 1968 et proche, très proche d’une nouvelle expérience type Palais des Beaux-Arts.

A lui de nous prouver, avec ses amis, dans les actes et non par des lettres parsemées d’injures, que nous avons tort d’être méfiants. Mais jusqu’à présent ils ont davantage cherché un petit tour dans le fromage du régime qu’à détruire ce régime.