Centre MLM de belgique

Une position communiste sur les drogues – 2016

par des communistes autonomes MLM

Sans prétendre être une synthèse parfaite de la question, ce texte court et dense constitue un document précieux pour les activistes. Les auteurs, des communistes autonomes MLM, rappellent quelques-unes des positions des classiques du communisme, apportant un éclairage utile tant aux révolutionnaires qu’aux membres de la scène Straight Edge.

Le texte balaie tant l’idéalisme que le moralisme et impose une révolution dans la révolution, une discipline idéologique.


Les drogues sont une des problématiques sérieuses dans l’organisation des masses vers la révolution socialiste. Cette problématique intervient dans le processus qui opère « la révolution dans la révolution ».

Chez les classiques, Friedrich Engels est sans aucun doute le meilleur analyste de la question avec notamment son immersion dans les quartiers ouvriers de Manchester.

Cette immersion d’environ deux années (au début des années 1840) dans le quotidien de la classe ouvrière anglaise va produire un des plus grands chefs d’œuvre de la littérature communiste : La situation de la classe laborieuse en Angleterre.

Engels réalise dans cette enquête les principes dialectiques de restitution de la réalité sociale.

La partie de l’ouvrage titrée les résultats est une synthèse analytique des observations réalisées. Pour Engels, les conditions sociales d’existences des travailleurs produisent inlassablement l’alcoolisme et la débauche sexuelle.

Cette thèse est un point crucial de distinction d’avec la vision anarchiste qui analyse ces formes d’aliénations comme des résultats individuels liés à des « choix » moraux.

Du point de vue communiste, les conditions de vie capitalistes détruisent toute forme naturelle et souhaitable de vie en commun pour les prolétaires : la vie de famille n’est qu’un artifice pour maintenir un ménage et maintenir la division sexuelle du travail. Par exemple, l’extension du travail de nuit (de nos jours, la part des personnes travaillant la nuit est passée de 13 % à 15,4 % entre 1991 et 2012) [1] détruit l’ordre physiologique normal d’un humain :

« C’est pourquoi les industriels introduisirent le scandaleux système du travail de nuit ; chez quelques-uns, il y avait deux équipes d’ouvriers, chacune assez forte pour faire marcher toute l’usine ; l’une travaillait les douze heures de jour, l’autre les douze heures de nuit. On imagine aisément les conséquences que devaient fatalement avoir sur l’état physique des enfants surtout − petits et grands − et même des adultes, cette privation permanente du repos nocturne qu’aucun sommeil diurne ne saurait remplacer. Surexcitation de tout le système nerveux, lié à un affaiblissement et à un épuisement de tout le corps, tels étaient les résultats inévitables. Il faut y ajouter l’encouragement et l’excitation à l’alcoolisme, au dérèglement sexuel ».
Friedrich Engels, La situation de la classe laborieuse en Angleterre, 1845

La dialectique comprise comme unité des contraires est parfaitement restituée ici.

En effet, il faut comprendre la synthèse d’Engels non pas comme l’opposition mécanique des prolétaires à leur misère par le biais de la « débauche », mais au contraire comme leur intégration contradictoire aux conditions d’existence imposées par le capitalisme. Les prolétaires sont sur ce point terriblement aliéné(e)s.

Par leurs attitudes « immorales », ils pensent s’opposer à l’ordre social établi par des normes morales. En réalité, ils s’aliènent au travers de ces pratiques en s’intégrant parfaitement dans la dynamique d’accumulation du capital. Ils « tiennent » dans leur vie (d’exploités) par ces artifices.

Le capitalisme produit la misère qui elle-même offre des bases à l’immoralité des prolétaires. En retour, celles-ci participent de leur intégration contradictoire dans le capitalisme.

Dès 1845, c’est-à-dire dans la période de sa rencontre avec Karl Marx, Friedrich Engels s’est parfaitement assimilé l’analyse dialectique concrète. Ainsi lorsqu’Engels dit « qu’on ne saurait vraiment faire grief aux travailleurs de leur prédilection pour l’eau-de-vie », il ne dit pas par là que de telles pratiques doivent être tolérées par les révolutionnaires.

Il affirme que la bourgeoisie n’a pas le droit d’appeler ses prédicateurs, ses médecins, ses avocats, ses prêtres pour « moraliser » la classe laborieuse, comme cela pouvait être le cas à l’époque dans la pensée hygiéniste d’Etat.

La bourgeoisie n’a pas droit à la parole sur des faits produits par sa propre domination sur la société. On ne saurait faire grief de comportements dont les opprimé(e)s sont avant tout eux-mêmes victimes dans une expérience sociale plus large.

En revanche, les révolutionnaires, les communistes doivent prendre cette question avec le plus de sérieux et la traiter non d’un point de vue moral et individuel mais d’un point de vue idéologique et collectif.

Si la bourgeoisie n’a pas le droit de s’immiscer dans ces questions, les révolutionnaires y sont obligés car le prolétariat est « une classe que personne ne se soucie de former, soumise à tous les hasards ».

En effet, la perspective matérialiste dialectique débouche sur une pratique culturelle. Engels voit bien que certains prolétaires qui ont maintenu une acuité intellectuelle s’engagent dans la voie de la révolte, contre la bourgeoisie certes, mais surtout et essentiellement contre leur sort imposé par la bourgeoisie. Il affirme ainsi :

« On ne saurait imaginer meilleure méthode d’abêtissement que le travail en usine et si malgré tout les ouvriers ont non seulement sauvé leur intelligence, mais l’ont en outre développée et aiguisée plus que d’autres, ce n’a été possible que par la révolte contre leur sort et contre la bourgeoisie : cette révolte étant la seule pensée et le seul sentiment que leur permette leur travail. Et si cette indignation contre la bourgeoisie ne devient pas le sentiment prédominant chez eux, ils deviennent nécessairement la proie de l’alcoolisme et de tout ce qu’on appelle habituellement l’immoralité »
Friedrich Engels, La situation de la classe laborieuse en Angleterre, 1845

Les ouvriers et les ouvrières révolutionnaires ne se contentent pas de s’élever contre la classe dominante bourgeoise en laissant in¬tacts les aspects culturels de cette domination dans leur conscience. Ils luttent tout à la fois contre leurs sorts matériel et spirituel. Ils luttent donc tant contre l’imposition de comportements régressifs et contre la situation matérielle qui l’engendre, donc contre la bourgeoisie.

L’action communiste ne se réduit donc pas uniquement à s’opposer à la bourgeoisie comme classe dominante qui organise les conditions de vie des prolétaires, mais doit se combiner à l’opposition immédiate aux différents vices fabriqués par les conditions d’existences capitalistes.

Cette approche politique se résume dans une pratique déterminée : il s’agit de « former » (expression contenue en filigrane dans l’idée d’Engels) la classe ouvrière à :

- la lutte contre la bourgeoisie, contre l’exploitation ;

- la résistance contre les effets négatifs de sa propre existence dans le capitalisme, autrement dit contre l’aliénation quotidienne qui reproduit l’exploitation.

Il y a donc incontestablement contenu clans ces éléments d’action, l’appel au parti comme instrument stable capable de remplir ces objectifs. A la différence de certaines visions de type « straight edge », malgré leurs apports progressistes, les communistes ne peuvent rester dans une position morale et immédiate. Il faut lutter sur le temps long contre la bourgeoisie, et sur le temps court, dans l’immédiat, contre les vices produits par les rapports sociaux bourgeois.

Seul le parti communiste est capable de réaliser un tel objectif. Une confrontation de longue durée avec la société capitaliste et ses superstructures destructrices nécessite la discipline politique. Certes, mais cela requiert aussi et surtout la rigueur culturelle.

Clara Zetkin rapporte ces propos éclairants de Lénine sur ces enjeux :

« La Révolution exige la concentration, le renforcement des énergies. Des individus autant que des masses. Elle n’admet pas des excès, qui sont l’état normal des héros décadents à la d’Annunzio. L’excès des plaisirs sexuels est un défaut bourgeois, c’est un symptôme de décomposition. Le prolétariat est une classe qui monte. Elle n’a pas besoin de stupéfiant ni de stimulant. Pas plus au moyen de l’excès des plaisirs sexuels qu’au moyen de l’alcool.

Elle ne doit pas et ne veut pas s’oublier elle-même, oublier l’horreur et la barbarie du capitalisme. Les motifs d’action, elle les tire de ses propres conditions d’existence et de son idéal communiste. De la clarté, de la clarté, et encore de la clarté, c’est de cela qu’elle a surtout besoin ! C’est pourquoi, je le répète, pas d’affaiblissement, pas de gaspillage d’énergies ! La maîtrise de soi, la discipline intérieure, cela n’est pas de l’esclavage, même en amour ! »
Clara Zetkin, Souvenirs sur Lénine, 1924

Pour Lénine, l’hédonisme sexuel et l’alcoolisme sont des questions internes capitales quant à la possibilité même d’entraîner les prolétaires dans la révolution. Il ne s’agit pas d’une question dérivée, d’une question secondaire. Il s’agit d’une question centrale interne à la conscience de classe, au parti communiste.

Il faut reconnaître la réalité dialectique qui est que la société capitaliste produit de puissantes tendances culturelles à la conservation de l’ordre social dans les masses populaires ( comme l’usage débridée des drogues et le libéralisme sexuel).

A cette tendance s’ajoute de nombreux courants de la gauche radicale qui nient le problème, l’évacuent dans un délire « populiste », afin de ne pas « froisser » et « se mettre à dos » les classes populaires ou pour revendiquer un pseudo espace d’autonomie populaire.

Combien de rappeurs militants anarchistes font l’apologie de l’alcool et du cannabis dans leurs « clips » ? Une enquête sur une librairie indépendante parue dans le média alternatif StreetPress relate bien cette décomposition libérale-libertaire de la petite-bourgeoisie radicale :

« Chez Ferid, les revues d’extrême gauche CQFD et Fakir vous accueillent à l’entrée. Mais aussi Canamo et High Times, spécialisé sur le chanvre. "Et quoi ? Je suis un anarcho-communiste fumeur de hash. J’ai jamais demandé la permission à personne et c’est pas à mon âge qu’on va me la donner" ».

D’autres courants de gauche parlementaire s’offusquent de ces tendances culturelles mais, confortablement établis dans l’ordre social, ne souhaitent pas la destruction complète des structures sociales et rangent donc cette question dans les choses secondaires pour s’émanciper.

Or, pour un communiste la question de la participation active des masses à la révolution n’est pas secondaire, elle est au contraire principale mais est interne au parti. Cela veut dire qu’elle se traite comme une contradiction non-antagoniste au sein du peuple et qu’elle ne doit pas être un prétexte à la démoralisation avec des attaques contre les masses populaires.

Pour faire la révolution, l’attitude consciente et active est déterminante car le militant communiste demande une attention responsable de tous les instants. Les soirées alcoolisées, la consommation régulière de cannabis entraînent le relâchement de la conscience et peut rendre celle-ci plus poreuse aux idées réactionnaires et conservatrices.

Ces attitudes vont ravivées la « conscience spontanée » qui est alors fortement perméable au sexisme, au patriarcat, au nihilisme social. C’est la pire finalité. De manière plus directe, ces attitudes entraînent forcément la passivité de l’individu et celle-ci ne peut être tolérée lorsque l’on est communiste.

Cela ne peut-être toléré sous le régime capitaliste car il est demandé aux activistes révolutionnaires une attention aiguisée aux tactiques et aux enjeux du parti et de la classe, et cela est aussi condamné sous régime socialiste car le but d’une société communiste est la réalisation pleine et entière d’une individualité pacifiée et harmonieuse avec la société dans son ensemble (incluant ainsi la nature).

L’individualité communiste c’est la responsabilité collective appliquée à l’ensemble de ces actions. Or l’usage des drogues est une attitude foncièrement libérale : au-delà de l’objectif de faire la révolution qui demande d’avoir des gens sérieux et disciplinés ; qui dit drogues, dit production de ces substances ; qui dit production de substances dit mobilisation de forces productives.

Or, mobiliser des forces techniques et humaines dans un procès de travail complexe à cette fin, c’est littéralement gâcher des forces sociales pour un délire artificiel.

Ce que la société communiste doit produire ce sont des gens épanouis dans leur expérience sociale, trouvant partout, en tout temps et en tout lieu, les possibilités de réaliser leurs aspirations individuelles concrètes. Promouvoir et maintenir la consommation de drogues c’est maintenir une production qui crée le besoin qu’ont les gens de connaître la conscience « artificielle », « l’état second ».

Sur tous les plans, les communistes refusent donc ces attitudes, c’est la « révolution dans la révolution ». Pour vaincre ces tendances ou a minima les neutraliser, il faut une discipline idéologique et culturelle précise car la révolution exige la participation active de pans entiers de la population dans un processus conflictuel de longue durée.

Tout activiste révolutionnaire doit assumer l’éthique Straight Edge dans la perspective d’un authentique parti communiste, seule ligne stratégique à même de défendre les initiatives populaires progressistes sur ces questions.

des communistes autonomes MLM
octobre 2016


[1source INSEE

mardi 19 mars 2019


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