Centre MLM de belgique

UUU : Solidarité avec les travailleurs de Citroën – 1969

SOLIDARITÉ AVEC LES TRAVAILLEURS DE CITROËN
Enquête de Universités-Usines-Union
novembre 1969

Citroën-Forest, était une usine de montage automobile, où un millier de travailleurs assemblaient les véhicules de la marque.

Comme l’explique par ailleurs un ex-UUU, 80% des ouvriers à la chaîne étaient immigrés de 17 nationalités, dont des Italiens, des Grecs, et des Espagnols, alors que la maîtrise, fort nombreuse, était essentiellement belge, de même d’ailleurs que la délégation syndicale.

En septembre 1969, la grève démarre. Les ouvriers des chaînes de montage arrêtent le travail, entraînant derrière eux toute l’usine.

Le bourgmestre libéral de Forest, Léon Wielemans, (membre du PLP, l’ancêtre de l’actuel MR), patron par ailleurs de la brasserie du même nom, (dont les bâtiments sont aujourd’hui occupés par le Centre d’Art Contemporain – WIELS) intervient en personne, et menace : « Vous devez travailler. Si vous ne reprenez pas le travail pour 12h20, vous serez expulsés à la frontière ».

Le 19 novembre 1969, police et gendarmerie investissent l’usine... Ce sont ces événements qui sont ici relatés dans l’enquête de UUU.


L’usine de Citroën – rue St Denis à Forest – est la filiale belge de l’entreprise française. C’est une usine de montage automobile où sont montées des 2CV, des DS ainsi que des camionnettes.

Pour les travailleurs, l’usine Citroën est un véritable bagne. Nous allons le voir par les événements de ces dernières semaines.

DES CONDITIONS DE TRAVAIL INHUMAINES

Depuis longtemps, beaucoup de travailleurs discutaient entre eux des conditions de travail inhumaines qui leur étaient imposées.

Des cadences infernales

Il y a sept mois déjà, une grève avait été déclenchée à l’atelier du rez-de-chaussée. Mais depuis, les cadences de travail n’avaient pas cessé de s’accélérer. Il y a sept mois, l’usine produisait 80 voitures par jour. Ensuite la production est passée à 100 voitures par jour. Avant les derniers événements du 19 novembre, les travailleurs devaient produire 160 voitures par jour et la direction voulait passer à 210 voitures.

Cette augmentation de la production a lieu sans que la direction n’engage le personnel supplémentaire nécessaire. Afin que les travailleurs ne se rendent pas compte immédiatement de cette accélération considérable des cadences, la direction faisait changer le travail de chaque ouvrier (une autre place sur la chaîne par exemple). Les travailleurs devaient alors s’habituer à leur nouveau travail, à leurs nouveaux gestes, et ne voyaient pas tout de suite qu’ils travaillaient plus qu’avant.

Il semble que les cadences de travail soient encore plus rapides à Bruxelles qu’elles ne le sont aux usines Citroën à Paris.

Traités comme des bêtes

Pour réaliser ces cadences avec le minimum d’ouvriers (donc pour réaliser des profits maxima), la direction de Citroën fait régner à l’intérieur de l’usine une sauvage dictature, et ce par l’intermédiaire de tous les chefs. Chefs de personnel, chef comptable, chef chronométreur, et du personnel de maîtrise : contremaîtres, brigadiers, chronométreurs. Dès qu’il est engagé, l’ouvrier a sa fiche avec photo et les contremaîtres inscrivent toutes les remarques sur le comportement des ouvriers.

Une liste noire est ainsi constituée avec tous ceux qui n’acceptent pas ces conditions inhumaines.

A la chaîne, les travailleurs n’ont même plus le temps d’aller à la toilette (à ceux qui le demandent, les brigadiers répondent : « Travaillez un peu plus, vous irez après »). Ils n’ont plus le temps de fumer une cigarette.

Des « délégués » qui ne représentent pas les travailleurs

L’usine Citroën compte plus de mille ouvriers dont une très grande majorité de travailleurs étrangers (espagnols, italiens, grecs, turcs, marocains, etc), en tout dix-sept nationalités. Mais les délégués syndicaux CSC et FGTB, à quelques rares exceptions près, sont tous belges.

D’autre part, outre les permanents qui passent le plus clair de leur temps dans leurs bureaux ou dans les bureaux de la direction, beaucoup sont des contremaîtres ou d’autres membres du personnel de maîtrise.

Les travailleurs de Citroën ne se sentent absolument pas défendus par de tels « délégués », bien au contraire. Pour eux, ces « délégués » sont bien plus dévoués à la collaboration avec le patron qui les exploite qu’à la défense de leurs intérêts. Déjà il y a sept mois, alors qu’ils avaient arrêté le travail pour de meilleures conditions de travail, les « délégués » étaient venus faire reprendre le travail en disant : « Reprenez le travail, nous allons discuter avec le patron ». Et rien n’avait été obtenu.

On travaille beaucoup plus pour des salaires qui augmentent à peine

Nous l’avons dit, la production a augmenté considérablement ces derniers mois. D’une part, la direction n’a engagé que peu de personnel supplémentaire. D’autre part, les salaires n’augmentaient pas (à part les réajustements obligatoires à l’index et l’augmentation rendue obligatoire par les conventions des fabrications métalliques, au 1er janvier 1969 de 1.50 l’heure.

Il semble d’autre part que les primes de fin d’année à Citroën étaient de loin inférieures à celles payées dans d’autres usines de montage automobile de Bruxelles (Dieteren et Renault).
(Après environ quatre ans les ouvriers touchent 4.200 frs. à la fin de l’année ; après quinze ans de travail, les ouvriers ne touchent que 6.000 frs. de primes).

La tactique de la direction : licencier ceux qui ne peuvent pas suivre ou qui réclament

Pour la direction, ce qui compte avant tout, c’est le profit. Pour le réaliser il lui est indispensable de maintenir des rythmes de travail très élevés, quelles qu’en soient les conséquences pour les travailleurs. C’est pourquoi, plutôt que de discuter des cadences, elle a préféré licencier ceux qui ne pourraient pas suivre.

C’est ainsi que, par le passé, de nombreux travailleurs (notamment beaucoup de belges) ont été licenciés. La direction alors engagé des travailleurs étrangers, espérant avec sa bête logique de patron, qu’elle pourrait plus facilement les traiter comme des bêtes. Ainsi elle espérait réaliser en même temps, un autre but : opposer les travailleurs belges (qui ont peur d’être mis dehors) et les travailleurs étrangers.

A plusieurs reprises, la direction a proposé à des ouvriers combatifs de devenir brigadiers, ou de leur payer de fortes sommes (25.000 frs. à quatre ouvriers licenciés en septembre, à d’autres même le double), pour qu’ils quittent l’usine. Elle est donc prête à tout pour respecter son programme de production.

FIN SEPTEMBRE : GRÉVE POUR LES SALAIRES ET LES CONDITIONS DE TRAVAIL

C’est pour protester contre toutes ces conditions de travail que les ouvriers ont arrêté le travail en septembre.

Quelques jours avant la grève, quatre ouvriers qui avaient été à la direction réclamer de meilleures conditions de travail, ont été licenciés. Le patron leur a payé 25.000 frs. à chacun).

Devant ces licenciements, les travailleurs ont commencé à discuter entre eux, tandis que les délégués syndicaux ne faisaient absolument rien.

Les ouvriers des chaînes ont arrêté d’abord et ont fait stopper tout le monde. Sur ce, les délégués sont apparus :

- « D’abord, est-ce que vous êtes syndiqués ici ? »

- Huées.

- « Faites-vous confiance au syndicat ? »

- Cris : « Non »

- « Vous devez reprendre le travail et nous ferons alors des réunions avec le patron ».

Les ouvriers exigent :

1. L’expulsion d’un contremaître connu pour son attitude sauvage.

2. Avoir des remplaçants pour pouvoir aller aux toilettes.

3. Augmentation de 10 % du salaire actuel pour tous.

4. Un vêtement de travail endéans les six mois.

5. Nous exigeons que ce soit fini avec les délégués syndicaux qui ont des postes privilégiés comme les chronométreurs.

L’après-midi, à 14 H la délégation rencontre le directeur. De 15 H à 17 H les travailleurs arrêtent à nouveau pour bien montrer à la direction leur détermination. Nouvelle apparition du délégué : « Vous devrez reprendre le travail. Nous sommes en réunion avec la direction ».

Le lendemain et les deux jours suivants, les ouvriers reprennent le travail pour mettre les syndicats au pied du mur. Après trois jours, les délégués reviennent avec la réponse patronale :

Les ouvriers réclamaient 4 frs. d’augmentation : le patron ne veut donner que 2.50 frs. (« le patron n’acceptera absolument pas de donner plus », disent les délégués). Le 1er janvier il y a de toute façon une augmentation obligatoire de 1 fr.

Les ouvriers refusent cette proposition, se rendant compte que la direction fait un test, par l’intermédiaire des délégués. Une demi-heure plus tard, le patron accepte de donner 2.50 frs. tout de suite et 1.50 fr. sous forme de prime spéciale de 900 frs. (= 1.50 fr. jusqu’à la fin de l’année). Le 1er janvier, augmentation de 1.50 fr.

Outre l’augmentation salariale, les ouvriers obtiennent :

- une salopette de travail le 1er mai 1970.

- Le patron doit informer du montant de la prime de fin d’année 1969.

- La prime de production de 9 frs. par jour est incorporée dans le salaire.

Le patron fait également des promesses :

- une augmentation de salaire lors de l’augmentation de la production : il ne l’a pas respectée,

- la possibilité lors de l’embauche de nouveaux qu’ils soient accueillis par le délégué syndical qui les informe : il ne l’a pas respectée,

- « ils vont faire le maximum pour améliorer les relations humaines » ; sans commentaire après le 19 novembre,

- il va afficher chaque jour le nombre de voitures à produire et le nombre d’ouvriers : il ne l’a bien sûr pas fait !

- il ne prendra pas de sanctions pour fait de grève. Or, cinq jours après, vingt minutes avant la fin du travail, il licencie une ouvrière. Devant la décision des ouvriers de faire grève le lendemain, il est obligé d’annuler sa décision.

La grève de septembre a rassemblé tous les ouvriers, flamands, wallons, étrangers. Ce fut un exemple que l’unité ouvrière à la base, la détermination à ne pas se laisser embobiner par les arguments patronaux et par les pleurnicheries « légalistes » des délégués syndicaux, l’utilisation de la seule arme des ouvriers : l’arrêt de travail, sont payantes.

Ce que des réunions interminables de discussion entre patrons et délégués syndicaux n’avaient jamais obtenu, quelques heures d’arrêt de travail immédiat de toute l’usine, l’ont donné.

NOVEMBRE : OFFENSIVE PATRONALE : 210 VOITURES PAR JOUR

La direction voulait augmenter la production jusqu’à 210 voitures par jour. Elle savait qu’elle provoquerait de violentes réactions des travailleurs, surtout après toutes les promesses non tenues. C’est pourquoi elle avait préparé le terrain en tentant d’endormir la combativité ouvrière :

- elle avait communiqué le montant de la prime de fin d‘année,
- elle organisait une tombola pour tout le monde avec comme gros-lots … des voitures !

- elle payait la prime syndicale,

- comme des ouvriers voulaient organiser un match de football amical entre eux, le délégué syndical et le patron voient là un moyen supplémentaire d’endormir les ouvriers : le patron fait annoncer par le délégué qu’il paiera le terrain, les assurances et tous les frais. Les délégués ont même offert une coupe aux vainqueurs.

Pour cela, disent les ouvriers combatifs, les délégués savent se démener !

Il semble que c’est le mercredi 19 que la direction avait choisi pour passer à 210 voitures par jour.

Les événements que nous allons relater maintenant prennent alors tout leur sens : frapper un grand coup contre les ouvriers les plus combatifs, faire régner la peur et la terreur dans l’usine pour pouvoir « tranquillement » augmenter les cadences.

Le directeur de Citroën-Forest manie lui aussi tour à tour les deux tactiques : la carotte d’abord pour essayer d’endormir les ouvriers, le bâton ensuite pour frapper ceux qui ne se laissent pas endormir.

LA GRÉVE DE SOLIDARITÉ DU 19 NOVEMBRE

Le mardi 18, la direction veut faire changer de place à la chaîne un ouvrier italien. Elle prétend que c’est un « meneur ». Comme il refuse, elle le licencie.

Parmi les travailleurs, une décision est prise : « Si Dominique ne peut pas travailler, c’est la grève immédiate demain ».

Le mercredi 19, l’ouvrier italien est venu travailler ; la direction a appelé tout de suite la police. Certains disent que trois voitures de police sont devant l’usine et que le travailleur italien. Quoi qu’il en soit, les ouvriers du rez-de-chaussée arrêtent la chaîne et montant aux autres étages pour faire arrêter tout le monde.

Certains brigadiers et contremaîtres veulent travailler aux matrices sous les quolibets de tous : « Ah, les grands spécialistes se mettent au travail ! Comme ils travaillent beaucoup maintenant ! ». Aux étages les chefs disent : « Ceux qui veulent travailler restent ici. Les autres, en bas ! » Comme un délégué syndical continuait à travailler (!!), les ouvriers obligent par la force ce « jaune syndical » à arrêter.

Dix minutes plus tard, la police arrive dans l’usine. Le chef chronométreur accuse une ouvrière d’avoir frappé une autre qui voulait travailler et la désigne à la police. Alors tous prennent un objet pour se défendre et pour empêcher la police de toucher à quoi que ce soit.

Après l’heure de manger, Wielemans, bourgmestre PLP de Forest et patron de la brasserie du même nom située à Forest elle aussi, arrive sur les lieux. Il annonce : « Vous devez travailler » - « Dominique, Dominique » scandent les ouvriers. « Si vous ne reprenez pas le travail, vous serez expulsés à la frontière » proclame le grand défenseur de la démocratie, de la liberté et du progrès.

Mais toutes ces menaces ne peuvent intimider les grévistes, devant la répression patronale et l’intervention scandaleuse du bourgmestre pour empêcher le droit de grève de s’appliquer.

Cette fois-ci comme en septembre, aussi bien les travailleurs belges que les étrangers participent à la lutte. C’est alors que la police se retire derrière l’usine. Les gendarmes arrivent en tenue de combat, menaçant les grévistes avec leurs fusils, les poussant pour qu’ils reprennent le travail.

En quelques instants, l’usine est pleine de gendarmes qui se déploient tout autour de l’atelier. Quatre ouvriers sont arrêtés immédiatement. Les autres retournent à leur machine et à leur place de travail.

Mais pour la direction, l’intervention brutale de la gendarmerie ne doit avoir pour résultat de « simplement » faire reprendre le travail. Il faut 210 voitures par jour. Il faut donc briser l’unité ouvrière et arrêter et licencier tous ceux qui sont sur liste noire.

Les chefs, brigadiers et contremaîtres, désignent alors tous ceux qu’il faut arrêter : en tout, 67 ouvriers et ouvrières, tous étrangers.

Ensuite ils sont obligés de passer devant le directeur, le chef du personnel et la chef comptable. C’est celle-ci qui annonce à 23 travailleurs qu’ils sont licenciés et qu’ils ne peuvent plus se présenter à l’usine. Elle avait sous les yeux la liste noire, liste de tous ceux qu’elle avait décidé de mettre dehors.

Les gendarmes emmènent tous les ouvriers arrêtés à la caserne de gendarmerie, où sont contrôlés les identités et les permis de travail. Ils sont gardés là de 15H30 à 17 heures.

L’officier de gendarmerie menace : « La prochaine fois que vous recommencerez, vous serez reconduits à la frontière » et à ceux qui ne sont pas licenciés : « La prochaine fois, vous serez licenciés ».

Ainsi a été « brisée la grève sauvage des travailleurs de Citroën », comme dit la presse bourgeoise.

A aucun moment, les délégués syndicaux n’ont émis la moindre protestation, ni lors de l’intervention de la police et de la gendarmerie, ni lors des licenciements. Ils se terraient dans leurs bureaux, rêvant sans doute à la douce légalité.

Le lendemain, le travail harassant reprenait sous les ordres des chefs plus arrogants que jamais, chargés par la direction de faire 210 voitures par jour. La gendarmerie et la police étaient toujours présents devant et à l’intérieur de l’usine. A l’entrée les flics de Forest en rang serré bousculaient les ouvriers pour les intimider et faire régner dès 7H30 un climat de peur et de terreur. Les délégués syndicaux n’ont toujours rien fait. Mais pour les travailleurs, ils sont définitivement classés : des vendus au patron. Ils ne leur adressent plus la parole. Beaucoup ont même déchiré leur carnet syndical.

Ainsi, la direction a réussi un coup double. Le mercredi 19 les cadences devaient augmenter. Elle savait que cela provoquerait une grève sur des objectifs bien précis et qu’alors, elle serait obligée de discuter des conditions de travail. Elle savait que devant un tel mouvement elle serait obligée de céder, du moins en partie, aux revendications ouvrières.

En appelant la gendarmerie mercredi, non seulement elle a éliminé les éléments les plus combatifs, mais elle a installé les nouveaux rythmes de travail sans avoir à faire face à un mouvement revendicatif contre les cadences.

Les travailleurs licenciés ont reçu la lettre suivante de la direction de Citroën :

« Nous vous confirmons votre licenciement ce jour à 14 H pour :

- indiscipline

- abandon de poste

- entrave à la liberté du travail

Vous ne faites donc plus partie de notre personnel à partir de ce jour. Le solde de votre compte et les documents y afférents vous seront envoyés par poste ».

A cela, les ouvriers répondent :

« Notre indiscipline ? En fait, nous refusons de travailler comme des machines.
Abandon de poste ? C’est faux. Quand les gendarmes nous ont arrêtés, nous étions à notre poste pour travailleur. Nous avons été désignés par les chefs alors que nous recommencions à travailler.

Entrave à la liberté du travail ? Notre liberté n’est pas la vôtre. Nous voulons la liberté de décider quand on travaille et quand on ne travaille pas (revendication du droit de grève). »

Après les événements chez Citroën le 19 novembre, les syndicats dont les délégués d’usine ont trahi les ouvriers, ont émis beaucoup de communiqués et beaucoup de promesses !

Devant la pression des ouvriers de Citroën, ils promettent aujourd’hui un arrêt de travail d’une heure, de 14 à 15 H, jeudi prochain pour toutes les usines de Forest avec manifestation.

Mais il y a des revendications précises et claires sur lesquelles ils ne disent mot : que les délégués d’usine de Citroën démissionnent tout de suite et qu’une nouvelle délégation représentant réellement les travailleurs et défendant leurs intérêts contre le patron, soit élue.

Car pour tous les travailleurs de Citroën, la lutte ne se termine pas avec l’arrêt de travail de jeudi, ni même avec la réintégration des licenciés. La lutte contre la surexploitation, les cadences infernales (210 voitures par jour), les traitements inhumains, est pour eux, plus encore qu’avant, à l’ordre du jour.

QUELLES SONT LES PREMIÈRES LEÇONS A TIRER DE CETTE LUTTE ?

1. Cadences infernales et surexploitation

Au premier abord, la répression patronale et policière a visé le licenciement des travailleurs les plus combatifs. Mais, en fait, cet objectif a été atteint grâce à une provocation (voir la chronologie des événements reprise plus haut) et son caractère odieux camoufle très avantageusement son véritable rôle : les licenciements ne sont pas une fin, ils sont un moyen pour faire aboutir une manœuvre bien plus vaste : l’augmentation des cadences, souci de surexploitation et donc surprofit pour le patronat.

Ce qui s’est passé chez Citroën se répète chez Kalorik : derrière les apparences de la répression, le même but se dessine : accélérer encore et encore les rythmes de travail. Le patronat ne fait pas régner la terreur pour le plaisir : il le fait parce qu’il sait que c’est le seul moyen d’aboutir à ses objectifs, une fois que les promesses doucereuses et la démagogie ont échoué.

Face à cette politique, il faut donc une double riposte : il ne suffit pas de lutter contre la répression, il faut aussi combattre ce qui la motive : la défense acharnée des surprofits grâce à l’augmentation toujours plus grande des cadences.

2. Gendarmerie et nouvelle tactique répressive

La collusion entre les « forces de l’ordre » et le patronat ne date pas d’hier. Elle s’est cependant illustrée ici de façon particulièrement spectaculaire (voir l’intervention ouverte et immédiate dans l’entreprise même de la gendarmerie chez Citroën, de la police chez Kalorik ; l’arrestation de « meneurs » sur les lieux du travail … ou encore l’officier de gendarmerie menaçant d’expulsion un ouvrier étranger s’il continuait à se montrer récalcitrant dans son entreprise). Mais la leçon principale est ailleurs.

Partout en Europe, la combativité des travailleurs s’exprime avec des armes nouvelles : les grèves « sauvages », les occupations d’usines et de lieux publics et les actions directes en tous genres se multiplient.

Les réactionnaires n’ont pas manqué de retenir ces leçons. Depuis quelques semaines, les mouvements revendicatifs s’intensifient un peu partout en Belgique… mais les nouvelles méthodes de lutte n’y sont pas encore fort utilisées.

« Tant mieux », pense la bourgeoisie. « « Nous aurons donc le temps de les briser dans l’œuf, en instaurant la terreur policière à la moindre alerte ».

Car Citroën n’est ni un hasard ni un cas isolé. Peu auparavant, la BSR était venue, en civil, interroger les travailleurs au siège même de Glaverbel et des usines Boël. Hier la police est entrée chez Kalorik pour y arrêter des ouvriers… Et l’escalade va se poursuivre.

Demain, tous ceux qui refusent la chicote patronale ou les tergiversations des délégations syndicales subiront le même sort !

Chaque fois que la classe ouvrière se montrera rétive, la police ou la gendarmerie viendront, sur place, « faire des exemples ».

3. Travailleurs étrangers et diversion patronale

Au départ et en général, les travailleurs étrangers sont venus occuper les fonctions les plus pénibles et les plus dures pour lesquelles le patronat ne trouvait plus assez de main-d’œuvre belge.

Les choses ont évolué ensuite, mais un fait fondamental demeure : les travailleurs étrangers n’entretiennent pas par eux-mêmes, le chômage. C’est la bourgeoisie qui, dans son seul intérêt, essaie de garder une armée de travailleurs en réserve : ainsi, elle peut constamment faire pression sur les salaires des autres. En outre, elle se sert des ouvriers étrangers comme camouflage, elle leur oppose les travailleurs belges qui font le même travail et qui ont les mêmes revendications.

4. Syndicats et paix sociale

Qu’on fait les syndicats chez Citroën ?

Les centrales ont obtenu la transformation des renvois pour « fautes graves » en renvois purs et simples, ce qui permet aux travailleurs licenciés de toucher leur préavis. Sous la pression des ouvriers de Citroën, elles ont promis d’organiser un arrêt de travail de 14 à 15 H le jeudi 27 novembre en conviant toute la population de Forest et les ouvriers des entreprises à une manifestation. Elles ont payé les primes de grève. Ce sont là autant de faits positifs.

Mais, comme nous l’avons vu, à aucun moment, les délégués des usines n’ont protesté contre l’intervention policière et les licenciements. Mais, à aucun moment, les centrales n’ont appelé à la base, la classe ouvrière de Bruxelles, à l’action de solidarité contre la répression policière chez Citroën. Les permanents n’étaient-ils pas à la porte de l’usine de Citroën jeudi matin pour « voir ce que les ouvriers allaient faire » ? En fait l’essentiel de l’action de la CMB (Centrale des Métallurgistes du Brabant) et de la CCMB (Centrale chrétienne des Métallurgistes du Brabant) consiste à encommissionner le conflit : négociation au sommet ou réunion de conciliation nationale de Fabrimétal (organisation patronale), puis, en cas d’échec, l’engagement éventuel d’une procédure devant le conseil du prud’homme.

Cette ligne syndicale s’inscrit bien dans le cadre des accords de convention collective signés entre les directions CMB, CCMB et Fabrimétal. Ces accords prévoient, en effet, que les syndicats s’engagent à ne poser aucune revendication pendant deux ans, contre l’obtention de quelques maigres avantages pour les travailleurs. Ces conventions prévoient en outre que les patrons versent aux syndicats un certain pourcentage s’ils font respecter la paix sociale.

En fait, chez Citroën, comme dans bien d’autres cas, les syndicats préfèrent à la défense résolue des intérêts des ouvriers de leurs revendications, la voie de la conciliation avec les patrons et du maintien de la « paix sociale », c’est-à-dire le maintien pour les patrons du droit d’augmenter les cadences et d’exploiter les ouvriers, en fait la défense de intérêts des patrons.

RAPPEL

La Centrale des Métallurgistes de Belgique a décidé un arrêt de travail d’une heure ce jeudi 27 novembre (de 14 à 15 H), pour tous les secteurs industriels de Forest. Elle organise pendant cet arrêt de travail une manifestation dans les rues de la commune, qui, selon les paroles du secrétaire FGTB-Bxl, De Schutter, « doit rassembler le plus de monde possible ».

Les ouvriers, les habitants de Forest et les étudiants sont appelés à venir marquer leur solidarité avec les camarades de Citroën.