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Symbolisme et surréalisme - 7e partie : À rebours

Charles Marie Georges Huysmans (1848-1907), connu sous le nom de « Joris-Karl » Huysmans, fit publier en 1884 un roman qui devint en quelque sorte le manuel décadentiste : À rebours.

Y est en effet compté toute une période de la vie de Jean des Esseintes, dandy profondément élitiste et basculant dans le spleen alors qu’il s’est installé à l’écart de Paris ; la situation esr caractérisée de la manière suivante :

« la dégoûtation de l’existence s’accentue et le spleen écrase »

Chaque chapitre décrit un épisode différent, avec un profond éloge du subjectivisme, mais également des valeurs conservatrices et catholiques qui sont immédiatement contre-balancées par un snobisme outrancier associé à une fascination pour la transgression.

Dans la préface, « Joris-Karl » Huysmans présente son œuvre de la manière suivante, a posteriori :

« Au moment où parut À Rebours, c’est-à-dire en 1884, la situation était donc celle-ci : le naturalisme s’essoufflait à tourner la meule dans le même cercle. La somme d’observations que chacun avait emmagasinée, en les prenant sur soi-même et sur les autres, commençait à s’épuiser.

Zola, qui était un beau décorateur de théâtre, s’en tirait en brossant des toiles plus ou moins précises ; il suggérait très bien l’illusion du mouvement et de la vie ; ses héros étaient dénués d’âme, régis tout bonnement par des impulsions et des instincts, ce qui simplifiait le travail de l’analyse. Ils remuaient, accomplissaient quelques actes sommaires, peuplaient d’assez franches silhouettes des décors qui devenaient les personnages principaux de ses drames. Il célébrait de la sorte les halles, les magasins de nouveautés, les chemins de fer, les mines, et les êtres humains égarés dans ces milieux n’y jouaient plus que le rôle d’utilités et de figurants ; mais Zola était Zola, c’est-à-dire un artiste un peu massif, mais doué de puissants poumons et de gros poings.

Nous autres, moins râblés et préoccupés d’un art plus subtil et plus vrai, nous devions nous demander si le naturalisme n’aboutissait pas à une impasse et si nous n’allions pas bientôt nous heurter contre le mur du fond (…).

Quant aux chapitres sur la littérature laïque et religieuse contemporaine, ils sont, à mon sens, de même que celui de la littérature latine, demeurés justes. Celui consacré à l’art profane a aidé à mettre en relief des poètes bien inconnus du public alors : Corbière, Mallarmé, Verlaine. Je n’ai rien à retrancher à ce que j’écrivis il y a dix-neuf ans ; j’ai gardé mon admiration pour ces écrivains ; celle que je professais pour Verlaine s’est même accrue.

Arthur Rimbaud et Jules Laforgue eussent mérité de figurer dans le florilège de des Esseintes, mais ils n’avaient encore rien imprimé à cette époque-là et ce n’est que beaucoup plus tard que leurs œuvres ont paru (...).

L’étrange fut que, sans m’en être d’abord douté, je fus amené par la nature même de mes travaux à étudier l’Église sous bien des faces. Il était, en effet, impossible de remonter jusqu’aux seules ères propres qu’ait connues l’humanité, jusqu’au Moyen Âge, sans constater qu’Elle tenait tout, que l’art n’existait qu’en Elle et que par Elle.

N’ayant pas la foi, je la regardais, un peu défiant, surpris de son ampleur et de sa gloire, me demandant comment une religion qui me semblait faite pour des enfants avait pu suggérer de si merveilleuses œuvres (…). Dans ce tohu-bohu, un seul écrivain vit clair, Barbey d’Aurevilly, qui ne me connaissait nullement, d’ailleurs. Dans un article du Constitutionnel portant la date du 28 juillet 1884, et qui a été recueilli dans son volume Le Roman Contemporain paru en 1902, il écrivit :

Après un tel livre, il ne reste plus à l’auteur qu’à choisir entre la bouche d’un pistolet ou les pieds de la croix.

C’est fait. »

Le personnage de Jean des Esseintes est avant tout un romantique, avec les caractéristiques du romantisme de la période précédente : il vit la nuit, il est tourmenté, etc. Voici comment est présenté l’organisation des repas, typiquement dans l’esprit de la victime du spleen.

« À cinq heures, l’hiver, après la chute du jour, il déjeunait légèrement de deux œufs à la coque, de rôties et de thé ; puis il dînait vers les onze heures ; buvait du café, quelquefois du thé et du vin, pendant la nuit ; picorait une petite dînette, sur les cinq heures du matin, avant de se mettre au lit. »

Cependant, à l’opposé du poète sans le sou, le personnage au cœur de l’histoire, Jean des Esseintes, a les moyens de son ambition romantique. Il dispose même de moyens pratiquement illimités et s’il tombe dans le spleen, c’est devant des tableaux qu’il possède dans son luxueux logement, où il accumule ce qu’il peut arracher au goût public, à la société, pour se l’approprier de manière absolument élitiste.

« Il en était de même de ses Rembrandt qu’il examinait, de temps à autre, à la dérobée ; et, en effet, si le plus bel air du monde devient vulgaire, insupportable, dès que le public le fredonne, dès que les orgues s’en emparent, l’œuvre d’art qui ne demeure pas indifférente aux faux artistes, qui n’est point contestée par les sots, qui ne se contente pas de susciter l’enthousiasme de quelques-uns, devient, elle aussi, par cela même, pour les initiés, polluée, banale, presque repoussante.

Cette promiscuité dans l’admiration était d’ailleurs l’un des plus grands chagrins de sa vie ; d’incompréhensibles succès lui avaient, à jamais, gâté des tableaux et des livres jadis chers ; devant l’approbation des suffrages, il finissait par leur découvrir d’imperceptibles tares, et il les rejetait, se demandant si son flair ne s’épointait pas, ne se dupait point.

Il referma ses cartons et, une fois de plus, il tomba, désorienté, dans le spleen. »

Jean des Esseintes peut également s’attarder au sein de son esprit de son rapport à la lumière et à l’ombre, un thème très important pour le romantisme puisqu’il s’agit de ressentir ses sens de la manière la plus nette possible, avec un fort sens du contraste. Au lieu du jeu de lumière et d’ombre dans la nature ou dans la ville, on a cette fois le thème décadentiste de l’appartement, du poète isolé qui reste bloqué sur une fascination pour son propre isolement.

« Ce qu’il voulait, c’étaient des couleurs dont l’expression s’affirmât aux lumières factices des lampes ; peu lui importait même qu’elles fussent, aux lueurs du jour, insipides ou rêches, car il ne vivait guère que la nuit, pensant qu’on était mieux chez soi, plus seul, et que l’esprit ne s’excitait et ne crépitait réellement qu’au contact voisin de l’ombre ; il trouvait aussi une jouissance particulière à se tenir dans une chambre largement éclairée, seule éveillée et debout, au milieu des maisons enténébrées et endormies, une sorte de jouissance où il entrait peut-être une pointe de vanité, une satisfaction toute singulière, que connaissent les travailleurs attardés alors que, soulevant les rideaux des fenêtres, ils s’aperçoivent autour d’eux que tout est éteint, que tout est muet, que tout est mort.

Ces couleurs écartées, trois demeuraient seulement : le rouge, l’orangé, le jaune.

À toutes, il préférait l’orangé, confirmant ainsi par son propre exemple, la vérité d’une théorie qu’il déclarait d’une exactitude presque mathématique : à savoir, qu’une harmonie existe entre la nature sensuelle d’un individu vraiment artiste et la couleur que ses yeux voient d’une façon plus spéciale et plus vive »

Il est difficile d’ailleurs de souligner à quel point l’œuvre, à travers les pensées de Jean des Esseintes, dresse une véritable liste des biens les plus précieux et les plus chers accessibles uniquement par une aristocratie extrêmement aisée et profondément cultivée. Voici par exemple comment est présentée la bataille intérieure menée par Jean des Esseintes pour organiser son vaste logement :

« Et pourtant à quelles perquisitions n’avait-il pas eu recours, à quelles méditations ne s’était-il point livré, avant que de confier son logement aux tapissiers !

Il était depuis longtemps expert aux sincérités et aux faux-fuyants des tons. Jadis, alors qu’il recevait chez lui des femmes, il avait composé un boudoir où, au milieu des petits meubles sculptés dans le pâle camphrier du Japon, sous une espèce de tente en satin rose des Indes, les chairs se coloraient doucement aux lumières apprêtées que blutait l’étoffe.

Cette pièce où des glaces se faisaient écho et se renvoyaient à perte de vue, dans les murs, des enfilades de boudoirs roses, avait été célèbre parmi les filles qui se complaisaient à tremper leur nudité dans ce bain d’incarnat tiède qu’aromatisait l’odeur de menthe dégagée par le bois des meubles. »

Voici comment est présentée une fête organisée par Jean des Esseintes.

« Tandis qu’un orchestre dissimulé jouait des marches funèbres, les convives avaient été servis par des négresses nues, avec des mules et des bas en toile d’argent, semée de larmes.

On avait mangé dans des assiettes bordées de noir, des soupes à la tortue, des pains de seigle russe, des olives mûres de Turquie, du caviar, des poutargues de mulets, des boudins fumés de Francfort, des gibiers aux sauces couleur de jus de réglisse et de cirage, des coulis de truffes, des crèmes ambrées au chocolat, des poudings, des brugnons, des raisinés, des mûres et des guignes ; bu, dans des verres sombres, les vins de la Limagne et du Roussillon, des Tenedos, des Val de Peñas et des Porto ; savouré, après le café et le brou de noix, des kwas, des porter et des stout. »

L’œuvre raconte comment Jean des Esseintes échoue à appliquer son romantisme ultra-sophistiqué dans la société, et par conséquent il bascule dans le romantisme noir, dans le décadentisme.

« Pour se distraire et tuer les interminables heures, il recourut à ses cartons d’estampes et rangea ses Goya ; les premiers états de certaines planches des Caprices, des épreuves reconnaissables à leur ton rougeâtre, jadis achetées dans les ventes à prix d’or, le déridèrent et il s’abîma en elles, suivant les fantaisies du peintre, épris de ses scènes vertigineuses, de ses sorcières chevauchant des chats, de ses femmes s’efforçant d’arracher les dents d’un pendu, de ses bandits, de ses succubes, de ses démons et de ses nains. »

Voici une autre scène absolument typique du romantisme noir, avec son mélange de grotesque, de sordide et de mystique.

« Des Esseintes avait été fasciné ; une masse d’idées germa en lui ; tout d’abord il s’empressa de réduire, à coups de billets de banque, la ventriloque qui lui plut par le contraste même qu’elle opposait avec l’Américaine. Cette brunette suintait des parfums préparés, malsains et capiteux, et elle brûlait comme un cratère ; en dépit de tous ses subterfuges, des Esseintes s’épuisa en quelques heures ; il n’en persista pas moins à se laisser complaisamment gruger par elle, car plus que la maîtresse, le phénomène l’attirait.

D’ailleurs les plans qu’il s’était proposés, avaient mûri. Il se résolut à accomplir des projets jusqu’alors irréalisables.

Il fit apporter, un soir, un petit sphinx, en marbre noir, couché dans la pose classique, les pattes allongées, la tête rigide et droite et une chimère, en terre polychrome, brandissant une crinière hérissée, dardant des yeux féroces, éventant avec les sillons de sa queue ses flancs gonflés ainsi que des soufflets de forge. Il plaça chacune de ces bêtes à un bout de la chambre, éteignit les lampes, laissant les braises rougeoyer dans l’âtre et éclairer vaguement la pièce en agrandissant les objets presque noyés dans l’ombre.

Puis, il s’étendit sur un canapé, près de la femme dont l’immobile figure était atteinte par la lueur d’un tison, et il attendit.

Avec des intonations étranges qu’il lui avait fait longuement et patiemment répéter à l’avance, elle anima, sans même remuer les lèvres, sans même les regarder, les deux monstres.

Et dans le silence de la nuit, l’admirable dialogue de la Chimère et du Sphinx commença, récité par des voix gutturales et profondes, rauques, puis aiguës, comme surhumaines.

« — Ici, Chimère, arrête-toi.

« — Non ; jamais. »

Bercé par l’admirable prose de Flaubert, il écoutait, pantelant, le terrible duo et des frissons le parcoururent, de la nuque aux pieds, quand la Chimère proféra la solennelle et magique phrase :

« Je cherche des parfums nouveaux, des fleurs plus larges, des plaisirs inéprouvés. »

Ah ! c’était à lui-même que cette voix aussi mystérieuse qu’une incantation, parlait ; c’était à lui qu’elle racontait sa fièvre d’inconnu, son idéal inassouvi, son besoin d’échapper à l’horrible réalité de l’existence, à franchir les confins de la pensée, à tâtonner sans jamais arriver à une certitude, dans les brumes des au-delà de l’art ! »

À rebours représente un point culminant : c’est le moment où le romantisme est parfaitement intégré à la société, où le dandy n’est qu’une variante de la haute bourgeoisie et où donc le romantisme ne peut devenir paradoxalement qu’anticapitaliste, dans le sens d’anti-populaire, d’anti-démocratique. C’est un anticapitalisme de l’élite qui prétend être le produit du passé et qui cherche à tout prix un système de valeurs pour se prétendre au-dessus des masses, différente d’elles.

samedi 24 décembre 2016


Symbolisme et surréalisme