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Symbolisme et surréalisme - 3e partie : un romantisme noir

Les décadentistes formaient un milieu ; ils se fréquentaient, s’alimentaient les uns les autres en perspectives culturelles et idéologiques. On a ainsi la figure de Louis Ménard (1822-1901), un fervent mystique auteur notamment de Rêveries d’un païen mystique et ami de Charles Baudelaire qu’il a connu au lycée (Louis le grand, à Paris).

Féru de l’antiquité grecque et soutien intellectuel aux révolutions de 1848 et 1871, Louis Ménard n’en était pas moins quelqu’un interprétant tout dans le sens du mysticisme, voire de l’orientalisme.

Son poème le plus marquant, « Prométhée délivré », fait intervenir Zoroastre, Brahma, Jésus-Christ ; voici un exemple encore de cela avec un poème, intitulé Le Rishi, terme désignant le sage ultime dans la religion hindou, le « voyant » qui a saisi l’univers dans son regard.

LE RISHI

Dans la sphère du nombre et de la différence,
Enchaînés à la vie, il faut que nous montions,
Par l’échelle sans fin des transmigrations,
Tous les degrés de l’être et de l’intelligence.

Grâce, ô vie infinie, assez d’illusions !
Depuis l’éternité ce rêve recommence.
Quand donc viendra la paix, la mort sans renaissance ?
N’est-il pas bientôt temps que nous nous reposions ?

Le silence, l’oubli, le néant qui délivre,
Voilà ce qu’il me faut ; je voudrais m’affranchir
Du mouvement, du lieu, du temps, du devenir ;

Je suis las, rien ne vaut la fatigue de vivre,
Et pas un paradis n’a de bonheur pareil,
Nuit calme, nuit bénie, à ton divin sommeil.

C’est Louis Ménard qui en l’occurrence initie Charles Baudelaire au haschisch, l’emmenant notamment au « Club des Hashischins » où des membres de la haute bourgeoisie lettrée et scientifique « expérimentaient » cette drogue sous supervision médicale, sur la prestigieuse île Saint-Louis au coeur de Paris.

Charles Baudelaire décrira son interprétation dans les Paradis artificiels, tandis que Théophile Gautier racontera l’histoire du club dans un long texte.

Le « club » aura également comme membre le poète Eugène Delacroix, l’écrivain Alexandre Dumas ou encore Gérard de Nerval. Ce dernier joue un rôle notamment dans la mise en avant de l’orientalisme (Voyage en Orient) et il fut considéré par ses pairs comme le plus brillant, ce qui frappait d’autant plus qu’il avait basculé dans la folie, allant jusqu’à promener un homard en laisse et finissant pendu dans une sombre ruelle parisienne.

Les poèmes de Gérard de Nerval sont marqués par l’hérmétisme, cette tentative « ésotérique »

El Desdichado

Je suis le Ténébreux, - le Veuf, - l’Inconsolé,
Le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie :
Ma seule Étoile est morte, - et mon luth constellé
Porte le Soleil noir de la Mélancolie.

Dans la nuit du Tombeau, Toi qui m’as consolé,
Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie,
La fleur qui plaisait tant à mon coeur désolé,
Et la treille où le Pampre à la Rose s’allie.

Suis-je Amour ou Phoebus ?... Lusignan ou Biron ?
Mon front est rouge encor du baiser de la Reine ;
J’ai rêvé dans la Grotte où nage la Sirène...

Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron :
Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée
Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée.

Delfica

La connais-tu, Dafné, cette ancienne romance
Au pied du sycomore, ou sous les lauriers blancs,
Sous l’olivier, le myrte, ou les saules tremblants
Cette chanson d’amour qui toujours recommence ? ...

Reconnais-tu le TEMPLE au péristyle immense,
Et les citrons amers où s’imprimaient tes dents,
Et la grotte, fatale aux hôtes imprudents,
Où du dragon vaincu dort l’antique semence ? ..

Ils reviendront, ces Dieux que tu pleures toujours !
Le temps va ramener l’ordre des anciens jours ;
La terre a tressailli d’un souffle prophétique ...

Fantaisie

Cependant la sibylle au visage latin
Est endormie encore sous l’arc de Constantin
− Et rien n’a dérangé le sévère portique.

Il est un air, pour qui je donnerais,
Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber.
Un air très vieux, languissant et funèbre,
Qui pour moi seul a des charmes secrets !

Or, chaque fois que je viens à l’entendre,
De deux cents ans mon âme rajeunit...
C’est sous Louis treize ; et je crois voir s’étendre
Un coteau vert, que le couchant jaunit ;

Puis un château de brique à coins de pierre,
Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs,
Ceint de grands parcs, avec une rivière
Baignant ses pieds, qui coule entre les fleurs ;

Puis une dame à sa haute fenêtre,
Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens,
Que dans une autre existence peut-être,
J’ai déjà vue...et dont je me souviens !

Gérard de Nerval et Théophile Gautier étaient qui plus est, avec « Pétrus Borel », les chefs de file des « jeunes France », troupe du choc du romantisme soutenant Victor Hugo par exemple lors de la « bataille d’Hernani ».

Joseph-Pétrus Borel d’Hauterive (1809-1859), dit « Pétrus Borel » ou encore « le lycanthrope » (sorte de monstre proche du loup-garou), fut très hautement apprécié par son milieu ; voici ce que Charles Baudelaire dit de lui notamment :

« Il y a des noms qui deviennent proverbes & adjectifs. Quand un petit journal veut en 1859 exprimer tout le dégoût & le mépris que lui inspire une poésie ou un roman d’un caractère sombre & outré, il lance le mot : Pétrus Borel ! & tout est dit. Le jugement est prononcé, l’auteur est foudroyé.

Pétrus Borel, ou Champavert le Lycanthrope, auteur de Rhapsodies, de Contes immoraux & de Madame Putiphar, fut une des étoiles du sombre ciel romantique. Étoile oubliée ou éteinte, qui s’en souvient aujourd’hui, & qui la connaît assez pour prendre le droit d’en parler si délibérément ? (...)

Lycanthrope bien nommé ! Homme-loup ou loup-garou, quelle fée ou quel démon le jeta dans les forêts lugubres de la mélancolie ? Quel méchant esprit se pencha sur son berceau et lui dit : Je te défends de plaire ? (…)

Plus d’une personne se demandera sans doute pourquoi nous faisons une place dans notre galerie à un esprit que nous jugeons nous-même si incomplet.C’est non-seulement parce que cet esprit si lourd, si criard, si incomplet qu’il soit,a parfois envoyé vers le ciel une note éclatante et juste, mais aussi parce que dans l’histoire de notre siècle il a joué un rôle non sans importance.

Sa spécialité fut la Lycanthropie. Sans Pétrus Borel, il y aurait une lacune dans le Romantisme. Dans la première phase de notre révolution littéraire, l’imagination poétique se tourna surtout vers le passé ; elle adopta souvent le ton mélodieux & attendri des regrets.

Plus tard la mélancolie prit un accent plus décidé, plus sauvage & plus terrestre. Un républicanisme misanthropique fit alliance avec la nouvelle école, & Pétrus Borel fut l’expression la plus outrecuidante & la plus paradoxale de l’esprit des Bousingots ou du Bousingo ; car l’hésitation est toujours permise dans la manière d’orthographier ces mots qui sont les produits de la mode & de la circonstance.

Cet esprit à la fois littéraire & républicain, à l’inverse de la passion démocratique & bourgeoise qui nous a plus tard si cruellement opprimés, était agité à la fois par une haine aristocratique sans limites, sans restrictions, sans pitié, contre les rois & contre la bourgeoisie, & d’une sympathie générale pour tout ce qui en art représentait l’excès dans la couleur & dans la forme, pour tout ce qui était à la fois intense, pessimiste & byronien ; dilettantisme d’une nature singulière, & que peuvent seules expliquer les haïssables circonstances où était enfermée une jeunesse ennuyée & turbulente. »

L’écriture de « Pétrus Borel » correspond à ce qui a été appelé le « romantisme frénétique » ; voici un exemple de l’expression de ses sentiments.

Heur et Malheur

À Philadelphe O’Neddy, poète

L’un se fait comte au bas d’un madrigal ;
Celui-ci, marquis dans un almanach.

Mercier.

J’ai caressé la mort, riant au suicide,
Souvent et volontiers quand j’étais plus heureux ;
De ma joie ennuyé je la trouvais aride,
J’étais las d’un beau ciel et d’un lit amoureux.
Le bonheur est pesant, il assoupit notre âme.
Il étreint notre cœur d’un cercle étroit de fer ;
Du bateau de la vie il amortit la rame ;
Il pose son pied lourd sur la flamme d’enfer,
Auréole, brûlant sur le front du poète,
Comme au pignon d’un temple un flambeau consacré ;
Car du cerveau du Barde, arabe cassolette,
Il s’élève un parfum dont l’homme est enivré. —
C’est un oiseau, le Barde ! il doit rester sauvage :
La nuit, sous la ramure, il gazouille son chant :
Le canard tout boueux se pavane au rivage,
Saluant tout soleil ou levant ou couchant. —
C’est un oiseau, le Barde ! il doit vieillir austère,
Sobre, pauvre, ignoré, farouche, soucieux,
Ne chanter pour aucun, et n’avoir rien sur terre
Qu’une cape trouée, un poignard et les Cieux ! —
Mais le barde aujourd’hui, c’est une voix de femme,
Un habit bien collant, un minois relavé,
Un perroquet juché chantonnant pour madame,
Dans une cage d’or un canari privé ;

C’est un gras merveilleux versant de chaudes larmes
Sur des maux obligés après un long repas ;
Portant un parapluie, et jurant par ses armes ;
L’électuaire en main invoquant le trépas,
Joyaux, bals, fleurs, cheval, château, fine maîtresse,
Sont les matériaux de ses poèmes lourds :
Rien pour la pauvreté, rien pour l’humble en détresse ;
Toujours les souffletant de ses vers de velours.
Par merci ! voilez-nous vos airs autocratiques ;
Heureux si vous cueillez les biens à pleins sillons !
Mais ne galonnez pas, comme vos domestiques,
Vos vers qui font rougir nos fronts ceints de haillons.
Eh ! vous de ces soleils, moutonnier parélie !
De cacher vos lambeaux ne prenez tant de soin :
Ce n’est qu’à leur abri que l’esprit se délie ;
Le barde ne grandit qu’enivré de besoin !

J’ai caressé la mort, riant au suicide,
Souvent et volontiers, quand j’étais plus heureux ;
Maintenant je la hais, et d’elle suis peureux,
Misérable et miné par la faim homicide.

Une autre figure du même type fut Aloysius Bertrand (1827-1842), dont le Gaspard de la nuit fit que pour la prose était appelée à remplacer les rimes pour le mysticisme propre aux décadents. Voici un exemple célèbre :

Un rêve

J’ai rêvé tant et plus, mais je n’y entends note.

Pantagruel, livre III.

Il était nuit. Ce furent d’abord, - ainsi j’ai vu, ainsi je raconte, - une abbaye aux murailles lézardées par la lune, - une forêt percée de sentiers tortueux, - et le Morimont [place des exécutions à Dijon] grouillant de capes et de chapeaux.

Ce furent ensuite, - ainsi j’ai entendu, ainsi je raconte, - le glas funèbre d’une cloche auquel répondaient les sanglots funèbres d’une cellule, - des cris plaintifs et des rires féroces dont frissonnait chaque fleur le long d’une ramée, - et les prières bourdonnantes des pénitents noirs qui accompagnent un criminel au supplice.

Ce furent enfin, - ainsi s’acheva le rêve, ainsi je raconte, - un moine qui expirait couché dans la cendre des agonisants, - une jeune fille qui se débattait pendue aux branches d’un chêne, - et moi que le bourreau liait échevelé sur les rayons de la roue.

Dom Augustin, le prieur défunt, aura, en habit de cordelier, les honneurs de la chapelle ardente ; et Marguerite, que son amant a tuée, sera ensevelie dans sa blanche robe d’innocence, entre quatre cierges de cire.

Mais moi, la barre du bourreau s’était, au premier coup, brisée comme un verre, les torches des pénitents noirs s’étaient éteintes sous des torrents de pluie, la foule s’était écoulée avec les ruisseaux débordés et rapides, - et je poursuivais d’autres songes vers le réveil.

Voici un exemple orienté justement vers « l’hermétisme » :

L’ALCHIMISTE

Notre art s’apprend en deux manières, c’est à savoir par enseignement d’un maistre, bouche à bouche, et non autrement, ou par inspiration et révélation divines ; ou bien par livres lesquelx sont moult obscurs et embrouillez ; et pour en iceux trouver accordance et vérité moult convient estre subtil, patient, studieux et vigilant.
La clef des secrets de ſilosoſie de Pierre Vicot.

Rien encore ! — Et vainement ai-je feuilleté pendant trois jours et trois nuits, aux blafardes lueurs de la lampe, les livres hermétiques de Raymond Lulle.

Non, rien, si ce n’est, avec le sifflement de la cornue étincelante, les rires moqueurs d’une salamandre qui se fait un jeu de troubler mes méditations.

Tantôt elle attache un pétard à un poil de ma barbe, tantôt elle me décoche de son arbalète un trait de feu dans mon manteau.

Ou bien fourbit-elle son armure, c’est alors la cendre du fourneau qui souffle sur les pages de mon formulaire et sur l’encre de mon écritoire.

Et la cornue toujours plus étincelante siffle le même air que le diable, quand saint Éloi lui tenaille le nez dans sa forge.

Mais rien encore ! — Et pendant trois autres jours et trois autres nuits je feuilletterai, aux blafardes lueurs de la lampe, les livres hermétiques de Raymond Lulle !

samedi 17 décembre 2016


Symbolisme et surréalisme