Centre MLM de belgique

Sur « Le soulèvement armé » de Neuberg : 1er partie

a) Présentation

Dans les années 1920, l’Internationale Communiste portait son attention sur tous les pays, afin d’aider à la naissance d’un Parti Communiste dans chaque pays. Toutefois, deux pays en particulier se sont vus accorder une importance extrême : l’Allemagne et la Chine.

La raison est facile à comprendre. Dans ces deux pays, le mouvement révolutionnaire était extrêmement puissant, et un Parti Communiste s’était développé, avec de brillantes perspectives.

L’Internationale Communiste considérait qu’arriverait dans les prochaines années la révolution en Allemagne et en Chine.

Le « soulèvement armé » de Neuberg est un document qui a, dans ce cadre, une importance extrême. Il s’agit en effet du manuel destiné aux cadres du Parti Communiste d’Allemagne afin d’être capable de mener l’insurrection.

« A. Neuberg » n’était, comme on peut s’en doute, qu’un pseudonyme, derrière lequel il y avait notamment différents auteurs communistes d’Europe et d’Asie ainsi que tout un travail d’équipe de l’armée rouge.

Ce document a ainsi une grande valeur historique, puisqu’il permet de comprendre comment l’Internationale Communiste concevait la révolution socialiste. Nous qui désirons la mener en France au 21ème siècle, il y a des choses à apprendre de cela.

b) Le manuel en lui-même

En quoi consiste donc le manuel de Neuberg ? Voici une courte présentation des différents chapitres du manuel qu’est « Le soulèvement armé. »

Tout d’abord, on a une présentation de la conception bolchevique de l’insurrection, qui est opposée à celle de la seconde Internationale, c’est-à-dire les socialistes.

On a ensuite une série d’exemples d’insurrection : celle de Reval en Estonie, de Hambourg en Allemagne, de Canton et de Shanghai en Chine.

Enfin, il y a la dimension technique : le travail politique dans l’armée bourgeoise, l’organisation du prolétariat, la préparation militaire.

Ces chapitres précédant une longue explication de comment commencer l’insurrection et de comment mener la lutte armée en ville.

C’est évidemment l’aspect principal du manuel, dont on peut résumer les thèses ainsi :

- l’insurrection ne saurait se développer spontanément, elle doit être minutieusement préparée puis coordonnée par une direction éprouvée ;

- les masses ont au départ peu ou pas d’armes et doivent s’en procurer le plus vite possible, car l’insurrection doit toujours préserver sa dimension offensive ;

- il ne faut pas tant occuper les postes ou les écoles, que les points névralgiques sur le plan militaire, la priorité militaire est la liquidation de la direction politique et militaire de l’ennemi.

c) Le modèle russo-allemand

Expliquons ici quelle était alors la conception révolutionnaire de l’Internationale Communiste. La situation devait être caractérisée par une désorganisation des classes dominantes d’un côté, et de l’autre des masses populaires en mouvement. Les classes intermédiaires doivent pencher du côté du prolétariat.

Alors, le Parti Communiste lance les masses dans un affrontement frontal avec l’État, suite à une propagande passée par plusieurs étapes (propagande pour le pouvoir ouvrier, l’expropriation des grands propriétaires terriens, etc.) ainsi que des expériences de masse à grande échelle (grèves, manifestations, etc.)

Ainsi, la révolution socialiste était considérée comme le point culminant d’une situation toujours plus conflictuelle, les armes étant finalement prises, alors que les classes dominantes en pleine décadence s’effondrent sur elle-même.

On peut donc comprendre que l’Internationale Communiste a organisé toute sa réflexion sur la base suivante : le modèle est la révolution russe, le pays où cela va se dérouler de nouveau est l’Allemagne.

Cela est tellement vrai qu’il y avait en Allemagne un document précédant le manuel, et diffusé illégalement : « Alfred Langer, La voie de la victoire – l’art du soulèvement armé. »

« Le soulèvement armé » de Neuberg est donc un manuel lui-même issu d’un document de formation destiné aux communistes d’Allemagne. Et c’est un document de formation utilisé pour l’école des cadres du Parti Communiste d’Allemagne, et qui a profité dans sa production des cadres de l’armée rouge soviétique.

Cela en dit long sur la confiance qu’avait l’Internationale Communiste en les Partis Communistes de France et d’Italie, ces deux derniers pays étant même présentés comme ayant une grande composante paysanne (dans un article écrit par Ho Chi Minh, qui était passé par la France).

Mais cela montre également la dimension non praticable du modèle marxiste-léniniste de révolution socialiste pour la France aujourd’hui, puisque ce modèle n’a pas été conçu sur une base universelle (même si ce modèle était alors considéré comme tel).

d) Le manuel et la guerre populaire

Regardons ce que dit notamment le manuel, et rappelons que c’est cela qui a causé les défaites face à l’austro-fascisme et au nazisme (en Autriche, les dirigeants sociaux-démocrates n’ont pas révélé les lieux des caches d’armes, malgré le putsch fasciste en 1934, et les communistes n’étaient pas prêts sur ce plan, ni d’ailleurs en Allemagne en 1933).

« La structure organisationnelle des organisations de combat du prolétariat diffère selon les pays. Toutefois, une chose est claire : la base des unités des organisations de combat du prolétariat doit reposer dans les masses (usines, lieux de travail, entreprises, etc.) et ces unités doivent être quantitativement fortes.

[Ici suit la première généralisation erronée :] Leur structure organisationnelle sera plus ou moins semblable à celle des Gardes Rouges en Russie, les centuries prolétariennes en Allemagne en 1923, les centuries en Chine, etc.

[Ici suit la seconde généralisation erronée :] Une Garde Rouge ne peut pas être organisée dans toute situation politique :

« La Garde Rouge est un organe du soulèvement. Leur propagation et leur création est un devoir des communistes dans une situation révolutionnaire immédiate.

En aucun cas on ne doit pas avoir à l’esprit que l’existence d’une milice prolétarienne ou d’une Garde Rouge est impensable dans le cadre de l’État bourgeois dans une situation « pacifique ». » (La lutte contre la guerre impérialiste, Protocole du VIème congrès de l’Internationale Communiste).

L’organisation de masse du prolétariat (la Garde Rouge) est seulement à constituer lorsque le Parti met à l’ordre du jour la question de la mise en place de la dictature du prolétariat, lorsque le Parti a pris la direction de la préparation immédiate de la prise du pouvoir.

Les expériences de Saint-Pétersbourg, Moscou, l’Allemagne en 1923, Canton, Shanghai et d’autres endroits montrent dans une situation révolutionnaire aiguë on peut en arriver rapidement, en comparaison, à une organisation de combat général.

Dans la règle, il faut pour cela quelques mois.

Mais une réalisation aussi rapide d’une organisation de combat capable d’action n’est possible que si sont disponibles un nombre suffisant de cadres formés militairement et politiquement. »

Cette conception est erronée, car la prise du pouvoir rapide du fascisme – pas des mois, mais quelques jours – n’a pas laissé le temps d’une telle préparation. Pareillement, lorsqu’en 1940, l’État a en France interdit du jour au lendemain le Parti Communiste, celui-ci s’est retrouvé totalement désemparé.

Pire même : le Parti Communiste d’Allemagne était préparé à une insurrection, mais cela n’a pas suffi non plus face au fascisme, car la militarisation ne se fondait pas sur une ligne de masses.

Cela, les communistes d’Allemagne l’avaient compris dans la dernière période, et c’est pour cette raison qu’a été constituée l’Action Antifasciste, afin de former un front à la base.

Par la suite, en France cela donnera le Front Populaire : si en Allemagne la social-démocratie a refusé le front antifasciste, en France, les communistes ont réussi à le constituer (avec un grand coût idéologique et culturel, mais c’est un autre aspect).

Mais ce qui compte ici, c’est la naïveté de l’Internationale Communiste, qui n’a pas considéré qu’une milice pourrait exister clandestinement. Un tel point de vue anti-dialectique est le contraire de l’initiative de Mao Zedong, qui avait justement compris la nécessité alors de l’illégalité et organisé l’armée rouge dans des bases d’appui inexpugnables (brisant les encerclements des bases, menant la « longue marche » le cas échéant).

C’est finalement la conception de l’insurrection en deux temps qui a montré son caractère erroné, alors que la guerre populaire devient la science militaire de la classe ouvrière.

Le processus révolutionnaire est prolongé ; l’insurrection n’est pas une rupture complète (ce serait une thèse militariste, niant que c’est le Parti Communiste l’élément de rupture), mais une étape.

Cela, l’Internationale Communiste ne l’avait pas compris et le manuel est entièrement fondé sur un point de vue « technique », pragmatique-machiavélique.