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Sur « Le soulèvement armé » de Neuberg : 3e partie

a) Une incapacité à arriver au niveau de la synthèse

Regardons de plus près les exemples d’insurrection présentés par le manuel. Le premier exemple traite de l’Estonie, un petit pays, avec alors une classe ouvrière de 34 000 personnes, dont 27 000 syndiquées. Les communistes étaient alors 2000, dont 500 dans la ville de Reval, où se déroule donc l’insurrection en 1924.

Il s’agit ici d’une insurrection urbaine, dans un pays au capitalisme peu développé (70% de la population est à la campagne), d’une insurrection qui consiste à « forcer le destin » puisque la grève générale devait suivre l’insurrection, alors que 149 dirigeants révolutionnaires sont en prison (le responsable du syndicat sera exécuté durant le procès pour avoir « insulté la cour »).

L’échec de l’insurrection est expliqué par le manuel de la manière suivante : il y avait trop peu de préparation sur le plan technique (plan des bâtiments, maniement des armes, etc.), et la population ouvrière a été prise au dépourvu.

Or, cela signifie ni plus ni moins que la situation n’était pas mûre. L’insurrection était en décalage avec l’histoire ; ce n’est pas un problème « technique » qui peut empêcher ce qui doit nécessairement arriver. Le principe même de mener l’insurrection et de tenir les masses au courant… après, est une caricature de la révolution russe de 1917, où l’initiative bolchevique était une synthèse des exigences de la base…

L’esprit de synthèse manque donc au manuel, comme on peut le voir avec le second exemple, qui traite du soulèvement armé de Hambourg, en 1923.

Cette année-là, la crise économique était énorme, en raison de l’occupation de la Ruhr par la France (était donc bloquée la principale source d’approvisionnement en fer, en acier, en charbon). Un pain coûtait des centaines de millions de marks.

Des gouvernements socialistes-communistes se forment même en Saxe et en Thuringe, mais sont immédiatement brisées par l’armée, alors que les concurrents impérialistes de l’Allemagne poussent au séparatisme, à une « république rhénane indépendante. »

Le Parti Communiste progresse alors quantitativement, et parvient à organiser 250 000 personnes dans des centuries prolétariennes, en partie armées. Il décide que c’est à Hambourg, bastion communiste, que partira le premier coup de feu.

Sauf que la social-démocratie parviendra à empêcher la grève générale des cheminots, préalable nécessaire pour nuire au mouvement des troupes de l’armée réactionnaire.

L’insurrection est donc annulée, ce qui amènera le soulèvement armé de Hambourg à se retrouver seul en raison d’un « bug » dans la diffusion de l’information… Grâce à l’abnégation des masses, il tiendra tout de même pendant 48 heures, avant de se dissoudre en raison de l’absence de soulèvement général.

On a la même situation qu’en Estonie, sauf qu’à Hambourg les masses étaient en mouvement et se sont lancées dans le processus insurrectionnel. Les deux exemples soulignent bien entendu uniquement l’aspect « technique », et c’est encore plus vrai pour les derniers exemples.

Car le manuel aborde donc, fort logiquement, l’exemple le plus connu de ce type de soulèvement armé par en haut : celui de Canton et de Shanghai.

En France, on connaît cet événement pour deux raisons : en raison du roman de Malraux tout d’abord (« La condition humaine »). Ensuite, à cause de l’énorme propagande trotskyste faite à ce sujet, travestissant la réalité afin de nuire à l’Internationale Communiste.

Le manuel est très prolixe au sujet de ces deux exemples. Il présente la situation de long en large, et explique les erreurs techniques commises…

Sauf que Mao Zedong a bien montré que le problème n’était pas « technique », mais stratégique : le problème était mal posé, il fallait prendre en compte la paysannerie.

Et finalement, il aurait été nécessaire de concevoir des stratégies appropriées pour chaque pays : c’est la critique faite finalement par les communistes de Chine à l’Internationale Communiste, et c’est officiellement pour ce motif – chaque pays est trop complexe pour que les Partis Communistes reçoivent des consignes par en haut – qu’elle procédera à son auto-dissolution.

b) Tentative de dépassement par le Parti « politico-militaire »

Cependant, le modèle russe dans le cadre allemand n’a pas que causé des dommages aux Partis Communistes en France et en Italie. Car dans le manuel de Neuberg, ce qui prime, c’est « la décision ».

Il suffirait d’être décidé, et le jour J alors la victoire sera là, car il y aura la décision d’aller jusqu’au bout.

Cela signifie que, ici, il n’est pas établi de rapport dialectique entre la situation objective et la situation subjective en général ; cette considération sur la volonté de « s’engager jusqu’au bout » tout le temps correspond en particulier à la situation allemande.

Lorsque objectivement, il est possible d’aller jusqu’au bout comme en Allemagne, il suffit juste d’être au point sur le plan subjectif (d’être « décidé »).

Mais naturellement, les choses ne marchent pas ainsi dans les autres situations ! Les exemples de « volonté » se brisant sur la réalité matérielle dans d’autres pays sont innombrables.

Alors, le manuel présente la « clef » censée expliquer ces défaites : la dimension technique. Ce serait le manque d’expérience, de discernement, de connaissances, de préparation, qui seraient la cause des échecs ; l’art de la guerre n’aurait pas été connu.

D’où la « réponse » militariste et anarcho-syndicaliste proposée, qui explique qu’il faut mener campagne pour l’armement, pour la connaissance des opérations militaires par le peuple, qu’il faut se préparer et que l’improvisation mène à l’échec, etc.

Cela va être paradoxalement la source de la stratégie de la guérilla urbaine en Allemagne et en Italie dans les années 1960-1970-1980.

Pourquoi cela ? Pour deux raisons : en Italie, en raison de la force de la lutte des classes, en Allemagne, en raison de leurs faiblesses.

D’où, dans ce dernier exemple, la « découverte » de la Fraction Armée Rouge, en Allemagne de l’ouest, de l’illégalité comme « base », comme position, afin de ne pas succomber face aux fascistes et à la police sur le plan technique, et d’affirmer de manière « subjective » la nécessité d’aller de l’avant.

En Italie, les Brigades Rouges ont fait de même avec la « propagande armée » au service, dans le cadre de très fortes luttes de classe, de la construction du « Parti combattant ».

Assumant cette logique jusqu’au bout, les Brigades Rouges avaient donc fait sauter le « avant » et le « pendant » de l’insurrection, en revendiquant la dynamique militaire dès le départ (ce sera également la position des Cellules Communistes Combattantes en Belgique, qui ont dans leur document « La flèche et la cible » élaboré tout un schéma du processus prolongé d’insurrection).

C’est le principe de « l’organisation combattante pour la construction du Parti Communiste Combattant ».

Il est vrai que les Brigades Rouges ont également « découvert » une manière de « jouer » dans la guerre de positions dans la lutte des classes, avec « l’attaque au cœur de l’État », devant désaxer l’équilibre institutionnel et également affaiblir l’ennemi (il ne s’agit donc pas ici de « propagande armée »).

Cependant, leur démarche et celle de la RAF ont comme arrière-plan le document de « Neuberg », et la volonté de le dépasser.

La RAF explique en effet ouvertement que la lutte armée est une technique. Ce qui fait qu’elle ne veut finalement qu’apporter un élément technique de plus (l’illégalité comme position offensive, la guérilla urbaine, le foyer révolutionnaire).

Les Brigades Rouges, quant à elles, ont explicitement rejeté la conception de l’Internationale Communiste sur la question de l’accumulation de forces (de manière « passive », légale ou semi-légale). Mais elles ne font alors que tenter de faire en sorte que le processus « à la Neuberg » se lance coûte que coûte et aille jusqu’au bout… C’est du Neuberg revisité, le Parti devenant « politico-militaire. »

Le Parti Communiste du Pérou a également développé cette conception, appelée « Parti Communiste militarisé ». Il a également présenté cette conception comme une nécessité absolue face au révisionnisme.

L’idée qu’on retrouve donc derrière, c’est donc qu’en se militarisant, c’est-à-dire en existant uniquement et dès le départ de manière totalement illégale, le Parti Communiste « échappe » au révisionnisme, au légalisme.

Une telle vision est militariste, et non pas scientifique ; ce n’est qu’en étant au niveau sur le plan du matérialisme dialectique qu’on échappe au révisionnisme.

La conséquence a d’ailleurs été l’effondrement ultra rapide tant des Brigades Rouges que du PCP, une fois leur dynamique brisée.