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Spinoza, l’Éthique - 4e partie : l’humanité, composante de la nature

1. L’âme, non pas humaine, mais réflexion de l’univers lui-même

Puisque pour Baruch Spinoza, la réalité est un système et que le pensée est en fait relevant de Dieu, alors on sait quand la « connexion » correcte est effectuée. C’est une lecture averroïste, et Baruch Spinoza n’hésite pas à affirmer que « Qui a une idée vraie sait en même temps qu’il a une idée vraie et ne peut douter de la vérité de sa connaissance. »

Gonzalo élèvera cette conception au niveau du matérialisme dialectique. Car évidemment, Baruch Spinoza n’a pas réussi à synthétiser Nature naturante et Nature naturée. C’est Hegel qui va jouer un rôle décisif puis bien entendu Marx et Engels qui vont formuler la base scientifique ; cela tient à des raisons historiques, d’époque.

Cependant, il est facile de comprendre que la logique de Baruch Spinoza tend au matérialisme le plus complet et que son Dieu est une abstraction, ce dont il pouvait se défendre puisqu’en fait, selon lui, c’est l’indépendance de l’humanité par rapport à la matière qui est une abstraction.

Baruch Spinoza explique ainsi que : « L’âme humaine ne connaît le Corps humain lui-même et ne sait qu’il existe que par les idées des affections dont le Corps est affecté. »

C’est-à-dire que ce que l’on pense sur son propre corps n’est qu’une synthèse des informations données par le corps : c’est là du matérialisme.

Y a-t-il alors une « âme » indépendante du corps ? Baruch Spinoza explique justement que : « L’âme ne se connaît elle-même qu’en tant qu’elle perçoit les idées des affections du Corps. »

Mais alors, si l’âme se perçoit par le corps et qu’en même temps elle est une caractéristique de Dieu seulement, n’y a-t-il pas assimilation de Dieu et du monde en tant que monde qui amène à percevoir ?

C’est très précisément ce que dit Baruch Spinoza. Selon lui, « l’âme humaine a une connaissance adéquate de l’essence éternelle et infinie de Dieu. [Démonstration :] L’âme humaine a des idées par lesquelles elle se perçoit elle-même, perçoit son propre corps et des corps extérieurs existant en acte. Par suite, elle a une connaissance adéquate de l’essence éternelle et infinie de Dieu. »

2. L’âme humaine, moyen de l’univers de se penser, de se concevoir

L’être humain est donc dans un monde matériel dont il fait partie, et son âme correspond à un « reflet » du corps. C’est là un averroïsme amené au matérialisme.

Et là où Baruch Spinoza révèle malgré lui qu’il a cherché à résoudre les problèmes internes de l’averroïsme, c’est quand il explique que la pensée humaine n’est pas libre. Averroès disait que les humains ne pensent pas (pour lui cependant, officiellement, « Dieu » pensait, indirectement ; la pensée humaine n’existait que pour se calquer sur cette pensée).

Baruch Spinoza dit lui que l’être humain pense ; en apparence, il dit le contraire d’Averroès.

Cependant, voici les précisions de Baruch Spinoza, qui font que sa pensée est finalement la même qu’Averroès à ceci près qu’elle est encore plus proche du matérialisme dialectique : « Il n’y a dans l’âme aucune volonté absolue ou libre ; mais l’âme est déterminée à vouloir ceci ou cela par une cause qui est aussi déterminée par une autre, et cette autre l’est à son tour par une autre, et ainsi à l’infini. »

Baruch Spinoza est ici athée. Car toute la tradition de la philosophie religieuse judéo-islamique a une littérature qui commence par expliquer, en prologue, que Dieu est la cause de toutes les causes.

Or, là, on a un système de cause qui est infini. Si on ajoute la synthèse, alors la démarche de Baruch Spinoza revient à la conception matérialiste dialectique de l’univers en oignon.

L’âme est bien le « reflet » de l’univers : « L’amour intellectuel de l’âme envers Dieu est l’amour même duquel Dieu s’aime lui-même, non en tant qu’il est infini, mais en tant qu’il peut s’expliquer par l’essence de l’âme humaine considérée comme une sorte d’éternité, c’est-à-dire que l’amour intellectuel de l’âme envers Dieu est une partie de l’amour infini duquel Dieu s’aime lui-même. »

3. L’offensive anti-Descartes

La conséquence immédiate de la logique de Baruch Spinoza est l’offensive contre Descartes. C’est tout à fait logique et facilement compréhensible pour les personnes françaises reconnaissant le matérialisme dialectique.

Pour Descartes, l’humain doit être comme maître et possesseur de la nature , selon ses propres mots. Baruch Spinoza attaque donc de front :

« Ceux qui ont écrit sur les affections et la conduite de la vie humaine semblent, pour la plupart, traiter non de choses naturelles qui suivent les lois communes de la Nature mais de choses qui sont hors de la Nature.

En vérité, on dirait qu’ils conçoivent l’homme dans la Nature comme un empire dans un empire.

Ils croient en effet que l’homme trouble l’ordre de la Nature plutôt qu’il ne le suit, qu’il a sur ses actions un pouvoir absolu et ne tire que de lui-même sa détermination

Ils cherchent donc la cause de l’impuissance et de l’inconstance humaine, non dans la puissance commune de la Nature, mais dans je ne sais quel vice de la nature humaine et, pour cette raison, pleurent à sont sujet, la raillent, la méprisent ou le plus souvent la détestent : qui sait le plus éloquemment ou le plus subtilement censurer l’impuissance de l’âme humaine est tenu pour divin.

Certes n’ont pas manqué les hommes éminents (au labeur et à l’industrie desquels nous avouons devoir beaucoup) pour écrire sur la conduite droite de la vie beaucoup de belles choses, et donner aux mortels des conseils plein de prudence ; mais quant à déterminer la nature et les forces des affections, et ce que peut l’âme de son côté pour les gouverner, nul, que je sache ne l’a fait.

A la vérité, le très célèbre Descartes, bien qu’il ait admis le pouvoir absolu de l’âme sur ses actions, a tenté, je le sais, d’expliquer les affections humaines par leurs premières causes et de montrer en même temps par quelle voie l’âme peut prendre sur les Affections un empire absolu ; mais, à mon avis, il n’a rien montré que la pénétration de son grand esprit. »

On a ici un moment clef de la démarche de Baruch Spinoza. Les commentateurs bourgeois de Baruch Spinoza n’ont en effet pas vu que Baruch Spinoza, bien souvent, ne fait que re-dire les thèses épicuriennes classiques. Mais absolument jamais il ne parle d’Épicure et de Lucrèce, alors que sa thèse matérialiste revient au même, et alors qu’il critique le stoïcisme, mouvement parallèle à l’épicurisme.

C’est là une chose étonnante, mais pas quand on connaît la prudence de Baruch Spinoza et la violence anti-épicurisme des religieux.

Seulement, l’épicurisme n’était pas en faveur d’une démarche scientifique, prenant le monde tel qu’il est, sans plus ; il était une position matérialiste passive.

Or et justement, Baruch Spinoza ne vient pas du tout de la tradition épicurienne (au sujet de laquelle on ne connaît pas son avis), mais de la tradition ouverte par Aristote et poursuivie par la Falsafa arabo-persane (et juive).

Nous verrons comment Baruch Spinoza fonde sa pensée sur la falsafa, pour la dépasser (une entreprise aussi tentée par la Kabbale).

Mais ce qui compte ici, c’est que la tradition aristotélicienne (et donc stoïcienne) considérait que le monde ne relevait pas du hasard, alors que l’épicurisme ne considérait pas que le monde ait un sens, voyant en le hasard la seule « logique. »

Baruch Spinoza permet au matérialisme, bloqué au stade épicurien et atomiste avec une conception d’un monde désordonné, de passer au stade scientifique global sur le plan cosmologique. Sans Baruch Spinoza, pas de vision ordonnée du monde, pas de matérialisme dialectique...