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Spinoza, l’Éthique - 3e partie : la cosmologie matérialiste de Spinoza, au-delà d’Averroès

1. Reprise de la théorie averroïste du reflet

En affirmant que Dieu a des attributs dont la réalité fournit les « modes » d’existence, Baruch Spinoza dit la chose suivante : le monde n’existe pas sans Dieu et inversement, car Dieu éternel ayant fait quelque chose le fait forcément à la base et pour l’éternité (sinon il serait un homme divin « choisissant » et pas Dieu).

Mais alors, forcément, on retombe sur la théorie averroïste de ce que nous appelons le « reflet ».

Pour Averroès, les humains ne pensent pas ; ce qu’ils pensent n’est qu’une bribe de la conscience universelle et unique qui est émanée du moteur divin (c’est-à-dire pour nous que les humains ne pensent pas et que leur matière grise reflète la matière, pour nous en mouvement d’ailleurs, mais pas pour Averroès ni Aristote, ni d’ailleurs Baruch Spinoza).

Pour Baruch Spinoza, les humains pensent : il le dit de manière explicite. Mais son explication est pour le moins étrange :

« Il suit de là que l’âme humaine est une partie de l’entendement infini de Dieu, et conséquemment, quand nous disons que l’âme humaine perçoit telle ou telle chose, nous ne disons rien d’autre sinon que Dieu, non en tant qu’il est infini, mais en tant qu’il s’explique par la nature de l’âme humaine, ou constitue l’essence de l’âme humaine, a telle ou telle idée, et quand nous disons que Dieu a telle ou telle idée, non en tant seulement qu’il constitue la nature de l’âme humaine, mais en tant qu’il a, outre cette âme, et conjointement à elle, l’idée d’une autre chose, alors nous disons que l’âme humaine perçoit une chose partiellement ou de manière inadéquate. »

Ce que dit Baruch Spinoza semble obscur, mais est en fait très simple. Averroès avait bien compris que la pensée humaine n’existait pas réellement, qu’elle n’était ce que nous appelons un « reflet ».

Mais le problème est d’expliquer les multiples « pensées » qu’ont les humains, dans la mesure où ils ne sont pas tous d’accord. Avicenne et Averroès avaient résolu le problème en partie en expliquant que seule une minorité pouvait saisir l’ensemble ou une bonne partie de la pensée unique et globale. Nous avons vu comment, au Pérou, Gonzalo a conceptualisé cette question dans les années 1960-1990.

Cependant, Baruch Spinoza ne connaît pas, lui, le mouvement ; il ne sait pas que les matières grises sont en retard sur le mouvement global de la matière. Il a pourtant trouvé une voie, qui est justement toute une phase entre le pré-matérialisme et le matérialisme.

Averroès s’appuyait encore sur une démarche idéaliste, avec le « moteur premier » d’Aristote, moteur divin situé hors du monde. Baruch Spinoza fait le grand saut : il amène ce moteur premier dans le monde lui-même. Il n’y a plus le monde et un moteur premier (faisant « tourner » le monde), mais un monde qui en lui-même devient moteur premier.

C’est là la clef de la signification du concept spinoziste de « Nature naturante » et « Nature naturée ».

2. Nature naturante et Nature naturée

La grande conception de Baruch Spinoza est ainsi le deus sive natura, « Dieu ou la nature ».

Baruch Spinoza oppose en effet la Nature naturante et la Nature naturée. La première, c’est Dieu, mais :

« Dieu ne produit pas ses effets par la liberté de la volonté. »

Si il a en effet amené les choses telles qu’elles existent, c’est que cela était nécessaire, sinon, tout-puissant, il aurait fait que les choses soient différemment.

Donc, Dieu ne pense pas, il ne choisit pas, etc. ; c’est un système. Dieu connaissant tout, il ne peut changer d’avis sur sa « création », et étant Dieu, il a forcément toujours voulu cette création. Le monde est donc éternel tout autant que Dieu, qui ne saurait changer d’avis ou être sans puissance et qui donc a toujours maintenu sa « création ».

Il n’a pas non plus « besoin » de sa création, sans quoi il ne serait pas Dieu. Donc, le monde est éternel, porté par un Dieu éternel. L’un n’existe pas sans l’autre. Et si le monde n’est pas parfait, c’est en quelque sorte parce que Dieu a fait ses gammes, et a tout créé : du moins au plus intelligent, du moins ou plus habile, etc.

3. La cosmologie de Baruch Spinoza : la cohérence totale

Baruch Spinoza va alors encore plus loin. Il pose une cosmologie qui va, le mouvement en moins, correspondre aux enseignements du matérialisme dialectique. Baruch Spinoza parle en effet de :

« Dieu en tant qu’il constitue la nature de l’âme humaine. »

C’est là où il ouvre une nouvelle étape. Car chez Averroès les humains ne pensent pas, mais il n’a pas réussi à synthétiser le tout comme un système, car il plaçait Dieu comme « moteur premier » en dehors du monde

En le faisant se confondre avec le monde, Baruch Spinoza peut arriver à cette synthèse. Et fort logiquement, puisque la pensée était une sorte de sous-produit du « moteur premier » chez Aristote et Averroès, chez Baruch Spinoza elle est encore cela, mais cette fois d’un Dieu à l’intérieur du monde. Les humains ne pensent que comme système, car ils sont une expression du système.