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Spinoza, l’Éthique - 1ère partie : l’affirmation de la primauté de l’univers

1. Dieu comme concept pour parler de l’univers

La définition même de Dieu dans l’Éthique ne prête à aucune confusion. Ce que Baruch Spinoza appelle Dieu, on l’apprend dès le départ, c’est

« un être absolument infini, c’est-à-dire une substance constituée par une infinité d’attributs dont chacun exprime une essence éternelle et infinie. »

Il est très étonnant que les commentateurs bourgeois aient réussi à effacer autant la clarté limpide de la pensée de Baruch Spinoza, même s’il est vrai qu’il a tout fait pour masquer la nature réelle de sa pensée.

L’Éthique est même parue après sa mort, après que des copies aient été confiées à des personnes de confiance ; dans une lettre, Baruch Spinoza répondait à un ami :

« Votre lettre m’est parvenue au moment où je partais pour Amsterdam afin de faire imprimer le livre dont je vous avais parlé. Tandis que je m’en occupe, le bruit s’est répandu partout qu’un livre de moi sur Dieu est sous presse, et que je m’efforce de montrer qu’il n’y a point de Dieu, et ce bruit a trouvé accueil auprès d’un très grand nombre de personnes. »

Pour autant, la définition même de Dieu par Baruch Spinoza correspond à une vision
averroïste.

Attribuer un caractère infini à Dieu, la religion le fait bien évidemment. Mais jamais Dieu n’est divisé en des attributs, fussent-ils infinis, car cela serait faire de Dieu une « somme » de quelque chose. Pire pour le point de vue religieux – et c’est conforme à la logique d’Aristote et d’Averroès – on apprend que les attributs de Dieu expriment chacun une « essence éternelle et infinie ».

On est en droit, en effet, de se demander comment les commentateurs bourgeois n’ont pas vu le rapport avec la pensée d’Aristote où le « moteur premier » fait se mouvoir des êtres correspondant à des essences éternelles.

Car dans la religion, il n’y a que Dieu d’éternel, et rien d’autre. Or, la définition faite par Baruch Spinoza considère déjà, et ce dès le départ, qu’il existe des choses dont l’essence est éternelle. Baruch Spinoza fait un tour de passe-passe en disant qu’elles relèvent de Dieu (et toute l’Éthique de Baruch Spinoza va viser à prouver qu’elles relèvent de ce qu’il appelle « Dieu »)

En faisant cela, il donne en fait naissance au matérialisme, puisqu’il définit toute la réalité comme étant ce qu’il appelle « Dieu », et ce que nous, nous appelons « univers ». Ce « tout » qui existe, Baruch Spinoza l’appelle encore « Dieu », mais c’est bien de l’univers qu’il parle.

2. L’univers comme point de référence du matérialisme

Baruch Spinoza a présenté son œuvre de manière très particulière : on y trouve une forme mathématique, avec des propositions, des définitions, des explications, des axiomes, des corollaires.

Et ce qui est formidable, c’est la dimension cosmologique annoncée dès le départ. En fait, c’est cela la véritable raison faisant que les commentateurs bourgeois ne peuvent pas comprendre Baruch Spinoza. Ce dernier se place du point de vue du « grand tout », ce que seul le matérialisme dialectique est en mesure de faire à notre époque.

Baruch Spinoza explique justement dès le départ :

« Cette chose est dite libre qui existe par la seule nécessité de sa nature et est déterminée par soi seule à agir ; cette chose est dite nécessaire ou plutôt contrainte qui est déterminée par une autre à exister et à produire quelque effet dans une condition certaine et déterminé. »

Or, et évidemment, à part Dieu, c’est-à-dire en fait l’Univers, tout est forcément déterminé car relié à tout le reste. La seule chose libre, c’est l’ensemble, l’Univers lui-même.

Là est la formidable grandeur du titan Baruch Spinoza. Il a saisi que seul l’univers peut être libre. Naturellement, il ne pouvait pas saisir la dialectique, en l’absence de classe ouvrière. Il ne pouvait donc pas saisir l’Univers en mouvement, comme le feront Karl Marx et Friedrich Engels.

Cependant, il pouvait affirmer l’Univers et la primauté existentielle de celui-ci.

Rien n’existe en-dehors de l’Univers, sans être une composante de l’Univers lui-même.

Et cette affirmation de l’univers, sous la forme de « Dieu » (mais personne n’a été dupe), clôt toute une période historique : celle de la vague averroïste dans le prolongement de la falsafa arabo-persane (elle-même issue de la philosophie grecque antique), qui a donné naissance aux libertins du XVIe siècle et aux penseurs matérialistes des Lumières du XVIIe siècle.

Il est vrai que les penseurs des Lumières arrivent après Baruch Spinoza. Mais soit ils se sont orientés dans une option déiste, forme de compromis théorisée notamment par Jean-Jacques Rousseau avec son vicaire savoyard, ce qui les place à un niveau de matérialisme moindre, soit ils se sont tournés vers une analyse de la réalité matérielle les amenant à re-dire, de manière triomphante cette fois, les thèses des libertins et des pré-matérialistes, faisant d’eux des matérialistes véritables tendant déjà vers le socialisme utopique.

Baruch Spinoza n’appelle pas au déisme, comme Jean-Jacques Rousseau le fera plus tard, il appelle à une cosmologie plaçant l’univers au centre des considérations. Baruch Spinoza est déjà un des nôtres.