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Renato Curcio & Alberto Franceschini : Gouttes de soleil dans la cité des spectres − 1982

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Présentation

Allusion à La cité du soleil, utopie de l’humaniste italien Tommaso Campanella Gouttes de soleil dans la cité des spectres est une œuvre littéraire italienne du début des années 1980, d’ordre philosophico-politique, avec des thèses sur la linguistique et la psychologie, sur la base d’une expression esthétiquement hallucinée. Cela lui valut un certain succès d’estime.

Reflétant le point de vue d’une minorité des Brigades Rouges, l’ouvrage – surtout connu pour son cinquième chapitre, peut-être le seul réellement lisible – présente le prolétariat comme étant devenu somme toute « schizo-métropolitain », de par l’aliénation terrible dans les métropoles impérialistes.

Selon leurs auteurs, deux membres fondateurs des Brigates Rouges, Renato Curcio et Alberto Franceschini, le capitalisme serait devenu si puissant que la métropole serait une « usine-totale » et le prolétariat serait aliéné au point de ne même plus savoir qui il est.

« De la nouvelle qualité du rapport production-consommation s’ensuit que, dans la domination réelle totale, non seulement le temps de travail est temps capitaliste, mais la journée sociale entière est temps du capital.

Dans la phase précédente "l’ouvrier travaille pour vivre ; il ne calcule pas le travail comme partie de sa vie. C’est une marchandise qu’il a adjuré à un tiers. Donc aussi le produit de son activité n’est pas le but de son activité. La vie commence pour lui dans le moment même dans lequel il cesse cette activité : à table, au banc du bistrot, au lit." (Marx)

Dans la domination réelle totale, au contraire, il y n’a plus aucune place d’où l’ouvrier puisse commencer sa vie, parce qu’en chaque place il y a la vie du capital. L’antagonisme prolétariat- bourgeoisie est à ce moment, objectivement, antagonisme social total : non plus contre un aspect ou quelques aspects, mais contre la totalité de la formation sociale capitaliste (...).

Repensée comme un système totalisant, différencié en sous-système ou champs fonctionnels interdépendants et dépourvus de capacité décisionnel autonome et d’autorégulation, ce qui revient à dire comme un système module-corporatif, la métropole informatisée apparaît comme une grande prison à vie, à peine plus mitigée, dans lequel chaque ensemble social, comme chaque individu, se meuvent dans les mailles différenciées d’un filet rigidement réglementés par le prescripteur. Une prison à vie des réseaux transparent de liens informatiques et télématique qui le surveillent sans cesse.

Dans ce modèle, l’espace-temps social métropolitain se calque sur le schéma d’un univers absolument prévisible en équilibre précaire, sans inquiétude grâce à son calme forcé, logé en compartiment modulaire à l’intérieur duquel chaque exécutant opère encapsulé − comme un poisson rouge dans son bocal de cristal −, à l’intérieur d’un rôle collectif précis. »

Il s’agit concrètement de la fétichisation, d’une lecture unilatérale, anti-dialectique, de la thèse du 24h sur 24 de l’encadrement impérialiste dans les métropoles, tel que théorisé, formulé par le Collectif Prolétaire Métropolitain (qui donnera les Brigades Rouges) et la Fraction Armée Rouge en Allemagne.

D’où l’appel, fort logiquement, fait par l’ouvrage, à une recomposition du prolétariat encadré par le capitalisme et devant se ressaisir lui-même au moyen du Parti :

« La « guerre sociale totale » que doit effectuer le Parti-guérilla veut donc dire parti savoir - parti pouvoir. C’est-à-dire catalyseur du processus de fabrication consciente du cerveau social du prolétariat métropolitain. »

Pour cette raison, les Brigades Rouges seront folles de rage devant cette initiative ultra-gauchiste à l’apparence radicale, mais massacrant littéralement à leurs yeux les principes de recomposition de classe, d’affrontement avec l’encadrement social du capitalisme moderne, de rupture subjective.

Cela fut d’autant plus le cas que la ligne formée par Gouttes de soleil dans la cité des spectres se concrétisait en parallèle par les actions armées d’un Parti Guérilla du Prolétariat Métropolitain (PGPM), sous l’égide de l’important et alors éminent criminologue Giovanni Senzani.

L’effondrement très rapide du PGPM, qui n’existera que dans la période 1981-1983, marqua la fin de toute une démarche gauchiste au sein des Brigades Rouges, mais imposa la question : guérilla, ou pas ? La première position des Brigades Rouges, majoritaire, affirma que le PGPM était une déviation gauchiste, mais que le capitalisme moderne impliquait bien la nécessité d’une guerre de guérilla.

Seulement, celle-ci devait être au long cours, impliquant une retraite stratégique, puis différentes étapes caractérisées par un rapport dialectique Parti – autonomie de classe – masses bien déterminé. Le PGPM avait totalement dérivé à partir d’une problématique réelle.

La seconde position des Brigades Rouges considéra à l’opposé que le PGPM n’était que le reflet d’une orientation justement erronée à la base. Elle fut désireuse d’abandonner tout principe de guérilla, pour adopter simplement le principe d’une organisation utilisant la lutte armée comme méthode.

La seconde position se maintiendra temporairement (avec l’Union des Communistes Combattants), seule se maintenant en fin de compte la première position, en tant que Brigades Rouges pour la Construction du Parti Communiste Combattant (br-pcc), nom par ailleurs pris au moment de l’émergence du PGPM pour bien s’en distinguer sur le plan de la stratégie.

L’épisode du PGPM produisant des « gouttes de soleil » dans la « cité des spectres » du capitalisme aliénant correspond donc à tout un questionnement de fond propre à une époque, dont il se veut une réponse par une vision gauchiste-volontariste-catastrophiste.

A l’arrière-plan de celle-ci, il y a la conception qu’il existerait une telle surproduction de capital que le mode de production capitaliste serait déjà mort, se survivant à lui-même, enserrant entièrement la société qui n’aurait plus inversement qu’à socialiser toute l’économie. Mais, pour cela, il faut que le prolétariat prenne conscience de sa nature, d’où la guérilla à outrance, jusqu’à l’aventure.

L’ouvrage est la théorisation de cet urgentisme anti-politique, qui eut bien des équivalents historiquements (comme les MLSPB et THKP/HDÖ en Turquie, en un certain sens Action Directe en France, voire même les Cellules Communistes Combattantes en Belgique, etc.).

Il utilise pour ce faire des références de fond d’ordre psychologique et linguistique. Rejetant ouvertement le matérialisme dialectique, Gouttes de soleil dans la cité des spectres se revendique uniquement des années 1920 en URSS, en particulier du psychologue Lev Semenovic Vygotski et du linguiste Mikhaïl Bakhtine.

Le capitalisme serait à sa puissance absolue de par la surproduction de capital, formant un discours emprisonnant les consciences et les mémoires :

« Si la contre-révolution sémiotique de la bourgeoisie impérialiste se sert de l’inhibition de réminiscence, de la destruction de mémoire, de la simulation, pour contrôler la conscience et les comportements du prolétariat métropolitain, ce dernier ne peut pas manquer à déchaîner une bataille sans merci contre le caractère fétiche et aliéné de sa mémoire automatique et pour élaborer consciemment une mémoire sociale de son identité révolutionnaire.

Qu’il veut dire : libérer les petits diables emprisonnés dans les galères sémiotiques de la bourgeoisie, enfoncer toutes les portes de la communication sociale. Et veut dire aussi : conquérir une mémoire autonome et collective de la transgression révolutionnaire comme cela a été jusqu’ici pratiqué par les mille et mille mouvements du prolétariat métropolitain.

Combattre contre fabrique bourgeoise de la mémoire écrite et audiovisuelle, contre les rapports sociaux de sa production-circulation et pour une "autre mémoire", est un problème vraiment décisif. L’issue de la révolution sociale au le cœur de la métropole dépend aussi de cette solution.

Une autre mémoire c’est la production de nouvelles possibilités et profondeur de sens des événements. C’est un se rappeler pour transformer, pas pour conserver ; se rappeler pour accélérer et massifier la transition au communisme. »

Par là même, cet ouvrage se rapproche de l’autonomie italienne de la même époque, qui assumait un « discours » très expérimental (et donc censé « libérer » de par sa remise en cause des formes « fixes »), dans l’esprit de la ligne « désirante » exposée dans Mille plateaux de Félix Guattari et Gilles Deleuze.

L’insurrection qui vient, qui a eu un certain succès d’estime au cours des années 2000 et provient justement des milieux d’ultra-gauche français favorables à l’autonomie italienne de 1977, relève directement de cette tradition d’œuvres intellectuelles combinant remarques philosophiques et subjectivisme, revendications communautaires présentées comme du communisme et apologie du « moi » comme base authentique de l’identité, le tout associé à un insurrectionnalisme réel ou virtuel.

Existant au-delà des classes, les rebelles pratiquent la transgression qui serait par nature révolutionnaire, amenant par leur exemple les masses, le prolétariat, la multitude, selon les interprétations, à se réunir pour établir directement une forme de « communisation ».

Gouttes de soleil dans la cité des spectres est ici d’un lyrisme assez marquant, ce qui provoquera d’autant plus de colère chez les Brigades Rouges y voyant un hold-up ultra-gauchiste sur la critique de la métropole impérialiste du point de vue communiste.

« Voilà pourquoi la soi-disant folie, dans la métropole, n’est pas du tout une maladie individuelle mais une condition sociale normale : c’est la somatisation, selon les spécifications de classe, de strate, de groupe, des rapports du capital métropolitain.

En tant que prolétaires de la métropole, nous sommes tous d’une façon ou d’une autre habitant de l’univers de la folie et de l’antagonisme absolu au monde des fétiches, et donc l’isolement contraint des soi-disant fous et des soi-disant criminels absolus peut nous apparaître enfin pour ce qu’il est : une pratique de la terreur qui nous concerne directement.

En enfermant les "fous" en cages aux barreaux élastiques et les "criminels absolus" dans des cubes en béton-armé, la bourgeoisie impérialiste lance un message tranquillisant à la masse des fétiches compatibles : restée bons, vous êtes normaux, continuez ainsi, ne transgressez pas ! »

Renato Curcio restera par la suite dans cette mouvance esthético-littéraire, sans qu’il en ressorte quoi que ce soit de particulier. Giovanni Senzani, quant à lui, fera un retour dans le giron du « communisme combattant », au sein du collectif de prisonniers « Wotta Sitta », abandonnant son urgentisme.

Deux point sont enfin à souligner pour comprendre l’impact de Gouttes de soleil dans la cité des spectres.

Déjà, il faut bien comprendre qu’on y trouve une tentative de dépassement d’un obstacle historique des Brigades Rouges, à savoir le caractère arriéré, sur le plan industriel, du sud du pays. L’idée d’un prolétariat « schizo-métropolitain » faisait justement, à l’inverse, disparaître toute nécessité d’analyse de classe et d’étude des particularités : le Parti Guérilla du Prolétariat Métropolitain voyait le prolétariat comme une masse indéfinie, aux contours flous, et cela lui convenait.

Le « prolétaire extra-légal » du Sud italien, trafiquant ou vendant des drogues, se vit donc présenté comme sujet révolutionnaire, devant attaquer ses chefs mafieux pour aller au communisme. On comprend ici que si l’attaque en plein cœur de Naples du dirigeant de police Ammaturo accorda du prestige au PGPM, l’effondrement politique-idéologique était en même temps inévitable de par ce subjectivisme agressif imprégné d’un psychologisme outrancier, d’un refus complet de la dialectique, avec une « surproduction de capital » conçu comme totale de manière unilatérale.

Ce dernier point est également très important. Sur le plan des idées, Gouttes de soleil dans la cité des spectres n’a pas une analyse différente du Parti Communiste français, qui avec l’économiste Paul Boccara voyait pareillement alors le capitalisme comme étant en phase terminale. Dans l’ouvrage, comme chez Paul Boccara, on a un capitalisme à l’agonie, surnageant dans le cadre d’une surproduction de capital gigantesque.

D’ailleurs, Gouttes de soleil dans la cité des spectres veut ajouter une dimension psychologique, linguistique à la question du communisme, avec un accent mis sur l’identité des prolétaires : Paul Boccara, économiste officiel du Parti Communiste français, ne dit pas autre chose en 1986.

« L’ensemble de mon travail sur les interventions des travailleurs dans les gestions se relie non seulement à mes recherches économiques antérieures mais à des recherches nouvelles, dans le cadre de mon projet dit anthroponomique de type transdisciplinaire, en coopération avec des sociologues, des spécialistes du psychisme, de la langue, etc.

Ainsi, au-delà des approches en cours liées aux recherches en gestion, sur les problèmes d’organisation, de pouvoir, ou encore de psychologie des groupes d’individus, je prétends introduire des concepts différents comme ceux des identités contradictoires et relationnelles de chaque travailleur, des crises d’identité de ces travailleurs. »

Cela ne surprendra pas si l’on se rappelle que le Parti Communiste italien a eu une dérive très droitière et que les Brigades Rouges, s’y opposant, émergent au départ sur une démarche largement teintée de révisionnisme armé. On n’est pas loin de Maurice Thorez et de sa conception du Parti comme bras politique réformiste « dur » des syndicats.

La différence est bien entendu que le Parti Communiste français voyait l’État comme devenu neutre, tandis que les Brigades Rouges le considéraient comme un ennemi (d’où l’abandon du révisionnisme armé, au profit de la guérilla).

Gouttes de soleil dans la cité des spectres reste cependant très proche de Paul Boccara avec sa conception comme quoi le communisme serait finalement déjà là, qu’il n’y aurait besoin que d’une dernière « poussée » pour faire basculer les rapports sociaux.

jeudi 20 juin 2019


Brigate Rosse