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Mercantilisme et physiocratie - 5e partie : Jean Bodin et la nation

La préface de Jean Bodin pour Les Six Livres de la République a donné naissance au mercantilisme, parce que le mercantilisme est une réflexion sur la richesse des nations. Or, pour cela, il faut une nation.

C’est justement la monarchie absolue qui en France lui donne naissance.

Jean Bodin inaugure un discours qui est celui de ce qu’on appelle la politique, soit le débat sur la richesse nationale et ses modalités.

Dans la préface, on lit ainsi un rejet de Platon, d’Aristote, bref on n’est pas du tout dans l’esprit de la « Renaissance », mais bien dans celui de l’humanisme lié au protestantisme ; on vivrait une époque nouvelle, avec des exigences nouvelles, il faut d’ailleurs écrire en français désormais.

A cela s’ajoute le discours néo-stoïcien qui est très précisément l’idéologie philosophique de la monarchie absolue, le mercantilisme étant le pendant économique.

L’idée de destin dans sa version néo-stoïcienne est un détournement du protestantisme. Il est expliqué en quelque sorte qu’il est vrai que tout régime existe car Dieu l’a fait exister, mais inversement son effondrement est dans l’ordre divin des choses s’il est inique.

C’est une vision laïque de la thèse des monarchomaques, que Jean Bodin assume entièrement.

« C’est pourquoi de ma part, ne pouvant rien mieux, j’ai entrepris le discours de la République, et en langue populaire, tant pour ce que les sources de la langue Latine sont presque taries, et qui sécheront du tout, si la barbarie causée par les guerres civiles continue, que pour être mieux entendu de tous Français naturels : ie de ceux qui ont un désir, et vouloir perpétuel de voir l’état de ce Royaume en sa première splendeur, fleurissant encore en armes et en lois : ou s’il est ainsi qu’il n’y eut onques, et n’y aura jamais République si excellente en beauté qui ne vieillisse, comme sujette au torrent de nature fluide, qui ravît toutes choses, du moins qu’on fasse en sorte que le changement soit doux et naturel, si faire ce peut et non pas violent, ni sanglant (…).

Car Platon et Aristote ont tranché si court leurs discours Politiques, qu’ils ont plutôt laissé en appétit, que rassasié ceux qui les ont lus.

Joint aussi que l’expérience depuis deux mil ans ou environ qu’ils ont écrit, nous a fait connaître au doigt et à l’œil, que la science Politique était encore de ce temps là cachée en ténèbres fort épaisses : et même Platon confesse qu’elle était si obscure qu’on n’y voyait presque rien (…).

Car tout ainsi que le grand Dieu de nature très sage et très juste, commande aux Anges, ainsi les Anges commandent aux hommes, les hommes aux bêtes, l’âme au corps, le Ciel à la terre, la raison aux appétits : afin que ce qui est moins habile à commander, soit conduit et guidé par celui qui le peut garantir, et préserver, pour loyer de son obéissance.

Mais au contraire, s’il advient que les appétits désobéissent à la raison, les particuliers aux Magistrats, les Magistrats aux Princes, les Princes à Dieu, alors on voit que Dieu vient venger les injures, et faire exécuter la loi éternelle par lui établie, donnant les Royaumes et Empires aux plus sages et vertueux Prince, ou (pour mieux dire) aux moins injustes, et mieux entendus au maniement des affaires, et gouvernement des peuples, qu’il fait venir quelques fois d’un bout de la terre à l’autre, avec un étonnement des vainqueurs et des vaincus, quand je dis Justice j’entends la prudence de commander en droiture et intégrité. »

Quel doit alors être la position royale par rapport à la religion ? La réponse est très claire : Jean Bodin se situe totalement dans la tradition des Politiques. Il faut une seule religion pour que le pays soit unifié et s’il y en a plusieurs, il faut neutraliser toute vélléité séditieuse, temporiser, tolérer tout en étant ferme. Voici la position de Jean Bodin dans Les Six Livres de la République, qui est extrêmement claire et très clairement lisible comme une initiative de la faction des Politiques, avec une regard très pragmatique sur le fait religieux.

« Il se peut faire que les collèges des sectes sont si puissants qu’il serait impossible ou bien difficile de les ruiner, sinon au péril et danger de l’État.

En ce cas, les plus avisés Princes ont accoutumé de faire comme les sages pulotes qui se lâchent aller à la tempête, sachant bien que la résistance qu’ils feraient serait cause d’un naufrage universel (…).

Si le Prince qui aura une certaine assurance de la vraie religion veut y attirer ses sujets divisés en sectes et factions, il ne faut pas à mon avis qu’il use de force, car plus la volonté des hommes est forcée, plus ell est revêche ; mais bien en suivant et adhérant à la vraie religion, sans feinte ni dissimulation, il tournera peut-être les cœurs et volontés des sujets à la sienne, sans violence, ni peine quelconque ; en quoi faisant, non seulement il évitera les émotions, troubles et guerres civiles, mais aussi il acheminera les sujets dévoyés au port du salut (…).

Portant faveur à une secte et méprisant l’autre, il l’anéantira sans force, ni contrainte, ni violence quelconque, si Dieu ne la maintient. »

Et sur quoi repose l’existence d’une nation ? Sur sa richesse. Jean Bodin fonde le mercantilisme, dans la mesure où il associe la res publica à la souveraineté d’un côté, à la richesse de l’autre. Et la richesse passe par la souveraineté : de la même manière que pour la faction des Politiques l’État vient sauver la nation de la guerre civile, il doit également être le garant de la prospérité, ce qui revient à dire à l’époque qu’il ne doit pas être en faillite.

Jean Bodin est explicite à ce sujet dans Les Six Livres de la République :

« Les finances sont les nerfs de la République.

S’il est ainsi que les nerfs de la République sont [en ses] finances, comme disait un ancien Orateur, il est bien requis d’en avoir la vraie connaissance, [chose] qu’on peut mettre en trois points : le premier est des moyens honnêtes de faire fonds aux finances ; le second est de les employer au profit et honneur de la République ; le troisième d’en épargner et réserver au besoin quelque partie (…).

Le domaine public et le patrimoine du Prince sont différents. Aussi, n’est-il pas licite aux Princes souverains d’abuser des fruits et revenus du domaine. »

L’État se confond donc avec la monarchie, mais la réciproque est vraie, et le tout dépend du principe de res publica :

« Le domaine public, le thresor public, le pourpris de la cité, les rues, les murailles, les places, les temples, les marchés, les usages, les loix, les coustumes, la justice, les loyers, les peines, et autres choses semblables, qui sont ou communes, ou publiques, ou l’un et l’autre ensemble : car ce n’est pas Republique s’il n’y a rien de public. »

Par conséquent, Jean Bodin s’attarde longuement sur la question de la monnaie, notamment sur le fait de combattre sa falsification, son altération. En effet, la question financière est essentielle pour un État entendant bien fonctionner. La Response de Jean Bodin au paradoxe de M. de Malestroit en 1568, fut extrêmement connue par ailleurs.

Malestroit était un membre de la Chambre des comptes, qui avait eu comme mission d’enquêter sur la hausse des prix et qui interprétait celle-ci comme purement nominale, sans réalité de fond : ce serait un paradoxe. Jean Bodin rejeta cette thèse, abordant pour la première fois la question du surplus de métal précieux, provoquant une baisse de sa valeur. C’était le début de l’économie politique.