Centre MLM de belgique

Marcel Cachin : La lutte pour le Front populaire – 1935

Discours de Marcel Cachin prononcé à la séance du 27 juillet 1935

CAMARADES,

La délégation française présente pour cette fois au congrès de l’Internationale communiste un bilan positif. Notre Parti grandit numériquement et moralement. Notre Secrétariat a délivré au début de ce mois 71.000 cartes du Parti ; notre Jeunesse communiste a quintuplé ses effectifs depuis un an.

Les organisations sportives auxquelles notre Parti accorde désormais une très grande attention ont réalisé le front unique avec les organisations sportives socialistes et comptent à l’heure actuelle 40.000 adhérents. (Applaudissements.)

L’Humanité a augmenté de 50.000 sa vente au cours des douze derniers mois (applaudissements), et notre presse de province diffuse hebdomadairement plus de 200.000 exemplaires de ses journaux locaux. (Applaudissements.)

Nos succès électoraux aux mois de mai et de juin derniers ont été importants dans toute la France. Mais nous devons signaler ici nos succès particulièrement brillants dans la région parisienne. A Paris d’abord, où le Parti communiste est le premier de tous les partis politiques. (Applaudissements.)

Dans la banlieue parisienne habitent, vous le savez, les ouvriers chassés de la ville par la cherté des loyers, là nous emportons la moitié de tous les mandats contre tous les autres partis réunis. (Applaudissements.)

Nous avons encerclé Paris. Les journaux réactionnaires au lendemain des récentes élections disaient : « Paris est désormais investi d’une ceinture rouge. » C’est vrai, camarades, c’est l’investissement du Paris de la bourgeoisie par le prolétariat de la région parisienne. (Applaudissements.)

Et n’oublions pas que le département de la Seine où nous avons à l’heure actuelle une place de premier plan, compte cinq millions d’habitants et qu’il a toujours joué le rôle essentiel dans l’histoire de notre pays.

Je dois ajouter, en toute vérité, que nos résultats dans la province sont encore éloignés de ceux que nous remportons à Paris et dans la région parisienne, mais tout de même nous y sentons un singulier ébranlement. Je ne veux pour preuve que cette dernière élection de Toulon au siège laissé vacant par la mort de Renaudel. Et c’est un communiste qui a succédé au chef du réformisme français. (Applaudissements.)

Ainsi le rôle politique de notre Parti a considérablement augmenté en ces quelques derniers mois et il a joué dans la politique du pays un rôle de premier plan. Notre Parti a été l’initiateur d’un front uni très ample et aujourd’hui élargi jusqu’au front populaire.

Et les gauches françaises sentent notamment que les progrès du fascisme en France ne pourront être enrayes qu’à une condition ; c’est que le Parti communiste et le prolétariat révolutionnaire entrent à fond dans la bataille. Le rôle du Parti communiste est devenu décisif. C’est pourquoi aujourd’hui on entend d’anciens premiers ministres saluer avec respect le Parti communiste de France.

Nous pouvons dire, camarades, qu’il n’y a pas un parti en France à l’heure présente qui jouisse comme le Parti communiste de la confiance du prolétariat, en dehors même des limites du Parti.

A l’intérieur du Parti on observe une cohésion, une maturité, un allant et en même temps une maîtrise de soi dont nous pourrions vous donner plusieurs preuves. En voici une :

Chacun de vous ici connaît Doriot. Vous savez le rôle de cet homme pendant toute la période de constitution de notre Parti. Vous savez qu’il était en quelque sorte un enfant gâté du Parti communiste. Et lorsque, dans les conditions que vous savez, il a quitté notre Parti, il pensait sans doute qu’une large fraction du communisme et de la classe ouvrière le suivrait dans son expédition.

Eh bien, le Parti n’a été ébranlé dans aucune de ses cellules par le départ de cet homme. En dehors de la ville même qu’il administre ses appels n’ont trouvé aucun écho.

Camarades, je voudrais vous donner une impression du dévouement admirable des prolétaires au Parti communiste français.

Nous avons constitué de très nombreux comités de défense de l’Humanité. Nous demandons à nos camarades, tous les dimanches et lorsqu’il y a de gros incidents en France, de se faire des distributeurs du journal. A l’heure actuelle ils sont dans Paris et la Région parisienne 15.000 femmes et hommes qui tous les dimanches, sous tous les temps, sans aucune rémunération, vont se battre à la sortie des métros, sur les marchés, dans les rues, avec les fascistes et avec la police.

Mais outre ces actes multiples et quotidiens de dévouement individuel et collectif, notre Parti a donné maintes preuves qu’il était devenu l’entraîneur des masses.

Il y a eu à la suite du 6 février de l’année dernière, à la suite de la première tentative fasciste, de formidables manifestations dans les rues de Paris ; un véritable état de siège avec des barricades. La nuit du 9 février a vu tomber dix des nôtres dans la bataille, mais le Parti communiste a trouvé derrière lui des dizaines de milliers de Parisiens, fils de la Commune.

C’est cette journée suivie de celle du 12 qui arrêta le premier assaut du fascisme en France. Désormais notre Parti se plaçait à la tête des masses prolétariennes. Il doit ce prestige si puissant à la fidélité qu’il a toujours observée envers son Internationale.

Il faut rappeler ici les services éminents que notre prolétariat français a reçu de son adhésion à l’Internationale communiste. L’Internationale communiste reste notre guide, notre étoile, nous avons en elle une confiance absolue, ce n’est pas une confiance mystique, c’est une confiance fondée sur une expérience déjà vieille des quinze années qui se sont écoulées depuis notre entrée dans l’Internationale communiste.

Je ne veux pas faire ici l’histoire de tout ce qui s’est produit au cours de ces sept années depuis 1928. Notre camarade Thorez et d’antres membres de notre délégation donneront tous les détails de la vie de notre Parti.

Au moment du VIe congrès, l’ensemble de l’univers capitaliste se croyait invulnérable et invincible. Tout le monde avait cette conviction. Les bourgeois ne parlaient que de la prospérité. Tardieu comme Hoover s’en proclamaient les champions.

Les Partis social-démocrates proclamaient eux aussi que le capitalisme était solide et qu’il était nécessaire de composer avec lui. On disait aux prolétaires : « Ne regardez pas vers Moscou, mais vers Détroit, ne saluez pas la grande figure de Staline, mais voyez les résultats de Monsieur Ford. »

Et jusque dans cette même salle il y avait des camarades (ils devaient bientôt devenir des ex-camarades) qui nous disaient qu’on aurait bien tort de considérer l’Amérique comme un pays à la veille des catastrophes économiques et financières.

Mais dès ce moment, il y eut une voix qui déclara que derrière cette façade, il y avait des lézardes. C’était la voix de l’Internationale communiste. Seule au monde, camarades, elle vit clair. Un an avant la catastrophe, elle l’annonça de la manière la plus nette.

Avant le VIe congrès mondial s’était tenu le XVe congrès du Parti communiste de l’U.R.S.S. auquel notre ami Pieck faisait hier allusion. Je veux vous rappeler les discours de Staline et de Manouilski et je vous demande la permission de citer une formule concise et pleine de Staline où il dit :

« La stabilisation partielle cause l’accroissement du capitalisme et la crise grandissante désagrège la stabilisation : telle est la dialectique du développement du capitalisme clans la phase historique actuelle [1]. »

C’était la seule vue juste ; quelques mois après, dans l’orgueilleuse Amérique, était ébranle le principal pilier de l’économie capitaliste mondiale. L’événement éclata comme un coup de tonnerre et le jour où nous reçûmes la dépêche de la débâcle, nous fûmes quelques-uns à nous souvenir des prévisions de l’Internationale communiste qui seule avait vu clair.

Camarades, depuis le VIe congrès, l’I.C. a tenu cinq Exécutifs élargis. A chacun de ces Exécutifs, elle a analysé les diverses phases de la crise, la manière dont elle se développait dans les différents pays. Elle en a tiré toutes les conclusions, elle a montré comment du développement de la crise naissaient les formes diverses du fascisme. Elle a caractérisé chacun des progrès et des développements du fascisme avec une précision scientifique.

Cette analyse est la condition essentielle pour formuler une tactique juste. Ce n’est que lorsqu’on examine la crise du point de vue marxiste, qu’on en analyse tous les détails à la lumière du matérialisme dialectique, ce n’est qu’à ce moment-là qu’on peut tirer de l’expérience toutes les leçons et les enseignements qui guideront la tactique dans la lutte contre le système qui s’écroule.

C’est ici seulement, c’est dans l’Internationale communiste que l’analyse des faits sociaux est faite avec une maîtrise qui n’a d’égale nulle part ailleurs. Ce fut toujours la méthode des bolcheviks, analyse sérieuse des faits économiques qui conditionnent tout le reste et qui fixent les règles exactes de la tactique. Puis, la fermeté, la discipline dans l’action sont les corrélatifs de leur analyse précise.

Ce sont là, camarades, les secrets des succès des dirigeants de l’Internationale communiste, et c’est parce que notre Parti communiste en est convaincu qu’il est attaché à l’Internationale communiste ; elle lui a permis de suivre le droit chemin dans la lutte prolétarienne, et nous ne sommes pas prêts, camarades, à abandonner cette route droite. (Applaudissements.)

La règle essentielle, j’allais dire la règle d’or, de l’Internationale communiste, celle dont elle nous a toujours demandé l’application, se formule très simplement : communistes, allez aux masses ! Allez aux masses pour les conquérir, pour les ranger à vos côtés dans la bataille quotidienne et pour les batailles d’avenir.

Hélas, trop souvent, il faut le dire, nos Partis ont méconnu la nécessité primordiale de se mettre au travail d’une manière concrète, pratique et positive pour réaliser ce mot d’ordre de l’Internationale communiste.

Notre Parti communiste français a commis comme les autres des fautes nombreuses, pendant de longues années, Il a parfois subi un gauchisme mécanique, où des catéchumènes pleins d’abstraction se drapaient dans des formules fétiches et jugeaient indignes d’eux, d’abord de s’éclairer eux-mêmes et ensuite de se pencher vers les pariétaires pour leur parler le langage simple et clair de leurs intérêts de classe. (Applaudissements.)

Chez nous, je crois pouvoir dire que le temps de cette triste politique de secte est heureusement passé.

Et d’un autre côté, il arrivait souvent que certaines couches du Parti et aussi certains dirigeants se laissaient aller à la politique facile et molle de droite, c’est-à-dire qu’on sous-estimait la profondeur de la crise, on niait que le danger de guerre fut pressant, on inclinait à croire à la solidité du régime capitaliste, on méprisait la discipline du Parti, on glissait vers le réformisme.

Camarades, comme beaucoup d’autres, notre Parti a souffert bien longtemps de ces deux maladies, qui ne s’excluent pas, hélas. Nous avons été ravagés de conflits internes, de l’invasion du groupisme et de la politique de fraction. Mais nous pouvons dire que depuis la liquidation du groupe Barbé-Célor, la santé du Parti s’est rétablie.

Depuis que nous avons appliqué la lutte sur les deux fronts, l’ascension du Parti a été continue. Il a cessé d’être une secte ; il a su trouver le chemin des masses. Il défend tenacement les revendications immédiates des travailleurs. Il est descendu de l’abstraction dans la vie. Bref, il a su appliquer la tactique maîtresse de l’Internationale communiste, celle du front unique qui a été complétée par celle du front populaire.

Ces résultats, ces progrès, je les crois aujourd’hui décisifs.

Et si je me laissais aller au péché d’orgueil, peut-être dirais-je à nos camarades des sections de l’I.C., qu’ils auront quelque chose à apprendre de notre tactique depuis quelques mois.

Maurice Thorez en donnera ici les détails complets lorsque viendront les débats sur le rapport de notre ami Dimitrov. Laissez-moi simplement vous donner deux dates : celle du début où nous sommes entrés à fond dans l’idée du front unique, dans l’idée du front populaire, c’est après le congrès d’Amsterdam en août 1932. Et il me plait de saluer ici l’organisation dressée par deux hommes qui ont toujours donné à l’Union soviétique les marques de leur sympathie la plus profonde, Romain Rolland, et Henri Barbusse ici présent. (Applaudissements.)

Camarades, nous avons tâtonné jusqu’alors, mais à ce moment Jà nous nous sommes jetés à fond dans la lutte.

C’était notre début, c’était notre entrée en jeu, et puis voici la date d’arrivée : c’est le 14 juillet 1935 qui vit la réalisation massive de la double tactique du front uni et du front populaire.

J’étais absent de Paris ce jour, et comme beaucoup d’entre vous, j’ai lu les résultats dans les journaux de l’Union soviétique. Et je me rappelle le soir du 14 juillet, la joie unanime de tous nos camarades que je pus rencontrer et le lendemain la joie exubérante de ce grand succès de notre Parti communiste, animateur et initiateur du grand et magnifique mouvement qui venait de se dérouler dans les rues de Paris.

Entre ces deux dates se sont écoulées trois années au cours desquelles se sont présentées des difficultés importantes et qui venaient d’une part de l’intérieur du Parti non encore habitué à ce contact avec les grandes masses et qui parfois en avait peur. Et puis, un autre obstacle vint de l’attitude des chefs du Parti socialiste.

Naturellement chez nous, il n’a pas toujours été aisé de réaliser le front uni : je me souviens que dans les premières manifestations de front uni quand j’allais avec des chefs socialistes faire de grandes manifestations populaires, il y avait de nos camarades qui disaient : « Oui, le Parti a été bien reçu aujourd’hui, mais on redonne une virginité à des hommes dont la politique est mauvaise ».

Camarades, je n’insiste pas sur ce qu’il y avait de sectarisme attardé dans une pareille attitude. Il a fallu que nous nous rappelions du mot d’ordre que nous a donné l’Internationale communiste qu’il faut savoir distinguer les troupes des chefs.

De plus, nos camarades ne se sont pas rapprochés tout de suite des ouvriers et des paysans, ils ne leur ont pas toujours tenu le langage simple et clair qu’il faut ; ils ne se sont pas mêlés à leurs luttes quotidiennes pour y adapter leurs mots d’ordre, pour les expliquer patiemment à des hommes qui souvent ne comprennent pas notre langage hermétique et auxquels il faut savoir expliquer en termes simples les choses compliquées de la grande conception communiste.

Cet obstacle, je ne dis pas qu’il est déjà complètement enlevé, mais tout de même l’expérience montre qu’on progresse.

Et puis, un second obstacle, la mauvaise volonté d’un certain nombre de chefs du Parti socialiste, comme le rappelait Pieck en termes très forts pour l’Allemagne. Il reste acquis que, pour l’Allemagne, nos camarades communistes ont, dans le courant de 1932 et au début de 1933, proposé solennellement l’action commune et le front unique aux chefs du Parti socialiste allemand.

On a rappelé les dates de ces propositions, celle du 20 juillet au moment de la capitulation de Severing, puis encore le 30 janvier 1933, à la veille de la prise du pouvoir par Hitler. Ce jour-là, il faut le rappeler, nos camarades firent la proposition de décréter la grève générale et de remplir les rues de manifestants ouvriers ; toujours les chefs social-démocrates s’y opposèrent avec violence et avec dédain.

C’est ce que l’histoire retiendra au passif tragique de la social-démocratie allemande. Chez nous aussi, pendant longtemps, ce fut la même attitude des chefs socialistes. Depuis 1931, notre Comité central a fait cinq offres officielles de front uni au Parti socialiste, mais c’est seulement trois ans après, le 15 juillet 1934, que ces propositions de front unique furent acceptées par les instances supérieures du Parti socialiste français. Encore le furent-elles, il faut le dire, sous la pression vigoureuse de la base ouvrière socialiste, surtout dans la région parisienne.

Maintenant, le front unique fonctionne en France correctement depuis un an ; mais chez de nombreux chefs socialistes nous observons encore de fâcheuses réserves. Elles persistent malgré les succès de cette tactique et aussi malgré la loyauté absolue dont notre Parti a fait preuve dans toutes les manifestations communes.

Bien qu’ils n’aient rien à nous reprocher, bien que nous ayons, au contraire, beaucoup de choses à dire, ce n’est pas chez nous que se font les réserves, c’est chez certains chefs socialistes. Nous avons retrouvé ces réserves aggravées dans certaines interventions du récent congrès de Mulhouse et depuis dans les colonnes du journal le Populaire.

A Mulhouse cependant, un tiers du Parti socialiste a déclaré ne pas approuver cette espèce de bouderie - c’était le nom que donnait Bracke à l’attitude de certains chefs du Parti socialiste à l’égard du front unique. Un tiers du Parti socialiste a déclaré nettement que tout le poussait à faire l’union avec le Parti communiste.

Certaines formules ont été données qui valent la peine d’être retenues : « Nous sommes plus près du Parti communiste que de certains d’entre vous. » Et il y eut là, entre autres de la part de Zyromski et de Bracke, une attitude très nette.

Peut-être me sera-t-il permis de supposer que du côté de Blum il n’y a pas eu une approbation complète des réserves de certains de ses amis ; il est trop intelligent pour ne pas comprendre l’inéluctabilité du front unique avec toutes ses conséquences.

Je suis sûr, camarades, que cette attitude des chefs socialistes qui font des réserves au front unique ne convient pas aux ouvriers socialistes. Je pense que dans l’intérieur même de leur parti on leur rappellera qu’il serait tout à fait mauvais d’oublier les événements d’Allemagne et d’Autriche et que ce n’est pas l’heure de détendre le front unique, moins encore de le rompre, c’est l’heure de le renforcer.

Aller aux masses, appliquer les directives de l’Internationale communiste c’était donc d’abord pour nous, communistes français, réaliser le front uni de la classe ouvrière. C’était aussi hâter l’unité syndicale. (Applaudissements.)

J’espère que notre VIIe congrès ne s’achèvera pas sans apprendre que l’unité syndicale est scellée en France. Le courant pour l’unité syndicale est depuis plusieurs mois si puissant que, dès maintenant, il y a plus de 700 syndicats uniques et il est certain que très prochainement les dernières digues de la résistance vont être emportées.

Et disons-le, ce sont les efforts persévérants des militants de la C.G.T.U. qui auront fini par obtenir ce succès sur l’esprit de division syndicale. Camarades, le rassemblement du 14 juillet a montré l’ampleur déjà obtenue par le front populaire dont notre Parti communiste a eu l’initiative.

Cet élargissement du front uni, c’est toujours l’application du même mot d’ordre : « Communistes, allez aux masses. » Et les circonstances générales, nationales et internationales, nous commandent impérativement cette politique réaliste du rassemblement d’un large front populaire.

Il faut unir toutes les victimes du Capital, tous ceux qu’il écrase déjà sous la meule du fascisme, et ceux auxquels il se propose d’imposer son joug honteux. Je m’adresse à nos frères des pays déjà fascisés, qui ont déjà tant souffert et qui souffrent encore de la terreur et des crimes du fascisme.

Je pense que ceux-là seront les premiers à comprendre la nécessite de cette attitude de la classe ouvrière française au moment même où je fascisme nous menace en France si directement.

Nous ne voulons pas que le prolétariat français subisse le fascisme. Or, camarades, nous ne pouvons pas nier qu’à l’heure actuelle le fascisme est devenu très puissant dans notre pays ; il a tâtonné depuis cinq ans, mais il a enfin trouvé sa forme ; sa forme spécifique est une forme militaire.

Il est dirigé par des officiers supérieurs en retraite auxquels sont mêlés des officiers supérieurs en activité. L’aveu en a été fait par Monsieur Laval. L’homme, qui favorise par toute sa politique le fascisme français, a déclaré, pour essayer de nous atteindre, que la politique ne devait pas rentrer à la caserne pas plus qu’elle ne devait rentrer dans les états-majors, ce qui signifie qu’elle y règne déjà en maîtresse.

C’est un homme, ancien noble qui a une puissance d’organisation indéniable − car il faut bien reconnaître ses pires ennemis − qui a réalisé à l’heure actuelle ses formations en un rassemblement puissant. Il dit qu’il a 300.000 hommes armés, motorisés, avec des avions, des armes et des munitions.

II dit que les Croix de feu font encore à l’heure où nous sommes 15.000 adhésions par mois. Et de temps en temps, il mobilise ses troupes, aux alentours de Paris et jusque dans le fond des provinces ; en de grandes manifestations. Ses hommes, à l’heure actuelle, se sentent ou se croient tout près de la victoire. Ils l’annoncent et déclarent que dans quelques semaines ils vont entrer en jeu. Il y aura, disent-ils, du « sport », de la bagarre.

Camarades, la classe ouvrière française a riposté à de pareilles insolences avec une magnifique ampleur le 14 juillet et, peut-être que depuis ce moment, Monsieur le Comte de la Rocque a commencé un peu à réfléchir. Mais nous savons bien que ce n’est pas avec des manifestations de rues si puissantes qu’elles puissent être, si poignantes qu’elles soient, que nous aurons raison de 300.000 hommes armés.

L’hiver prochain, ou même avant, les événements les plus lourds d’ordre économique et financier se produiront dans notre pays. La crise économique qui s’est abattue plus tardivement en France qu’ailleurs, y arrive à l’heure actuelle d’une manière très rude. Et lorsque la Chambre va se réunir à nouveau à la fin de l’automne, on demandera des comptes à Monsieur Laval ; il y aura sûrement d’importants mouvements politiques. Et alors se soulèveront pour nous, les communistes, des problèmes qui exigeront de graves décisions.

Il est sûr que l’hiver prochain ne se passera pas sans des heurts et des chocs sévères et c’est à nous de nous y préparer.

Camarades, si les hitlériens français sont aujourd’hui quelque peu calmés, nous savons encore qu’ils restent forts, qu’ils ont l’approbation gouvernementale et qu’ils se préparent à prendre leur revanche.

Nous aurons avec plus de vigueur que jamais à empêcher le fascisme de passer. Nous l’avons fait jusqu’à présent et nous pouvons le faire demain. Mais nous le disons et chacun de nous le comprendra par son expérience, nous ne sommes pas encore assez forts pour pouvoir à nous seuls faire reculer le fascisme.

Il faudra que nous ayons des alliés dans la bataille. Ces alliés, c’est précisément le front populaire. Et aujourd’hui, nous pensons que l’intérêt du prolétariat français et du prolétariat international, c’est que les communistes français, que le prolétariat français, arrêtent absolument le fascisme.

Car il n’y a plus dans l’Europe continentale qu’un seul grand pays qui ne soit à l’heure actuelle encore gouverné par le fascisme. Et si par malheur le fascisme nous écrasait en France, ce n’est pas seulement nous qui serions écrasés, c’est l’Union soviétique elle-même qui serait directement visée, car dès maintenant notre fascisme français déclare qu’il veut écraser les communistes français, qu’il en veut faire autant à l’Union soviétique.

Cette tactique du front populaire que nous avons déjà implantée et que nous avons l’intention d’intensifier par tous les moyens, nous entendons dire qu’elle présente un danger.

Camarades, c’est évident, l’application de chaque tactique, fût-elle la plus juste, présente, surtout dans une situation hérissée de difficultés, des dangers, mais y a-t-il à cette heure, en juillet 1935, pour les prolétaires français, un devoir plus pressant que de refouler le fascisme, d’empêcher par tous les moyens sa victoire ? Mais tout de même quand on est dans un navire bien dirigé on peut échapper aux écueils. C’est au parti du prolétariat de tenir solidement la barre du navire du front populaire.

Quelques chefs du Parti socialiste, et aussi les trotskistes qu’ils ont accueillis dans leurs rangs, se permettent de faite à notre Parti communiste de France le reproche de s’engager trop à fond dans la politique du front populaire. Ils se croient qualifiés pour nous accuser de tourner le dos à nos buts de classe, de réhabiliter une fraction de démocrates, de radicaux qui ont accepté le front populaire.

A ces reproches qui nous viennent surtout de la droite du socialisme, nous avons, vous le savez, de quoi répondre. Est-ce que nous sommes obligés de dire ici que rien, rien n’est capable de faire renoncer les communistes à leurs objectifs, rien n’est capable de nous détourner de notre but, mais pour faire reculer le fascisme et faire reculer la guerre, nous sommes prêts, comme le disait Lénine, à nous allier avec le diable.

Et que diraient les ouvriers français si, par malheur, nous hésitions à adopter une tactique imposée par les événements et si par là nous mettions le fascisme hitlérien au pouvoir à Paris ? Et que diraient les travailleurs de l’Union soviétique si, par une politique de sectarisme, nous procurions l’appui du fascisme français à Hitler ?

N’en doutez pas une minute, camarades, les fascistes français seraient, au lendemain de leur victoire − si jamais elle avait lieu − aux côtés de Hitler préparant la guerre contre l’Union soviétique. Nous ne ferons pas cela et notre concours au front populaire n’a pas d’autres raisons que d’empêcher cette catastrophe. Nous poursuivrons donc le renforcement du front populaire pour repousser le fascisme et reculer, dans la mesure de nos moyens, la guerre.

Nous savons bien avec toute l’Internationale communiste que nous sommes parvenus au second cycle de révolutions et de guerres, mais c’est justement pour cette raison-là, parce que nous avons le sentiment net du danger, que nous devons faire l’impossible pour arracher au capitalisme les masses qu’il veut précipiter à la fois dans le fascisme et dans la guerre.

Nous faisons effort pour mettre du côté du prolétariat les forces populaires les plus nombreuses, nous voulons les arracher à l’influence du capital financier qui prépare avec le fascisme la guerre.

Et si l’on repousse cette méthode, je voudrais bien que l’on en indiquât une meilleure. Cette méthode meilleure, ce n’est pas celle de la seconde Internationale, car après les expériences terribles de 1933 à Berlin et de 1934 à Vienne, je pense que personne n’oserait plus les proposer au prolétariat nulle part. Grouper en un même front tous ceux qui, pour des raisons diverses, sont opposés en ce moment à la guerre, c’est notre objectif, ce fut toujours la politique des Soviets, pour nous il n’en est pas d’autre concevable.

Les travailleurs ont compris et comprendront ce langage, et c’est dans ce sens que les ouvriers et les paysans français, communistes, socialistes, démocrates, ont approuvé les claires paroles de Staline à Laval. Plus les travailleurs français réfléchissent, plus ils s’aperçoivent que c’est là la seule voie possible, et qu’une fois de plus notre grand camarade Staline a rempli sa vraie fonction de chef. (Applaudissements.)

Camarades, le jour où l’on reçut en France l’annonce de la déclaration de Staline, il se produisit, vous le pensez bien, un grand remous. On entendit les chefs socialistes qui se plaignaient ; en invoquant la pureté de leur doctrine et leur intransigeance pacifiste antiguerrière, de paroles qui, disaient-ils, semblaient désavouer leur attitude et celle du Parti communiste français. Et, à ce moment-là, il se mêlait évidemment comme de secrètes espérances que le Parti communiste recevant, disaient-ils, un coup de massue sur la tête, allait se trouver bien gêné.

Mais cette fois encore leurs espérances ont été déçues. Et lorsque quelques jours après nous avons mis sur les murs une énorme affiche : « Staline a raison » ; dans la Seine des centaines de milliers d’ouvriers, socialistes, démocrates, communistes, sont passés devant l’affiche en criant : « Bravo ! »

Camarades, nous avions à ce moment des élections dans la banlieue de Paris, élections où nous présentions des candidats partout et la presse de droite, et parfois aussi la presse socialiste, essayaient de gêner l’activité du Parti en insinuant que la déclaration de Staline aurait donné un atout à Laval dans sa lutte· contre notre mouvement. Mais la classe ouvrière de la banlieue parisienne, qui est fine et perspicace, comprit très bien ce que cela voulait dire.

Jamais nous n’avons eu tant de succès dans nos meetings publics, et je me rappelle qu’il y avait des foules de fonctionnaires et de petits bourgeois qui disaient : « Nous marchons avec les communistes, car ils sont les seuls à avoir raison ».

Je dis donc, camarades, que l’intervention de Staline a reçu dans notre pays un excellent accueil. Pas unanime, naturellement. Il y a les hitlériens, d’abord, il y a les néo-fascistes et puis il y a les trotskistes, leur groupe petit et louche. Et puis, enfin, il y a Doriot.

Doriot vient de donner des interviews à de grands journaux de la bourgeoisie, dont je tiens à vous donner ici le texte précis. Doriot attaque la politique du front populaire en la présentant comme subordonnée à la politique de l’Union soviétique, il dit qu’elle mène à la guerre et il demande qu’on y substitue le rapprochement avec l’Allemagne, « telle qu’elle est », c’est-à-dire avec Hitler.

Dans l’interview que Doriot vient de donner au Petit Journal (du 13 juillet) il dit textuellement :

« Il est inadmissible que la politique d’un important parti français soit dominée par les besoins diplomatiques d’un pays étranger quel qu’il soit [un pays étranger, c’est de l’U.R.S.S. qu’il parle]. Je redoute cette alliance russe − dit Doriot − parce que je crois que la Russie a intérêt ou qu’elle pense avoir intérêt à la guerre et nous voulons la paix. Il faut rechercher la paix à travers le moyen le plus logique, le rapprochement franco-allemand. Voilà, dit Doriot, la politique conforme aux intérêts des masses. »

Et il conclut :

« Il faut éliminer du front populaire les influences russes pour que son action s’inspire des besoins français. »

Je n’ai pas besoin de dire que les prolétaires français ne croiront pas un mot de ce que leur dit Doriot. Ils savent que c’est une ignoble calomnie que de dire que l’Union soviétique a intérêt à la guerre. Ils savent très bien, et nous le leur montrons tous les jours, que l’U.R.S.S. est la seule puissance au contraire, qui tente d’écarter la guerre par tous les moyens.

L’Union soviétique a déjoué les plans de l’impérialisme qui voulait l’isoler : elle collabore avec tous les petits Etats qui, à l’heure actuelle, sont menacés dans leur indépendance, et avec ceux qui, dans ce moment de l’histoire, ne sont pas intéressés à la rupture de la paix.

Elle offre ses pactes de non-agression, de garanties de la paix et assistance mutuelle, à toutes les nations, quelles qu’elles soient. Il faut avoir un front d’airain pour dire que, dans ces conditions, l’Union soviétique veut la guerre, la désire et la prépare.

Non ! Tous les esprits honnêtes savent bien que l’U.R.S.S. est une grande nation pacifique, la seule réellement pacifique sur toute la terre. (Applaudissements.)

Et quant à la politique « positive » de Doriot, elle réclame avec les fascistes français, Monsieur Goy, Scapini, avec de la Rocque, avec les autres, qu’on rompe avec l’Union soviétique et qu’on tende la main à l’Allemagne, non pas à une Allemagne abstraite et en l’air, mais bien à l’Allemagne de Hitler, à l’Allemagne du fascisme.

Avec Hitler dont l’unique préoccupation, dont l’unique perspective, qu’il avoue avec insolence, avec impudence, est d’abord la guerre civile et exterminatrice contre toutes les organisations ouvrières et puis la guerre impérialiste pour la conquête des territoires d’exploitation et de peuplement arrachés avant tout à l’U.R.S.S.

Voilà, camarades, dans quel abîme est tombé Doriot. Voilà où l’a conduit la haine vulgaire qu’il a vouée au Parti communiste et à l’Internationale communiste dont hier encore il était membre.

Camarades, tous ici vous êtes des révolutionnaires aux cœurs fermes et à la raison lucide. Plusieurs d’entre vous, ici, sur ces bancs, parmi les délégués du Parti bolchévik de l’U.R.S.S., avez participé à la plus grande révolution de tous les temps et vous avez su la mener à la victoire. D’autres parmi nos camarades chinois, que je salue bien bas, luttent héroïquement depuis sept ans les armes à la main pour libérer leur pays et élever leur classe jusqu’au pouvoir.

Ils y ont déjà réussi pour une grande part puisque la République soviétique chinoise compte déjà des dizaines de millions de travailleurs. Les autres partis représentés dans cette assemblée comptent parfois par milliers leurs militants valeureux qui sont tombés dans les combats révolutionnaires.

Tous nous conservons intacts les enseignements de Lénine et de Staline contre les conceptions du réformisme, sur la nécessité de préparer la dictature du prolétariat, de transformer la guerre impérialiste en guerre de libération populaire. Il n’y a pas au monde une seule instance révolutionnaire au-dessus de cette assemblée, qui est réunie dans la capitale de la révolution, mondiale.

Tout ce qu’on pourra utilement proposer pour prolonger la paix dans le régime de brigandage éhonté de l’impérialisme, notre Internationale communiste est décidée à en prendre l’initiative.

Mais nous n’avons pas le droit d’être aveugles et sourds aux événements qui nous enveloppent. Certes, nous ne comptons que sur les peuples et non sur les gouvernements de la bourgeoisie quels qu’ils soient, pour défendre la paix et défendre l’Union soviétique.

Mais nous avons le devoir d’utiliser au maximum, au profit des exploités, les contradictions du régime capitaliste et les oppositions internes qui le déchirent.

Nous savons bien qu’il est dans l’essence du capitalisme de produire la guerre. Groupons contre son régime tous ceux, quels qu’ils soient, qui haïssent la guerre. Nous savons bien où conduira finalement le rassemblement de ces volontés dans un front populaire, animé et dirigé par l’avant-garde du prolétariat mondial.

Camarades, l’Union soviétique ne fut jamais plus menacée que maintenant par l’impérialisme en décadence. Mais nous constatons en même temps que les prolétaires communistes, que les socialistes et beaucoup de ceux qui sont encore attaches aux formes de la démocratie bourgeoise, que les meilleurs intellectuels, les meilleurs artistes, les plus grands savants du monde, se détournent de l’impérialisme et sont attirés par la patrie du socialisme.

Tous ceux qui pensent, comprennent qu’une éclipse de l’Union soviétique serait la nuit sur le monde ; tous comprennent que l’Union soviétique universelle est la seule issue pour la civilisation humaine. C’est pourquoi contre toutes les tentatives d’agression antisoviétiques s’insurgeront les travailleurs dans le monde entier.

Déjà, depuis octobre, ils ont manifesté concrètement, à plusieurs reprises, leur résolution de ne pas laisser toucher à l’U.R.S.S. Mais au stade de luttes sociales décisives où nous sommes parvenus, tous comprennent qu’ils doivent se donner tout entier à la défense de l’Union soviétique, l’identifier avec leur propre défense.

Des démocrates nombreux, des intellectuels parmi les meilleurs le savent comme nous et déjà ils ont choisi. Maintenant le devoir est immense pour les communistes, c’est à eux qu’il appartient de se préparer à diriger ces luttes prochaines à la lumière du précèdent d’Octobre. Pour conduire le prolétariat à la victoire, ils gardent leur entière confiance à leur Internationale communiste. Elle a déjà apporté le salut au sixième du globe. (Applaudissements prolongés.)

(Les délégués debout font une ovation au camarade Cachin. Toute la salle entonne l’Internationale.)


[1XVe congrès du P.C. de l’U.R.S.S. Compte rendu abrégé, page 25. Bureau d’éditions, de diffusion et de publicité, Paris, 1928.

samedi 27 juillet 1935


L’Internationale Communiste : le septième congrès − 1935