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Ma critique sur Confucius et mon autocritique sur ma vénération à l’égard de Confucius − 1975

Par Feng Teou-lan, professeur à l’Université de Pékin, 1975

A partir du Mouvement du 4 Mai 1919, combattre ou défendre « Confucius et sa boutique » est devenu un des aspects les plus importants de la lutte idéologique entre les deux classes sociales et les deux lignes politiques.

Avant la Grande Révolution culturelle, j’ai toujours défendu « Confucius et sa boutique ». En agissant ainsi, j’ai servi les gros propriétaires fonciers, la grande bourgeoisie et les réactionnaires du Kuomintang avant la Libération, et par la suite la ligne révisionniste contre-révolutionnaire de Liou Chao­-chi, de Lin Piao et d’autres escrocs politiques. C’est la Grande Révolution culturelle qui m’en a fait prendre conscience. Ma critique actuelle de Confucius est en même temps une autocritique de mes idées et actions quand je défendais « Confucius et sa boutique ».

Les idées de Confucius portent sur de nombreux aspects. J’examinerai, pour commencer, sa thèse sur le « gouvernement par la vertu ».

Confucius disait : « Si vous gouvernez au nom de la vertu, vous pourrez être comparé à l’étoile polaire qui, tout en restant à sa place, voit tourner autour d’elle tous les autres astres (Louen Yu). »

Il disait encore : « Si vous gouvernez au nom de la loi et maintenez l’ordre au moyen de sanctions, le peuple s’abstiendra de commettre des méfaits, mais ils ne lui inspireront pas de honte ; si vous gouvernez au nom de la vertu et maintenez l’ordre au moyen des rites, le peuple non seulement s’abstiendra de commettre des méfaits, mais encore il les considérera comme honteux. » (ibidem)

Tels sont les propos explicitement tenus par Confucius sur le « gouvernement par la vertu ».

J’ai passé par trois étapes différentes pour comprendre et juger le sens de ces propos. En 1958, à l’occasion d’un de mes cours qui avait pour titre : « Problème de l’héritage du patrimoine philosophique chinois », j’avais proposé d’employer la « méthode d’héritage abstrait » tirée de la philosophie chinoise pour s’opposer à la méthode marxiste-léniniste d’analyse de classe.

C’était la méthode que j’avais toujours adoptée en enseignant l’histoire de la philosophie chinoise. Selon cette méthode, on ne portait l’attention que sur le sens superficiel, littéral d’une phrase, on ne tenait pas compte de son sens réel, et en particulier de son contenu de classe.

Par exemple, dans l’ancienne édition de mon ouvrage : Histoire de la philosophie chinoise, j’interprétais la « vertu » dont parlait Confucius comme les qualités morales de l’individu, et les « rites » comme les conventions sociales, y compris les us et coutumes, ainsi que les institutions politiques et sociales. Ainsi, mon explication de « gouverner au nom de la vertu » revenait à élever les qualités morales du peuple, et « maintenir l’ordre au moyen des rites » signifiait qu’il fallait user des conventions sociales pour contrôler plus strictement le comportement de l’individu, qu’il fallait créer des usages et des habitudes, former une opinion publique qui feraient que le peuple aurait honte d’agir de façon immorale ou illégale, ce qui l’amènerait tout naturellement à respecter la loi.

Je pensais qu’en préconisant ces méthodes, Confucius voulait élever les qualités morales du peuple et renforcer la pression de la société contre les mauvaises actions, que cette manière de gouverner valait bien mieux que le recours aux interdictions et aux sanctions qui obligeraient le peuple à ne pas oser enfreindre la loi. Je croyais que c’était ainsi que Confucius manifestait son respect pour l’Homme ».

Ainsi, j’ai donné une explication littérale, un sens abstrait à la « vertu » et aux « rites » prônés par Confucius, et tous ceux qui le glorifient utilisent essentiellement la même méthode qui revient à masquer le contenu de classe des diverses idéologies de l’histoire philosophique, à brouiller la ligne de démarcation dans la lutte de classes de l’époque et à dénaturer la loi du développement dans l’histoire de la philosophie.

Ce n’est pas seulement une question de méthodologie ; c’est, en dernière analyse, une question de position de classe, la question de savoir de quel côté je me plaçais dans la lutte entre les deux classes et les deux lignes à l’époque de mes déclarations.

Avant la Grande Révolution culturelle, bien que j’aie formulé quelques critiques superficielles sur la méthode d’héritage abstrait, ma position était toujours celle des classes exploiteuses. Aussi, en rédigeant mon Histoire révisée de la philosophie chinoise, et surtout en parlant de Confucius, ai­-je continué à utiliser la même méthode.

Au cours de la Grande Révolution culturelle, j’ai peu à peu compris cet enseignement de Lénine : « La vérité est toujours concrète ».(Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique)

La « vertu » et les « rites » dont parlait Confucius avaient leur contenu concret, et ce qui était particulièrement important, un contenu de classe. Prenons les qualités morales par exemple. Chaque classe recommande les siennes qui ont leur propre contenu de classe.

Celles que le prolétariat préconise consistent à servir le peuple, à renverser toutes les classes exploiteuses et à bâtir les sociétés socialiste et communiste. Cependant, aux yeux des classes exploiteuses, ces qualités reviennent « à offenser les supérieurs et à susciter des troubles », elles constituent les crimes les plus condamnables.

Les conventions sociales varient aussi selon les classes. La révolution prolétarienne se propose précisément d’abolir les conventions sociales des classes exploiteuses pour établir celles du prolétariat.

C’est seulement après avoir compris ceci que je me suis rendu compte que les moyens préconisés par Confucius, comme celui de « gouverner au nom de la vertu », ne visaient qu’à émousser de plus en plus la combativité du peuple travailleur et à le duper toujours davantage, afin qu’il n’ait ni le courage ni même l’intention de lutter.

Le but était donc de lui enlever toute possibilité « d’offenser les supérieurs et de susciter des troubles ». Lénine disait : « Toutes les classes oppressives ont besoin, pour sauvegarder leur domination, de deux fonctions sociales : celle du bourreau et celle du prêtre. Le bourreau doit réprimer la protestation et la révolte des opprimés. Le prêtre doit consoler les opprimés, leur tracer les perspectives (il est particulièrement commode de le faire lorsqu’on ne garantit pas qu’elles soient « réalisables »...) d’un adoucissement des malheurs et des sacrifices avec le maintien de la domination de classe et, par là même, leur faire accepter cette domination, les détourner de l’action révolutionnaire, chercher à abattre leur état d’esprit révolutionnaire et à briser leur énergie révolutionnaire. » (La faillite de la IIe Internationale)

En d’autres termes, ces deux fonctions signifient l’une persécuter et réprimer, l’autre endormir et duper. « Gouverner au nom de la loi » et « gouverner au nom de la vertu », ces deux moyens de dominer le peuple sont précisément les deux fonctions sociales dont Lénine avait parlé. Confucius, qui prodiguait ses conseils aux gouvernants de son époque, leur recommandait la fonction du prêtre comme étant plus efficace que celle du bourreau. En un certain sens et dans certaines conditions, la fonction du prêtre était effectivement plus perfide que celle du bourreau.

Mais tout cela n’empêchait pas Confucius de trouver les « sanctions » indispensables. Quand l’État de Tcheng réprima par les armes les « bandits » et « les tuèrent tous », Confucius déclara : « C’est bien ! Si vous vous montrez indulgent envers le peuple, celui-ci n’aura que du mépris pour vous. C’est donc la sévérité qu’il leur faut. »

Quand Confucius devint premier ministre par intérim de l’État de Lou, il fit exécuter Chaotcheng Mao, réformateur hostile au régime esclavagiste.

Les confucianistes de la dynastie des Han (206 av. J.­C.­ 220 ap. J.­C.) soutenaient que « les rites, la musique, les lois et les sanctions » étaient quatre choses indispensables pour exercer le pouvoir sur le peuple et consolider la domination féodale, et que toutes les quatre convergeaient vers un même but : gouverner le peuple.

Ils disaient encore : « Si les rites, la musique, les lois et les sanctions n’étaient pas violés, mais appliqués sans obstacle, ce sera la Voie royale. » (Le Livre des rites) Autrement dit, la fonction du bourreau et celle du prêtre sont toutes deux indispensables.

Le mouvement actuel de critique de Lin Piao et de Confucius m’a permis de mieux connaître Confucius. Je pense maintenant que la critique, telle que je l’ai appliquée plus haut à son égard, est tout aussi applicable aux philosophes féodaux qui sont venus après lui. Toutefois, cette critique n’a pas dévoilé suffisamment les particularités de la doctrine confucéenne. Il faut donc l’approfondir.

Confucius taxa son disciple Fan Siu d’« homme vulgaire » lorsque celui-ci lui exprima son désir d’apprendre à travailler la terre et à cultiver des légumes.

« Fan Siu est vraiment un homme vulgaire ! Dit-il. Si ceux d’en haut aiment les rites, le peuple n’osera pas se montrer irrévérencieux. S’ils aiment la justice, le peuple n’osera pas désobéir. S’ils aiment la loyauté, le peuple n’osera pas cacher ce qu’il y a dans son esprit. Bref, s’ils montrent de tels sentiments, les gens du commun afflueront vers eux de tous côtés, portant leurs enfants sur leur dos. Qu’ont-­ils besoin d’apprendre à cultiver la terre ? » (Louen Yu)

Ainsi, dans le passage ci-dessus, Confucius a fait nettement ressortir l’antagonisme des deux classes de la société de son époque. L’une est appelée par lui classe des « hommes supérieurs » (terme qui signifiait alors « seigneurs »), ou « ceux d’en haut » (c’est­-à-­dire les gouvernants, les oppresseurs), qui ne cultivaient pas la terre (ils ne travaillent pas mais exploitent le travail d’autrui).

L’autre classe qui lui est opposée est appelée par lui classe des « hommes vulgaires », « ceux d’en bas », « ceux du peuple », « les simples gens » (c’est-­à-­dire les gouvernés, les opprimés), qui cultivaient la terre (c’est-­à-­dire le peuple travailleur exploité).

Dans le même passage, Confucius déclarait que si « ceux d’en haut aiment les rites », c’est pour que « le peuple n’ose pas se montrer irrévérencieux » ; s’« ils aiment la justice », c’est pour que « le peuple n’ose pas désobéir » ; s’« ils aiment la loyauté », c’est pour que « le peuple n’ose pas cacher ce qu’il y a dans son esprit ».

Ainsi l’amour des rites, de la justice et de la loyauté était donc, pour Confucius, l’affaire de « ceux d’en haut » dont le seul but était de gouverner le peuple. Confucius prétendait que si « ceux d’en haut » adoptaient ces attitudes, ils pourraient influencer le peuple, qui leur témoignerait du respect, qui leur obéirait et qui travaillerait avec soumission pour eux. Il disait : « La relation entre les hommes supérieurs et les hommes vulgaires est comme celle entre le vent et les herbes. Quand le vent souffle, les herbes se courbent. » (Louen Yu)

L’idée de Confucius était la suivante : Si les « hommes supérieurs » soufflaient un « vent de moralité », les « herbes », c’est­-à-­dire les « hommes vulgaires », « se courberaient ». Voilà ce que signifiait réellement « gouverner au nom de la vertu ». Dans le passage cité plus haut, l’emploi par trois fois des termes « n’ose pas » en relation avec le peuple trahit complètement le visage féroce des « hommes supérieurs ». Selon Confucius, la qualité morale la plus élevée était la « bienveillance ». On peut trouver dans le Louen Yu nombre de ses propos sur la « bienveillance », avec différentes nuances de sens. Voici quelques exemples des plus frappants.

I. « Interrogé sur la bienveillance par Yen Yuan, le Maître dit : ’Se modérer et en revenir aux rites, voilà en quoi consiste la bienveillance. Quand on y sera parvenu, sous le ciel, tout s’inclinera devant la bienveillance’ (ibidem). »

II. « Interrogé sur la bienveillance par Tchong Kong, le Maître dit : ’Vous devez, hors de chez vous, exercer vos .fonctions avec le même sérieux que vous mettez à recevoir un hôte distingué et employer les gens avec la même solennité que vous mettez à assister à une grande cérémonie. Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fasse’(ibidem). »

III. « Interrogé sur la bienveillance par Fan Tche, le Maître dit : ’C’est l’amour des hommes’(Louen Yu). »

IV. « Tse Tchang interrogea Confucius sur la bienveillance. Confucius dit : ’Celui­là parviendra à la bienveillance qui réunira en lui les cinq qualités morales et saura les mettre partout en pratique’. Tse Tchang lui demanda de les énumérer. ’Ce sont, dit Confucius, la dignité, la générosité, la sincérité, la diligence et la bienfaisance. La dignité vous épargne l’humiliation, la générosité gagne les coeurs, la sincérité obtient la confiance, la diligence permet de grandes réalisations et la bienfaisance rend les gens serviable’ (ibidem). »

On voit dans les passages I, II et IV que la « bienveillance » dont parlait Confucius se référait principalement aux « hommes supérieurs ». Il disait que si un homme sait « se modérer et en revenir aux rites », sous le ciel, tout s’inclinera devant cet homme plein de « bienveillance ». Il s’agit évidemment ici d’un homme occupant une position politique fort élevée. Dans tous les cas, un « homme vulgaire » ne verra jamais le monde s’incliner devant lui. Dans le passage II, le précepte selon lequel on doit employer les gens avec la même solennité que l’on met a assister à une grande cérémonie se rapporte évidemment aussi aux personnalités occupant une position politique très élevée. Les « hommes vulgaires », qui constituent le « peuple » même, ne sont pas qualifiés pour « employer » les gens, mais sont eux-mêmes « employés » par les autres.

Dans le passage IV, Confucius disait que la générosité gagne les cœurs et que la bienfaisance rend le peuple serviable. En disant ceci, Confucius pensait encore aux personnalités haut placées, car la question ne se pose pas pour les « hommes vulgaires », qui constituent le « peuple », et qui n’ont pas besoin de « gagner » les gens. Ils ne sont nullement qualifiés pour « employer » les autres, mais sont eux-mêmes « employés » par les autres.

L’explication que Confucius donne de la « générosité » et de la « bienfaisance » montre bien que l’« amour des hommes » qu’il prêchait consistait tout au plus à accorder de petites faveurs au peuple travailleur, afin de gagner son appui et de le faire obéir plus facilement.

Il en ressort que la « bienveillance » tant recommandée par Confucius était une qualité morale propre aux « hommes supérieurs » ; les « hommes vulgaires » ne pouvaient la posséder. Il disait explicitement : « Des ’hommes supérieurs’ peuvent être dépourvus de ’bienveillance’, mais jamais aucun ’homme vulgaire’ ne peut posséder cette qualité. » (Louen Yu) Et : « On doit faire en sorte que le peuple agisse sans comprendre (ibidem). » « L’étude des principes [idéologie des « hommes supérieurs »] a pour but de cultiver chez les ’hommes supérieurs’ l’amour des hommes [accorder de petites faveurs au peuple travailleur], et chez les ’hommes inférieurs’ leurs dispositions à servir (ibidem). » Ces paroles de Confucius montrent clairement le contenu de classe de la « bienveillance » prêchée par lui.

Ainsi, non seulement la « bienveillance », mais encore les autres qualités morales dont parlait Confucius étaient pour ainsi dire des attributs exclusifs des « hommes supérieurs ». C’est le cas du précepte : « Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fasse », relevé dans le passage II. Il s’agit là d’une sorte de « contrat » entre « hommes supérieurs ». De ce qui précède, on voit que par « hommes supérieurs », Confucius entend précisément les aristocrates propriétaires d’esclaves, car l’attitude dont parlait Confucius des « hommes supérieurs » à l’égard des « hommes vulgaires » est justement celle des propriétaires d’esclaves à l’égard des esclaves, et les relations entre les « hommes supérieurs » et les « hommes vulgaires » sont justement celles entre les propriétaires d’esclaves et les esclaves.

Dans la société esclavagiste, ces derniers étaient uniquement considérés comme des instruments de production. Aux yeux de leurs maîtres, ils n’avaient rien à voir avec la vertu. Leur vertu à eux ­ si on admettait qu’ils pussent en avoir ­, c’était l’obéissance aux ordres de leurs maîtres. Les idées de Confucius reflétaient ces rapports de production. En Occident, Platon, philosophe représentatif des propriétaires d’esclaves, possédait des idées similaires.

Sur ce point particulier relatif à la « vertu », les philosophes de la classe féodale des propriétaires fonciers affichaient parfois une opinion quelque peu différente des philosophes de la classe des propriétaires d’esclaves. Ainsi, Wang Yang­ming, idéologue de la classe des propriétaires fonciers, disait : « Partout il y a des sages », et « Chacun a une conscience ».

Mais, concédant en apparence que chacun possédait une conscience, il soutenait en fait qu’une distinction foncière séparait les sages du Commun des mortels. Seuls les membres de la classe dominante avaient la possibilité d’accéder à la sagesse, qualité suprême refusée au peuple travailleur. Ses assertions dans ce sens ne servaient qu’à tromper et à endormir davantage le peuple travailleur.

Toutefois, elles sont différentes de celles formulées par les philosophes de la classe des propriétaires d’esclaves. Cela provient de la différence qu’il y a entre les rapports de production de la société esclavagiste et ceux de la société féodale. Les philosophes de la bourgeoisie parlent de « liberté,égalité et fraternité ». Cela sert aussi à tromper et à endormir davantage le peuple travailleur. Mais les ternies employés par les philosophes de la bourgeoisie et ceux de la classe féodale des propriétaires fonciers sont différents.

Cette différence reflète également la différence des rapports de production. Dans le passé, il y avait des gens, y compris moi-même, qui, lorsqu’ils parlaient de la « bienveillance » prônée par Confucius, estimaient que la doctrine de Confucius contenait également les idées « d’égalité et de fraternité », que ce philosophe avait découvert l’« Homme ». A les en croire, un philosophe aurait pu avoir certaines idées en dehors des rapports de production de son époque. C’est absolument impossible, et cela relève de la conception idéaliste, et non matérialiste, de l’histoire.

Vers la fin de l’époque Tchouentsieou (770­-476 av. J.­ C.), la société esclavagiste était sur le point de s’effondrer totalement. Les propriétaires d’esclaves étaient naturellement en pleine décadence ; ils trouvèrent leur philosophe dans la personne de Confucius dont la pensée, telle qu’elle a été exposée dans les passages ci-dessus, servait précisément leurs intérêts.

Dans le Louen Yu (au chapitre « Yao Yué »), Confucius faisait l’éloge du roi Wou des Tcheou de l’Ouest (vers le XIe siècle­770 av. J.­C.) qui avait su « faire renaître les Etats éteints,rétablir dans leurs privilèges héréditaires les familles nobles déchues, rappeler à de hautes fonctions ceux qui ont dû rentrer dans l’ombre. »

Ce qui, en clair, signifie : faire renaître les Etats esclavagistes éteints, relever sur le plan politique les familles d’aristocrates propriétaires d’esclaves qui avaient déjà perdu leurs privilèges héréditaires, redonner des postes à ces aristocrates propriétaires d’esclaves qui étaient devenus plébéiens. C’était une partie du programme politique de Confucius pour restaurer totalement l’ancien ordre esclavagiste de la dynastie des Tcheou de l’Est.

Je ne vais pas entreprendre une critique complète de l’attitude politique de Confucius et de ses idées touchant les différents domaines ; je ne citerai ici que quelques exemples qui me viennent à l’esprit pour compléter les critiques faites par certains camarades ces derniers temps.

Jadis, j’avais interprété l’« amour des hommes » prôné par Confucius dans le sens d’amour de tous les hommes. En réalité, d’après ce qui vient d’être dit plus haut, il n’est pas possible que Confucius ait parlé de l’« homme supérieur » comme ayant l’amour de tous les hommes. L’amour dont parle Confucius ne pouvait en fait s’adresser qu’à une poignée d’aristocrates propriétaires d’esclaves.

S’il a aussi dit qu’il fallait « déborder d’amour pour tous les hommes » (Louen Yu), il ne pouvait penser qu’aux hommes supérieurs de son précepte : « la générosité gagne les cœurs ». Le mot « tous » a été ajouté par moi ; Confucius n’avait jamais dit que l’« amour des hommes » signifierait l’« amour de tous les hommes », ni que le terme « hommes » embrasserait tous les êtres humains.

A la lumière du passage IV cité plus haut, l’« amour des hommes » de Confucius signifierait qu’il faudrait accorder de petites faveurs au peuple travailleur.

Pourquoi accorder de petites faveurs ? Parce que, à la fin de l’époque Tchouentsieou, le régime esclavagiste était en déclin, et les propriétaires d’esclaves perdaient leur contrôle sur les esclaves qui se révoltaient ou s’enfuyaient.

Pour apaiser la résistance des esclaves, limiter les cas de désertion et disputer la main­d’uvre à la classe des propriétaires fonciers, les propriétaires d’esclaves étaient forcés d’accorder de petites faveurs à leurs esclaves. La pensée confucéenne reflétait justement cette situation dans la lutte de classes à cette époque.

Citant les paroles de Feuerbach, Lénine disait : « ... quiconque console l’esclave au lieu de le pousser à se révolter contre l’esclavage ne fait qu’aider les esclavagistes (La Faillite de la IIe Internationale). » Ce jugement s’applique très bien à Confucius également. Dans la société féodale, après la dynastie des Han, Confucius est devenu le « grand maître » de la pensée féodale. Plus tard, Yuan Che­kai (Yuan Che­kai, 1859­-1916, chef des seigneurs de guerre de Peiyang, fut après la Révolution de 1911 le premier réactionnaire qui prit les rênes de l’État en Chine), Tchiang Kaï­chek, ainsi que Liou Chao­chi et Lin Piao et Cie ont tous vénéré Confucius. La raison en est qu’ils considéraient tous que l’exploitation et l’oppression étaient justifiées alors que la rébellion ne l’était pas.

Dans le temple de Confucius à Kiufou, province du Chantong, on peut trouver de nombreuses stèles sur lesquelles sont inscrits les honneurs conférés à Confucius à titre posthume par les empereurs de diverses dynasties. L’une, datant de la dynastie des Yuan (1271­-1368), fait un bref éloge des « exploits » accomplis par lui pour la classe dominante féodale, lesquels, en fait, étaient des crimes contre le peuple travailleur. Pour ce dernier, l’inscription constitue une dénonciation sommaire des crimes commis par Confucius. Elle commence en ces termes : « Les sages avant Confucius ne seraient pas très bien connus s’il n’y avait pas eu Confucius. De même, s’il n’y avait pas eu Confucius, les sages après Confucius n’auraient rien pour se guider. »

Et elle conclut : « Et voilà ! Les relations d’affection entre le père et le fils, les rapports de justice entre le souverain et ses sujets reposeront toujours sur le respect des enseignements sacrés.

Pour immenses que soient le ciel et la terre, pour brillants que soient le soleil et la lune, aucun d’entre eux n’épuisera l’excellence de ces paroles célèbres. Comptons sur la puissance divine pour assurer la continuité de notre empire des Yuan ! »

Cette inscription, en fait, révèle sans ambiguïté l’essence réactionnaire de la doctrine de Confucius et l’objectif politique des diverses dynasties féodales en vénérant Confucius.

Poursuivant le même objectif politique, Tchiang Kaï­ chek, Liou Chao-­chi et Lin Piao glorifient Confucius pour assurer la continuité de leur « empire ».

Le Forum sur l’Histoire de la Philosophie chinoise tenu en 1957, tout comme la Conférence de Tsinan, pour la commémoration de Confucius en 1962, sont l’expression de la tendance de la ligne révisionniste de l’époque pour un retour à l’ancien.

A ce forum, j’ai préconisé, en ce qui concerne l’héritage du passé, la « méthode d’héritage abstrait » contre la méthode marxiste d’analyse de classe. A la Conférence de Tsinan, j’ai défendu, au sujet de Confucius, le point de vue que j’avais exprimé dans mon Histoire révisée de la philosophie chinoise. J’ai prétendu que Confucius était, sur le plan idéologique, le représentant de la classe féodale des propriétaires fonciers et que la « bienveillance » qu’il prêchait revêtait une « forme universelle » et jouait un rôle progressiste en son temps.

Ces vues ont contribué à la « déification » de Confucius et servi la ligne révisionniste.

Éduqué par la Grande Révolution culturelle, j’ai pu acquérir une compréhension quelque peu meilleure de Confucius.

La Grande Révolution culturelle prolétarienne se développe actuellement en largeur et en profondeur. Dirigée par le président Mao en personne, une nouvelle révolution se déroule dans le domaine de l’histoire de la philosophie chinoise.

J’ai près de 80 ans. Après avoir étudié et enseigné l’histoire de la philosophie chinoise pendant un demi-siècle, c’est une grande joie pour moi de pouvoir assister à cette grande révolution et d’y participer personnellement. Je suis résolu à suivre les enseignements du président Mao, à étudier consciencieusement le marxisme-léninisme, la pensée-­maotsétoung et à changer ma conception du monde, à remanier la partie déjà publiée de mon Histoire révisée de la philosophie chinoise, et à achever cet ouvrage pour apporter ma contribution à la révolution et à l’édification socialistes en Chine.