Centre MLM de belgique

Lettre ouverte à François Perin : par Stéphane Struelens, Membre du BP du PCB [Grippa] − 1968

Sur les faux communistes et la lutte véritable pour le fédéralisme et l’indépendance nationale

NOTE DE L’AUTEUR

Cette brochure rassemble les différents textes d’une « Lettre ouverte à François Perin » publiés dans « La Voix du Peuple » du 2 février au 8 mars 1968 ; en réplique à un éditorial de « Forces Wallonnes » reproduit en annexe ci-après.

La « victoire » électorale du Parti Wallon au scrutin du 31 mars dernier n’a fait que souligner le caractère diversionniste chauvin de ce parti. La dénonciation qu’on trouvera dans ces pages n’en a été que plus frappante et plus nécessaire. Il est d’ailleurs significatif que François Perin n’ait, à aucun moment, et d’aucune manière, osé répliquer à une argumentation qui le confond et le démasque.

Le tribun « rattachiste » du Trocadéro qui criait « Vive la France ! » en février a préféré consacrer ses efforts à s’écrier en mars « Vive le roi » au micro de la R.T.B …

Le 15 avril 1968



Le 2 février 1968

A ce que l’on dit, vous n’êtes pas un homme dépourvu de qualités. Savant juriste, professeur de Droit public, orateur parfois brillant, polémiste aigu, Liégeois passionné. Le parlement bourgeois – car vous êtes également parlementaire – a été quelque fois secoué, dans sa médiocrité générale, par vos interpellations et vos répliques percutantes … mais sans danger aucun pour le régime. Vous êtes en outre un des premiers dirigeants du Parti Wallon, de ce parti né de la trahison des dirigeants du M.P.W., de ce parti dont on pouvait espérer, lors de sa création, qu’il se préoccuperait vraiment de lutter pour le fédéralisme.

Votre mépris pour le personnel politique du régime n’a d’égal que votre conviction d’être un grand réaliste politique et vos succès oratoires ont sans doute dû vous faire croire que vous aviez l’étoffe de ce que la bourgeoisie appelle « un homme d’Etat ».

C’est fort de ce « réalisme » que vous avez entrepris de faire pour les lecteurs de « Forces Wallonnes », votre journal, un portrait des communistes tel qu’il aboutisse à montrer qu’en matière de défense de la Wallonie, vous seul avez les pieds sur terre et êtes en mesure de mener une lutte efficace.

A vrai dire, il s’agit en l’occurrence d’une galerie de portraits de faux communistes ou de traîtres à la cause du prolétariat qui vous permet de faire bonne mesure et de vaincre sans grand péril. A aucun moment, faut-il le dire, les membres de notre Parti, lisant votre éditorial, ne peuvent se sentir concernés ni par vos descriptions ni par votre démonstration. En ce sens il pourrait paraître superflu d’y accorder quelque importance. Mais au-delà du portrait, il y a votre volonté de donner à vos lecteurs l’idée générale que le communisme est un produit exotique, inadapté au « climat » européen, un produit tout juste bon à servir de substitut de religion à quelques esprits attardés en quête d’absolu dans un monde sceptique.

Et ce mensonge-là nous concerne, comme il concerne tous les véritables communistes, tous les marxistes-léninistes qui, sous toutes les latitudes, mènent sous des formes diverses, adaptées aux particularités nationales et aux conditions concrètes de leur pays, la lutte contre l’impérialisme, contre toutes les formes d’oppression et d’exploitation de l’homme par l’homme, la lutte pour l’émancipation du prolétariat et des autres classes opprimées, c’est-à-dire la lutte pour l’émancipation de l’humanité.

C’est à ce titre que nous croyons utile de reproduire votre article dans le journal des communistes de Belgique afin de permettre à chacun de juger sur pièces.

Depuis Karl Marx, c’est-à-dire depuis le moment où le communisme a cessé d’être une utopie généreuse pour devenir une science, le socialisme scientifique, les communistes ont fait l’expérience des innombrables mensonges et calomnies que les idéologues de la bourgeoisie multiplient contre eux pour empêcher les masses populaires de voir clair et de trouver, grâce à l’avant-garde prolétarienne, la voie de leur libération.

Ces calomnies et ces attaques ont toujours été considérées par les communistes comme un bon signe, le signe qu’ils sont dans la juste voie. C’est également le sens que nous donnons à votre tentative de faire paraître ridicule et inopérante la lutte des communistes. Certes, la besogne ne manque-t-elle pas d’habileté, facilitée par le fait que les trahisons et les falsifications du marxisme-léninisme vous fournissent en effet des « communistes » sur mesure, taillés exprès pour les besoins de votre satire.

A cet égard, votre description des révisionnistes modernes ne manque par moment ni de pertinence ni de justesse. Vous donnez une assez bonne description de la coopération américano-soviétique pour la domination du monde contre les peuples. Et vous relevez et dénoncez à juste titre le rôle de fantoches joué par les khrouchtchéviens de Belgique dont la fidélité inconditionnelle ne va pas à l’UR.S.S. comme vous l’écrivez, mais bien à la petite clique qui usurpe actuellement le pouvoir en Union Soviétique. Soit dit en passant, il va de soi que tout communiste authentique, justement parce qu’il pratique l’internationalisme prolétarien, se refuse à quelque « fidélité inconditionnelle » que ce soit, fût-ce à l’égard du parti le plus prestigieux et le plus glorieux.

Quant à dire que les khrouchtchéviens ne servent à rien du tout, c’est peut-être aller un peu vite en besogne. Si leur dégénérescence politique est évidente, et leur déclin toujours croissant, il faut cependant admettre qu’à la suite de la crise toujours plus aiguë d’un P.S.B. à la veille de se désagréger, ces faux communistes arrivent encore à donner le change et à capter la confiance de travailleurs dégoûtés de la social-démocratie à la sauce de Paul-Henri Spaak, de Léo Collard et de Josse Van Eynde. Loin de ne « servir à rien du tout », ils sont au contraire d’utiles auxiliaires de la réaction.

Votre tableau de la poignée d’intellectuels et de révolutionnaires de salon groupés autour du tandem Mande-Le Grève n’est pas mal observé non plus.

Il est vrai qu’il s’agit là, comme c’est une constante chez les trotskistes, de personnages qui ne parlent tellement de la révolution mondiale que pour cacher leur rôle contre-révolutionnaire dans leur propre pays. Sans doute, parmi les plus honnêtes de ceux qui les suivent la conduite héroïque d’un Che Guevara, révolutionnaire authentique mais inconséquent, a-t-elle contribué ces derniers temps à recréer ou à entretenir un romantisme et des conceptions ne répondant pas aux nécessités d’une lutte révolutionnaire conséquente et en l’occurrence coupés des exigences de la lutte des classes en Belgique.

Et certes, vous est-il facile d’ironiser à cet égard en parlant de guérillas au bois de la Cambre ou dans les Grottes de Han. La chose n’est cependant pas si simple que votre ironie voudrait le laisser paraître. Il est vrai que les conditions géographiques, naturelles et humaines de notre pays ne se prêtent pas, comme c’est le cas dans de nombreux pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine, à une guerre populaire prolongée. Et il est donc vraisemblable que la prise révolutionnaire du pouvoir se fera chez nous par la voie de l’insurrection. Mais toutes les formes de lutte doivent à tout moment être envisagées et l’exemple de la lutte livrée par la Résistance contre l’occupant nazi en 40-45 a notamment montré l’efficacité d’une lutte armée prolongée de type partisan, y compris dans les grandes agglomérations urbaines lorsqu’une telle lutte a une juste orientation et est correctement dirigée et organisée.

Mais voici que vous vous attaquez à ce que vous prétendez considérer comme une troisième catégorie de communistes, les « communistes pro-chinois ». Sans doute existe-t-il, de par le monde comme en Belgique, de faux marxistes-léninistes qui se prétendent ou croient être « pro-chinois ». Sans doute y en a-t-il parmi eux qui ont, comme vous dites, « le fanatisme du croyant » et qui poussent « le délire révolutionnaire jusqu’au paroxysme » ?

Nous avons même une récente expérience de ce type de personnes. Quelques individus ont prétendu imposer à notre Parti, sous le couvert de la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne en Chine, et en dénaturant totalement ses principes révolutionnaires, la révision de sa ligne politique marxiste-léniniste et un comportement fantoche. Ces individus ont été rapidement démasqués et éliminés, comme un corps étranger, des rangs du Parti.

Il est clair que, pas plus que les khrouchtchéviens ou les trotskistes, de tels personnages n’ont rien de commun avec le marxisme-léninisme, avec les communistes.

Faut-il vraiment vous rappeler à ce propos des choses élémentaires ? Notre Parti s’est constitué en 1921, au travers de la dure lutte menée par les léninistes contre l’opportunisme pourri de la IIème Internationale. Au travers de péripéties difficiles, inévitables dans un pays où une bourgeoisie impérialiste avait su se concilier grâce au super-profits tirés du pillage colonial, une docile aristocratie ouvrière, notre Parti avait gagné avant 1940, une influence croissante parmi les masses populaires. Et lorsque vous parlez, sans l’expliquer le moins du monde, de « poussée éphémère de 1946 »obnubilé que vous êtes par la seule perspective électorale, n’est-ce pas justement par le rôle de dirigeant gagné héroïquement dans la Résistance anti-nazie que les communistes ont à ce moment connu une très vaste audience populaire. Depuis, certes, les fautes opportunistes, puis le révisionnisme exporté chez nous par Tito et Khrouchtchev ont momentanément affaibli cette influence.

Mais tout au long de cette période, les marxistes-léninistes, les révolutionnaires authentiques n’ont cessé de lutter pour une juste ligne politique, pour une ligne de parti internationaliste, mais égale en droit aux autres partis et se refusant à laisser diffuser dans ses rangs la pacotille révisionniste. En 1960-61, lors de la grève du million, ce sont ceux-là qui se trouvaient à la tête des luttes ouvrières. Et ce sont les mêmes qui, sans l’avis ni le conseil de personne, par leurs propres forces, par leur propre critique d’un parti qui avait laissé la subversion révisionniste le dominer, ont mené une lutte conséquente qui a poussé la clique khrouchtchévienne à jeter le masque et à faire la scission.

Et cette scission, si elle avait pour fondement les divergences sur les principes qui sont ceux du mouvement communiste international, a eu cependant, avant tout, et de manière prépondérante des motivations liées à la lutte des classes en Belgique, y compris à la lutte des peuples de Belgique pour leur autodétermination et pour l’indépendance nationale.

C’est là, faut-il le dire, un fait qui s’explique par la nature même du marxisme-léninisme dont les lois et les principes universels n’ont de valeur que dans la mesure où ils sont appliqués de manière vivante et créatrice aux conditions concrètes d’un pays ? Vouloir les appliquer sans tenir compte de ces conditions mène au dogmatisme stérile et sectaire. Les renier, par contre, en invoquant de soi-disant conditions concrètes qui les rendraient inapplicables, aboutit au révisionnisme doctrinal lié, sur le plan politique à l’opportunisme, c’est-à-dire à la trahison.

C’est ce qui explique la particulière vigilance que les marxistes-léninistes ont, de tout temps, selon l’exemple de Marx et de Lénine, pratiquée à l’égard de déviations qui ont notamment pour effet soit d’empêcher le Parti de jouer son rôle d’avant-garde, soit de le détruire en tant qu’avant-garde.

Un pas en avant des masses, mais un pas seulement a rappelé Lénine afin de bien montrer la nécessité pour les communistes d’être profondément et toujours mieux liés aux masses populaires de leur pays tout en les guidant fermement et souplement dans la complexe lutte de classes.

Toute l’histoire de notre Parti depuis 1921 et plus particulièrement depuis 1963, année où il fut reconstruit sur la base du marxisme-léninisme, illustre cet effort et cette volonté des marxistes-léninistes de Belgique d’être liés au peuple travailleur et plus particulièrement au prolétariat dans le souci de le mener à la victoire contre l’ennemi de classe. Et si vous triomphez sans gloire des faux communistes que vous avez choisis pour les besoins de votre démonstration, il est significatif que vous passiez sous silence ce fait incontestable.

Un autre de vos sophismes mérite d’être relevé. A vous lire, il n’y aurait de communistes que fantoches, soumis à une autorité ou à une puissance étrangère. C’est là une très vieille calomnie par laquelle depuis longtemps la bourgeoisie cherche à détourner les travailleurs des marxistes-léninistes, en les faisant passer pour des agents de l’étranger. Il est vrai aussi que l’attitude des khrouchtchéviens et d’autres faux communistes vous fait, ici aussi, la partie belle. Mais une fois de plus, François Perin, vous parlez, ce faisant d’autre chose que du Parti Communiste. Notre Parti est certes un parti internationaliste et considère qu’il fait organiquement partie du mouvement communiste international. Mais cela n’empêche d’aucune manière et postule au contraire l’indépendance des décisions, l’auto-détermination de notre Parti. C’est ce que le camarade Grippa a exprimé dans une formule lapidaire et rigoureuse, vivement applaudie par l’ensemble des délégations des partis frères au 5ème Congrès du Parti du Travail d’Albanie, en novembre 1966 :

« La ligne politique de notre Parti est déterminée par lui-même et par personne d’autre, en Belgique et nulle part ailleurs ».

Il ne s’agit nullement d’une attitude originale, propre aux marxistes-léninistes de Belgique. Le danger du « fantochisme » c’est-à-dire de la subordination d’un parti à un autre, comme conséquence de l’existence d’un parti-père ou d’un parti-guide, dictant ses ordres aux autres a toujours été dénoncé comme une conception profondément étrangère au marxisme-léninisme. La lutte contre le révisionnisme de Khrouchtchev au sein du mouvement communiste international a même particulièrement ramené l’attention ces dernières années sur ce danger, Khrouchtchev ayant provoqué la subversion dans de nombreux partis communistes avant de s’en servir comme de dociles partis fantoches.

C’est un danger qui avait été décrit et dénoncé avec une particulière netteté par le Parti Communiste Chinois qui avait eu à subir des tentatives du même genre. Dans ses propositions concernant la ligne générale du mouvement communiste international, publiées en 1963, au point 24, consacré à la nécessité d’un parti révolutionnaire sachant associer la vérité universelle du marxisme-léninisme à la pratique concrète de la révolution du pays et sachant lier étroitement sa direction avec les larges masses populaires, le Parti Communiste Chinois montrait ce qu’un tel parti ne pouvait pas être, en disant notamment :

« S’il s’agit d’un parti qui répète invariablement les paroles des autres, qui reprend sans analyse préalable, les expériences d’un pays étranger, et qui tourne sous la baguette de certaines personnes d’un pays étranger, au lieu d’un parti qui sache réfléchir par lui-même, faire marcher son propre cerveau, qui connaisse à fond, grâce à des études et enquêtes sérieuses les tendances précises apparues dans les différentes classes de son pays, qui sache appliquer la vérité universelle du marxisme-léninisme et la lier à la pratique concrète de son pays, s’il s’agit ainsi d’un parti qui est panaché à la fois de révisionnisme et de dogmatisme, comme une sorte de macédoine où il y a un peu de tout, sauf les principes du marxisme-léninisme ;

Un tel parti est alors absolument incapable de diriger le prolétariat et les larges masses populaires dans la lutte révolutionnaire, de remporter la victoire dans la révolution et d’accomplir la grande mission historique du prolétariat ».

Telle est la position des marxistes-léninistes sur la notion fondamentale d’indépendance et d’égalité en droits des partis communistes, et le soutien total des marxistes-léninistes de Belgique aux positions exprimées par le Parti Communiste Chinois ne sont nullement le signe d’une quelconque dépendance, mais simplement la confirmation de l’unité de vues scientifique des marxistes-léninistes du monde entier.

Tels sont les quelques faits, François Perin, qu’un homme aussi bien informé que vous passe volontairement sous silence pour les lecteurs de « Forces Wallonnes ». Vous avez aussi cherché à avoir trop facilement le beau rôle, celui du seul homme politique clairvoyant de Wallonie.

Mais, sur ce plan également, sur le plan de la lutte pour l’autodétermination des peuples de Belgique, de la lutte pour le fédéralisme et pour l’indépendance nationale, votre volonté de passer sous silence la juste ligne et l’action conséquente de notre Parti sont un signe de faiblesse qui ne trompe pas. Pour notre part, nous aborderons ces points, en toute clarté, y compris vos positions à l’égard de de Gaulle, dans une prochaine lettre.

Les communistes, François Perin, pensent, avec Gramsci, que la vérité est révolutionnaire. Nous ne craignons donc aucune polémique et nous pensons aussi que la mise en évidence et la dénonciation de la contre-vérité et du mensonge sont éducatives. C’est pourquoi nous publions dans nos colonnes le texte intégral de votre article. Votre grande confiance en vous-même ira-t-elle jusqu’à l’honnêteté de reproduire dans votre hebdomadaire la juste réponse à vos allégations ? Nous voulons l’espérer et nous profitons de l’occasion pour vous rappeler que nous sommes prêts, à tout moment et en tout lieu, à vous rencontrer dans un débat public contradictoire sur les questions auxquelles vous vous êtes imprudemment attaqué.


Le 9 février 1968

Un ami commun, qui a eu la curiosité de lire votre article et ma première réponse, m’assurait qu’à son avis, François Perin ne relèverait pas le défi qui lui était lancé, qu’il avait écrit son article anticommuniste comme en se jouant et que, somme toute, il n’y avait pas tellement d’intérêt à s’y attarder. C’est là une opinion que je ne partage pas et je pense, pour ma part, que ce n’est pas le fait du hasard si vous avez précisément choisi ce moment-ci pour lancer une telle attaque. De toute façon, que votre article soit le fait d’un calcul délibéré ou le fruit accidentel d’une inconséquence politique plus grande encore que celle qu’on peut vous prêter, il touche à des problèmes tellement essentiels et aussi tellement actuels que la polémique publique à leur sujet ne peut être redoutée que par celui ou ceux qui craindraient que toute la lumière soit faite.

Revenons à l’essentiel de votre propos et tout d’abord au tableau final que vous prétendez tracer du communisme et des communistes :

« La politique est action. Pour nos trois catégories de communistes, il semble que ce soit une sorte de religion ou de rêve propre à satisfaire la soif d’absolu et le besoin de certitude ou d’exaltation enthousiaste qui couvent en certaines consciences. Le communisme serait-il pour un petit nombre la revanche d’un besoin religieux insatisfait dans un monde devenu sceptique ? »

C’est vraiment voler très bas, François Perin, que d’aligner une telle liste de lieux communs éculés, ressassés complaisamment par la réaction depuis plus d’un siècle. A tous les jésuites, camouflés ou non, qui parlent comme vous de la « foi marxiste », Karl Marx a une fois pour toutes répondu et nous continuons à dire avec lui :

« Nous ne nous présentons pas au monde en doctrinaires, avec un principe nouveau : voici la vérité, c’est ici qu’il faut tomber à genoux… Mais nous rattachons notre critique à la critique de la politique, à la prise de parti en politique, donc à des luttes réelles et l’y identifions… »

Il n’y a donc, chez les véritables communistes, chez les marxistes-léninistes, aucune prétention dogmatique à l’infaillibilité, mais le souci de la recherche de la vérité dans les faits concrets, la critique radicale du monde réel fournie par la pratique, la participation aux luttes réelles. C’est ce que résumait Lénine en disant que l’essence même du marxisme consiste dans l’analyse concrète d’une situation concrète. Et la lutte des communistes dans le monde entier est une preuve donnée chaque jour avec une ampleur et une force de démonstration toujours croissantes, qu’il ne s’agit pas là de maximes abstraites.

Quant à votre affirmation sur les « priorités » que vous prêtez aux communistes, il s’agit là de quelque chose qui est à la fois ridicule et scandaleux. Ridicule, dans la mesure où vous voudriez faire croire que la lutte de ceux qui se battent « aux confins du monde » est sans rapport avec la lutte des peuples de Belgique. Scandaleux, parce que niez en même temps non seulement toute solidarité mais même toute possibilité de solidarité entre ceux qui se battent, dans le monde entier, contre l’impérialisme contre les forces d’oppression et d’exploitation. Traduite en clair, votre affirmation signifierait, par exemple, que nous ne pouvons rien pour aider le peuple vietnamien à triompher de ses agresseurs et que le peuple vietnamien, pour sa part, ignorerait superbement la lutte pour la solidarité totale avec son combat que les anti-impérialistes conséquents, avec notre Parti à l’avant-garde, mènent avec fermeté dans notre pays.

Ce qui se passe actuellement au Vietnam, le retentissement mondial des victoires éclatantes du peuple vietnamien, l’aide réelle et l’encouragement puissant qu’elles apportent à tous ceux qui combattent l’ennemi commun, l’impérialisme américain voilà, n’est-il pas vrai, une réponse donnée par les faits eux-mêmes ? Et il ne s’agit pas, à cet égard, pour nous communistes, de tout attendre de la victoire du peuple vietnamien, voire même de la lutte des peuples d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine, dont il est incontestable qu’ils sont aujourd’hui en première ligne dans la lutte révolutionnaire, mais, bien au contraire, de trouver dans ces succès des raisons plus puissantes encore de lutter fermement et efficacement dans notre secteur de front. C’est là agir à la fois en internationalistes mais aussi en patriotes soucieux de reconquérir une indépendance mise en cause par un même ennemi. C’est là aussi agir en marxistes, en application de la loi dialectique de l’action réciproque et de la connexion universelle, loi que le bon sens populaire résume dans la formule « tout se tient ».

Comme tout se tient également dans vos contre-vérités. Car tout votre effort pour tenter de nier la réalité la plus évidente en faisant passer les communistes pour de mystiques rêveurs ou d’inefficaces utopistes a pour but de valoriser le brevet de lucidité et d’efficacité politiques que vous vous accordez vous-mêmes, à trop bon compte.

Il suffit pour s’en convaincre de voir ce que vous écrivez à propos de de Gaulle :

« La vérité m’oblige de dire que la seule force politique EFFICACEMENT anti-américaine en Europe occidentale, c’est de Gaulle !

Voilà une hérésie que nos marxistes révolutionnaires ne peuvent supporter. L’esprit d’indépendance de de Gaulle étendu à l’Europe Unie quand le poids de la tutelle américaine commencera à être jugé par beaucoup de moins en moins justifiable : voilà notre espoir à nous et notre ligne politique ».

Il y a dans ces quelques lignes à la fois un mensonge (en tous cas par omission), une appréciation complètement inexacte, une croyance « naïve » et un aveu.

Examinons-les dans l’ordre : vous êtes seul, dites-vous, à voir dans de Gaulle une force politique anti-américaine, les communistes ne pouvant voir là qu’une hérésie.

Que répondent les faits, François Perin ?

Dès 1964, dans un exposé fait à l’Ecole Supérieure du Comité Central du Parti Communiste Chinois, le camarade Grippa, faisant l’analyse critique de l’attitude des khrouchtchéviens à propos de de Gaulle déclarait :

« Lorsque naguère Khrouchtchev voyagea en France, il ne tarissait pas de compliments et de platitude à l’égard de de Gaulle. Mais aujourd’hui ce qui gêne les révisionnistes, c’est que de Gaulle – représentant actuel, certes, du capital financier français – s’oppose dans une certaine mesure à l’impérialisme américain. »

Le 18 mars 1966, dans « La Voix du Peuple », au lendemain de l’expulsion du SHAPE par de Gaulle, nous écrivions :

« Le nouveau geste d’indépendance de de Gaulle fait également apparaître, par un saisissant effet de contraste, la servilité des laquais qui, dans la plupart des autres pays atlantiques, s’affairent depuis des années à faciliter la pénétration de l’impérialisme américain et à asseoir son contrôle sur les peuples d’Europe. En boutant poliment mais fermement et sans délai les commandements étrangers hors de France, en rétablissant la souveraineté française sur l’ensemble du territoire, de Gaulle fait également apparaître dans une cruelle clarté les conséquences asservissantes que comporte pour tous les pays atlantiques l’intégration au SHAPE. La décision de de Gaulle aide à réfléchir au danger permanent constitué par des bases étrangères échappant à l’autorité des gouvernements et régies par des accords le plus souvent secrets ».

A maintes reprises depuis, et notamment dans de nombreux articles que nous avons consacrés aux développements de la crise du système monétaire international, nous avons donné une appréciation positive du rôle d’opposition de la France gaulliste aux rêves de domination mondiale des impérialistes yankees. C’est donc bel et bien mentir que de passer la position de notre Parti sous silence ou de tenter de l’amalgamer à celle de faux communistes comme Mandel ou Burnelle qui, eux, parce que leur tâche bien précise est de trahir, cherchent à cacher des faits incontestables.

Mais il va de soi que notre appréciation positive du rôle de de Gaulle résulte de notre analyse marxiste-léniniste du monde contemporain, analyse d’ensemble qui seule permet de comprendre ce phénomène. Cette analyse d’ensemble a mis en évidence quatre contradictions fondamentales qui sont à la base de tout le développement historique actuel et dont la quatrième est justement la contradiction entre pays impérialistes, entre groupes monopolistes. L’opposition, d’ailleurs toute relative, mais réelle, de de Gaulle à l’impérialisme américain est, par conséquent, un aspect du développement des contradictions interimpérialistes qui est une des caractéristiques de notre époque, celle de la crise générale du capitalisme contemporain ouverte par la Révolution d’Octobre 1917.

Quelques aiguës que puissent devenir ces contradictions, il est évident qu’elles ont une limite très précise : celle de la solidarité de classe, qui, à un moment donné, peut amener un regroupement des rivaux impérialistes face à un développement des luttes révolutionnaires.

Deux conséquences doivent être tirées de cette analyse. D’une part, la nécessité de tirer parti autant que possible de ces divisions, de ces contradictions, dans le cadre de la lutte des peuples et des forces révolutionnaires contre l’ennemi principal. D’autre part, le rejet de toute illusion sur le rôle d’alliés indirects tels qu’un de Gaulle.

C’est là une conclusion que nous exprimions très clairement dans un éditorial du 10 décembre 1965 consacré aux élections présidentielles en France :

« Que l’on nous comprenne bien : de Gaulle, pour nous, c’est la réaction, c’est le représentant de la bourgeoisie des trusts. Mais c’est également, la réalité l’a abondamment démontré, une certaine volonté d’opposition à l’impérialisme américain et d’indépendance nationale. Par conséquent certains aspects de sa politique étrangère apportent un soutien indirect à la lutte des peuples contre l’ennemi principal. Il est trop vrai qu’un de Gaulle ne peut jamais être, au mieux, qu’un défenseur inconséquent de l’indépendance nationale. Mais si c’est un de Gaulle qui a actuellement en France le monopole du drapeau de l’indépendance nationale, c’est essentiellement à cause de la trahison des dirigeants du P.C.F. (révisionniste) ».

En voilà suffisamment, je pense, pour ce qui concerne ce qu’il faut bien appeler un mensonge flagrant de votre part sur la position de notre Parti à propos de de Gaulle.

Mais votre « vérité » subjective vous pousse en outre à dire que de Gaulle est, en Europe occidentale, « la seule force politique efficacement anti-américaine ». Si certaines apparences peuvent justifier cette erreur de votre part, seule la myopie politique peut expliquer votre incapacité à discerner, au-delà de ces apparences, le développement en profondeur des forces populaires qui, en Europe occidentale, lèvent le drapeau de l’indépendance nationale contre la colonisation économique, la vassalisation politique et l’occupation militaire américaines. C’est d’une manière particulièrement claire, et plus spécialement depuis l’installation du SHAPE dans notre pays, le cas de la Belgique. Pour ceux qui veulent et qui savent voir, la nouvelle Résistance qui s’est levée contre la nouvelle occupation, sous l’impulsion et à l’appel de notre Parti et mouvement anti-impérialiste, est une force qui a déjà frappé et qui frappera toujours plus vigoureusement l’ennemi yankee des peuples de Belgique. La répression, la multiplication des attaques et des tentatives de sape contre notre Parti et contre le mouvement anti-impérialiste sont des signes de la crainte que cette action de résistance suscite, dès à présent, parmi nos ennemis, depuis les responsable yankees jusqu’aux gouvernements et partis de trahison nationale.

Il ne doit bien sûr nullement être question de surestimer le niveau actuel de cette lutte. Mais ce qui est certain, dès à présent, c’est qu’à la différence d’un de Gaulle qui ne mènera jamais jusqu’au bout une telle lutte, la présence de notre Parti avec ses justes positions marxistes-léninistes au sein du front uni de ceux qui se battent pour chasser l’occupant et reconquérir l’indépendance nationale, est le gage que cette lutte sera menée jusqu’à son terme victorieux.

Et, sur ce point, comment ne pas s’étonner qu’un homme qui, comme vous, affirme hautement que « la politique est action » et qui a une aussi haute appréciation du rôle anti-américain de de Gaulle, ne se soit jamais trouvé dans aucune manifestation de la nouvelle Résistance, dans aucune manifestation pour chasser l’OTAN ?

Mais venons-en, à ce propos, à votre croyance « naïve » et à votre aveu. Et ceci sans doute éclairera cela. Votre espoir à vous serait donc une Europe unie animée de « l’esprit d’indépendance de de Gaulle ». Et c’est là en même temps, dites-vous, votre ligne politique. L’Europe unie, cher François Perin, a été, si vous nous permettez ce rappel, le mot d’ordre qui, depuis 1946, a servi de couverture à la création de l’Europe des trusts sous l’hégémonie américaine. Elle a eu des parrains et des inventeurs célèbres, tous également réactionnaires de Winston Churchill à Paul-Henri Spaak, de Jean Monet à Walter Hallstein. Vingt ans après, le résultat est visible pour tous : c’est une Europe en voie de colonisation. Et il est plaisant de constater que ceux qui, à la suite de Servan-Schreiber, s’agitent le plus ces jours-ci pour parler du « défi américain » et de la nécessité d’une « Europe des cerveaux » se recrutent justement parmi les laquais les plus serviles du boss yankee, qu’il s’agisse de Vanden Boeynants ou de Wilson.

En régime capitaliste, en effet, une « Europe unie » par le fait même du développement inégal du capitalisme, ne peut constituer qu’une alliance du capital financier des pays européens contre les peuples d’Europe et contre les autres peuples, « alliance » qui dans le monde actuel, est sous hégémonie yankee.

Le mot d’ordre des Etats-Unis d’Europe est, par conséquent, une vieille rengaine réactionnaire, pseudo-progressiste, que Lénine en son temps, avait déjà dénoncée.

L’opposition de de Gaulle, c’est-à-dire des couches dominantes du capital financier français à une mainmise américaine totale, et l’utilisation par lui de certaines difficultés rencontrées par l’impérialisme américain afin d’en tirer profit pour l’impérialisme français, montre, notamment au travers des récentes péripéties concernant l’admission de la Grande-Bretagne dans le Marché Commun, que les grands discours sur l’Europe n’atténuent en rien l’intensité des rivalités inter-capitalistes, inter-impérialistes. Et c’est pourquoi votre espoir de voir « l’esprit d’indépendance » de de Gaulle devenir celui d’une Europe capitaliste unie est un mythe peut-être confortable pour votre francolâtrie mais parfaitement sans rapport avec ce que de Gaulle lui-même appelle la « force des choses ».

Et si, en définitive, votre ligne politique ne consiste à jurer que par de Gaulle, il faut bien reconnaître que voilà une ligne un peu courte, une ligne qui, en définitive, consisterait purement et simplement dans le souhait de substituer à l’hégémonie politique américaine, une hégémonie politique française.

Voilà ce qui arrive inévitablement aux Machiavels bourgeois ou petit-bourgeois qui refusent l’analyse de classe, c’est-à-dire l’analyse scientifique du marxisme et qui, à partir d’observations parfois justes, tirent des conclusions hasardeuses qui les amènent tôt ou tard à la faillite politique.

Il en est exactement de même en ce qui concerne vos conceptions relatives à la lutte du peuple wallon. Ce sera, si vous le voulez bien, l’objet d’une prochaine lettre.


Le 16 février 1968

Venons-en cette fois à ce qui se trouve au centre même du débat, la lutte du peuple wallon dont vous prétendez être, avec vos amis, le seul champion conséquent et efficace, rejetant loin de vous toute alliance avec les communistes dont par ailleurs vous prenez bien soin dans votre article, selon la règle constante de votre journal, de n’expliquer en rien en quoi consiste leur position. Dénoncer l’adversaire sans avoir l’honnêteté d’examiner ou de faire connaître son point de vue, voilà, n’est-il pas vrai, un procédé polémique pour le moins médiocre ?

« Quoiqu’il en soit, ne comptons guère sur eux pour animer efficacement l’action wallonne. Leurs priorités sont sentimentalement aux confins du monde, là où ils ne peuvent rien et où ceux qui combattent ignorent même leur existence !

Ces mouches de coche de la révolution des autres seront parfois avec nous, au nom de je ne sais quel article de foi théorique, au nom de je ne sais trop bien quelle fidélité. Si la tournure des événements en Belgique ne devait pas correspondre à leur catéchisme révolutionnaire ou à une stratégie dictée de l’extérieur, ils seraient prêts à se retourner contre nous, jetant une certaine confusion et rejoignant – « objectivement » comme ils disent dans leur jargon – les rangs des conservateurs ».

Avant de voir comment les positions et l’action de notre Parti s’inscrivent, ici encore, en faux contre vos affirmations, je crois le moment venu d’examiner comment prétendant ne compter que vous vous-même pour « animer efficacement l’action wallonne », le Parti Wallon et vous-même menez « efficacement » cette action.

Il est d’abord piquant de constater que dans le même temps où vous nous accusez d’être prêts à rejoindre « objectivement » les rangs des conservateurs, vos seuls alliés directs soient les réactionnaires francophones du F.D.F. dont les positions chauvines et racistes manifestent on sait trop bien quelle fidélité envers des bailleurs de fonds qui se moquent bien de l’intérêt du peuple wallon. Vous aurez beau dire que le Parti Wallon n’est pas le F.D.F, on n’a, convenez-en, que les amis et les alliés qu’on mérite, selon l’orientation que l’on a prise.

Si le F.D.F. est aujourd’hui votre allié, c’est parce que vous l’avez bien voulu. Au moment où, avec d’autres Wallons dégoûtés des faux fédéralistes et des rebouteux du régime qui trahissaient le combat wallon, vous avez, en rompant successivement avec le P.S.B. et les trotskistes du P.W.T., constitué un parti qui s’assignait comme but de lutter réellement pour le fédéralisme, deux voies s’ouvraient à vous. La première consistait à s’appuyer sur les masses populaires, sans exclusive partisane ni anticommuniste, dans le souci de rassembler l’ensemble des forces décidées à rejeter toute illusion et à mener l’action directe contre le régime unitariste, pour les objectifs nationaux et démocratiques du peuple wallon. Voie difficile à prendre, au départ, pour des hommes issus de partis bourgeois « traditionnels » mais dont on pouvait espérer que les convictions wallonnes et fédéralistes les aideraient à vaincre les préjugés néfastes et à ne pas s’abandonner à la tentation de la facilité. La seconde voie, celle que vous avez prise, était justement celle qui permettait de croire à des succès plus faciles et dans laquelle, par un réflexe qui est celui bien connu de l’opportunisme, vous vous êtes rapidement engagé.

Dans un article paru dans « La Voix du Peuple » du 9 juillet 1965, nous vous avions cependant mis en garde contre ce péril. Polémiquant avec les faux fédéralistes trotskistes de « La Gauche » qui, confondant volontairement les étapes de la lutte révolutionnaire, vous attaquaient rageusement pour la simple raison que vous regardiez en face la question nationale en Belgique, nous écrivions :

« Ce que François Perin semble avoir bien entrevu, c’est que le fédéralisme, revendication démocratique, est susceptible de réunir dans un combat commun plusieurs couches de la population wallonne.
(…)

L’option de Perin peut donc légitimement être considérée comme mieux à même de déboucher sur une action directe et une mobilisation efficace. Ce qui ne veut pas dire que tout soit clair dans ce domaine dans le nouveau parti wallon. Il est indiscutable que la tentation peut exister de s’appuyer sur les couches petites-bourgeoises sous de faux prétextes d’efficacité. A cet égard, la position de notre Parti est claire. Tout ce qui permet l’action directe dans les délais les plus brefs et dans les conditions les meilleures, doit être encouragé. Mais l’avant-garde n’a pas à renoncer pour autant à faire la critique des positions idéologiques d’un parti tel que le Parti Wallon. Pour nous, il va de soi que si l’action doit se déployer pleinement, c’est la classe ouvrière et son parti d’avant-garde qui doivent prendre la tête de la lutte. Cette lutte une fois déclenchée, on verra d’ailleurs beaucoup mieux qui, de Perin, de Mandel ou d’autres « fédéralistes » se démasquera ».

Depuis, chaque fois que la chose nous a semblé nécessaire et notamment lors du Congrès du Parti Wallon, nous avons ainsi ouvertement et rigoureusement fait la critique de ses positions et de son action. Et de mois en mois, d’année en année, il a bien fallu constater que la « tentation de s’appuyer sur les couches petites-bourgeoises sous de faux prétextes d’efficacité » l’emportait toujours plus nettement.

C’est là un fait dont votre journal fournit des exemples surabondants. Certes, une critique acerbe, et souvent juste, y est faite des partis unitaristes et des faux fédéralistes de tout acabit. Et très souvent cette critique rejoint la nôtre. Mais lorsqu’il s’agit de vous déterminer positivement, de tracer des perspectives concrètes, force est de constater que la confusion la plus extrême se fait jour et que, dans la difficulté extrême que vous semblez avoir à vous orienter dans ce domaine, vous vous contentez la plupart du temps d’emboucher la trompe d’un nationalisme étriqué, parfois chauvin, souvent antiflamand et vous n’hésitez pas à vous contredire dans un confusionnisme des plus comiques.

Voyons les textes. Dans le numéro 4 de cette année, le mythe d’un « impérialisme flamand » est complaisamment entretenu :

« Soutenir ces partis (les partis unitaristes – N.d.l.R.) c’est agir contre soi-même si l’on est wallon car leur action tend à aider la Flandre dans sa conquête de notre pays » (éditorial de Maurice Bologne, p. 3).
(…)

« Aujourd’hui, c’est l’Etat belge sous l’hégémonie flamande qui nous représente » (p. 2)
(…)

« M. Vanden Boeynants osera-t-il encore dire que nous sommes tous Belges dans la Belgique flamande »(p. 3)

C’est un leitmotiv qui revient tout au long des numéros de votre journal et qui tend à faire croire au peuple wallon que le peuple flamand est son ennemi héréditaire et principal, le vidant de sa substance et décidé à le flamandiser au sein d’une Grande Néerlande beneluxienne. C’est purement et simplement l’excitation chauvine qui s’accompagne, bien entendu, de refrains grotesques sur une prétendue « supériorité » de la langue et de la culture françaises et de pointes de racisme antiflamand. La caricature représentant deux braillards dégénérés, au crâne tondu de barbares, portant la pancarte « Brussel Vlaams » montre cette volonté sournoise de créer un réflexe antiflamand en assimilant frauduleusement le peuple flamand aux éléments réactionnaires du mouvement flamand qui rêvent stupidement de reflamandiser Bruxelles.

Mais voici que dans le n° 2 de « Forces Wallonnes » apparaît un nouveau pelé, un nouveau galeux dont viendrait tout le mal qui frappe la Wallonie : c’est la caste « bruxelloise » :

« Les régions wallonnes se meurent parce que les conseils d’administration bruxellois où siègent les Bruxellois du type de M. Simonet ferment les entreprises de Wallonie où les attirent à Bruxelles, « haut lieu »du fait belge irremplaçable ».

Alors ? Impérialisme flamand ou impérialisme bruxellois ? Ne faudrait-il pas savoir à quoi s’en tenir au sujet de l’ennemi principal si on veut le frapper ? Permettez-moi de vous dire – et la phrase n’est tirée d’aucun « catéchisme révolutionnaire » - que vous donnez une fois de plus la preuve de l’incapacité des idéologues bourgeois à s’y retrouver dans la question nationale. Seule l’analyse de classe, scientifique, du prolétariat et de son avant-garde, permet d’éviter de tomber, en ce qui concerne la question nationale, dans des contradictions aussi grotesques. Mais n’anticipons pas.

Autre fait qui montre votre incapacité à sortir des sentiers battus, fait, par ailleurs, significatif de votre déformation de juriste de proposer des remèdes techniques fondamentalement semblables à ceux des autre rebouteux du régime : il s’agit de votre proposition, faite en conclusion d’une critique lucide du cirque parlementaire bourgeois, de faire élire le gouvernement directement par les électeurs et de le faire « contrôler » par des contrôleurs publics élus au suffrage universel ! Vous prenez soin de dire qu’il ne s’agit que d’un rêve, mais le fait d’en faire le thème d’un éditorial n’est pas sans signification. « Dis-moi ce dont tu rêves, je te dirai qui tu es ». D’ailleurs vous écrivez gravement :

« Voilà ce qu’un État moderne pourrait se donner comme institutions adaptées au temps présent ».

Qui croira que de telles billevesées puissent aider en quoi que ce soit à la mobilisation du peuple wallon pour une action efficace ?

Et, en définitive, où tout cela vous mène-t-il aujourd’hui ?

Sous le titre « La Flandre déchaînée » on peut lire dans votre numéro du 3 février dernier, en page 5, une description des puissantes manifestations d’étudiants flamands dans diverses villes de Flandre. Au terme de cette description, cette phrase laconique et désabusée :

« Les Wallons rédigent des résolutions ».

Et il est bien vrai qu’en Wallonie l’action de masse pour le fédéralisme marque actuellement le pas, à la suite notamment des innombrables trahisons des faux fédéralistes. Mais, si le Parti Wallon était vraiment le parti dynamique qu’il prétend être, le seul capable d’animer « efficacement l’action wallonne », on est en droit d’imaginer qu’il serait en mesure d’obtenir davantage des Wallons que le simple vote de résolutions !

Pour se consoler, votre journal a fait grand état de la présence de cinq cents personnes au meeting du Trocadéro ce 26 janvier en comparant notamment ce chiffre à celui des trois cents « obligés » qui se trouvaient rassemblés la veille au meeting des faux fédéralistes P.S.B., M.PW. et khrouchtchéviens. Maigre victoire et maigre consolation. Cependant, ce meeting, s’il n’est en rien un signe de mobilisation du peuple wallon, a eu le mérite de vous permettre d’exprimer explicitement ce qu’on pouvait lire ne filigrane depuis des mois dans votre journal. Une fois de plus vous vous y êtes livré, avec esprit, au jeu de massacre des partis unitaristes et vous avez affirmé la possibilité pour la Wallonie de vivre sans le secours de personne. Puis, à haute voix, vous vous êtes plaint que les suggestions wallonnes n’aient jamais trouvé écho en Flandre en vous écriant alors : « A quoi bon proposer des formules si le partenaire flamand et bruxellois, représenté par les partis traditionnels, n’y répond pas et paralyse, par sa carence, la réforme de nos institutions ? ».

En conclusion de quoi vous affirmez :

« La Belgique est inviable pour nous, à moins de nous soumettre et de devenir une nation satellisée… Si on pousse les choses jusqu’à leur logique normale, notre patrie séculaire mosane pourrait vraiment s’inscrire dans la nation française, dans le cadre de l’Europe ».

Sur quoi, il ne restait bien entendu plus qu’à crier : » Vive la France ! », cri répercuté bien entendu, en écho par les francolâtres et chauvins liégeois présents dans la salle.

Est-ce donc là l’aboutissement du chemin fédéraliste de François Perin et du Parti Wallon ? A entendre les clameurs « rattachistes » on comprend mieux la signification de la ligne que votre parti et votre journal suivent depuis 1965. Votre préoccupation essentielle semble être de faire croire que le peuple flamand et le peuple de Bruxelles sont parfaitement sourds et aveugles et en tous cas indifférents en ce qui concerne le peuple wallon. A cet effet, et par une démarche inverse de celle de « La Libre Belgique » que vous condamnez justement, vous faites l’amalgame entre les flamingants nationalistes et le peuple flamand.

C’est vrai que la « Libre Belgique » a menti et s’est vue cruellement démentie par les faits en prétendant que la lutte pour Leuven flamand n’était le fait que de quelques extrémistes. Mais comment la réalité aujourd’hui incontestable de tout un peuple, luttant pour son juste droit à l’intégrité territoriale et culturelle est-elle présentée dans « Forces Wallonnes » ? :

« Il n’y a que des flamingants en Flandre. Il n’y a plus de modérés flamands...

Y en eut-il jamais ?

Les ailes flamandes des trois partis traditionnels et de la Volksunie représentant 95 % du corps électoral de Flandre soutiennent les partisans de l’expulsion des sections francophones de Louvain et s’opposent à leur implantation à Bruxelles. Car celle-ci doit devenir plus tard ville flamande...

Tous, TOUS sont derrière la jeunesse flamande qui se bat à Louvain. A nous d’en tirer les conclusions. »

Ces conclusions nous sont désormais connues par votre discours, François Perin. Mais croyez-vous que ce soient celles du peuple wallon ? Car votre analyse de la question de Leuven ne se distingue en rien de celle des francophones bourgeois les plus obtus. Or, en réalité, il s’agit simplement de la suppression dans une ville flamande, d’un foyer d’oppression nationale dont l’existence porte atteinte à l’intégrité nationale du peuple flamand, ce dont vous conviendrez qu’il a quelques raisons de se montrer lassé.

Il ne s’agit pas là d’une revendication chauvine, xénophobe, antifrançaise, mais purement et simplement de l’exigence de voir satisfaite la revendication du peuple flamand à être, comme tout autre peuple, maître chez lui.

Et si les représentants de tous les partis unitaristes et de toutes les organisations flamandes sont, comme vous dites, derrière la jeunesse flamande, c’est contraints et forcés, c’est parce qu’ils savent que la jeunesse flamande se bat en première ligne du peuple flamand unanime.

Il est vrai, comme vous le dites par ailleurs, qu’accepter le principe de l’intégrité territoriale et culturelle de la Flandre porte un coup mortel à la Belgique unitariste. Mais si, sur ce point, nous sommes parfaitement d’accord, il va de soi que nous en tirons des conclusions toutes différentes qui ne sont bien sûr nullement celles du gaullisme « honteux » qui semble être devenu votre credo actuel.


Le 23 février 1968

« ... de même qu’il est impossible de concevoir un socialisme victorieux qui ne réaliserait pas la démocratie intégrale, de même le prolétariat ne peut se préparer à la victoire sur la bourgeoisie s’il ne mène pas une lutte générale, systématique et révolutionnaire pour la démocratie.

Une erreur non moins grave serait de supprimer un des paragraphes du programme démocratique, par exemple, celui concerne le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, sous prétexte que ce droit serait « irréalisable » ou « illusoire » à l’époque de l’impérialisme ». (…)
(Lénine : Du droit des nations à disposer d’elles-mêmes)

Tout ce qui précède montre à l’évidence la légèreté et l’inconséquence avec laquelle vous et vos amis abordez ce qui devrait, en principe, être la raison d’être primordiale du Parti Wallon : l’organisation de la lutte victorieuse du peuple wallon pour son autodétermination. Et il n’est guère difficile de retourner contre vous l’ironie dont vous tentez vainement d’accabler les communistes. Très souvent, en effet, François Perin, c’est vous-même qui semblez être guidé davantage « par la passion et les sentiments » que par la raison et qui préférez, pour éviter d’aborder de front la réalité, « fuir sous d’autres cieux » quand bien même votre ciel est celui de l’Europe des trusts. Votre itinéraire politique de la social-démocratie au nationalisme petit-bourgeois, du fédéralisme au séparatisme, a montré à maintes reprises que vous manquez de ce minimum d’esprit critique, de ce minimum de sens des responsabilités politiques, indispensables pour mener une lutte conséquente, pour animer « une action wallonne efficace ».

Comment, en effet, vous prendre au sérieux lorsque vous déclarez : « Si on pousse les choses jusqu’à leur logique normale, notre patrie séculaire mosane pourrait vraiment s’inscrire dans la nation française, dans le cadre de l’Europe ». Est-ce une poussée de chauvinisme « grand-liégeois » qui vous pousse à abandonner à eux-mêmes ou à ce que vous appelez « la marée flamande » les Wallons du bassin de l’Escaut ? Soyons sérieux. N’est-il pas évident que de tels propos, destinés à faire mouche dans un meeting, sont parfaitement fantaisistes, ne correspondent à aucune réalité et ne peuvent aucunement prétendre à une analyse sérieuse de la question nationale en Belgique ?

Une fois de plus, en ce domaine, François Perin, malgré vos calomnies, ce sont les seuls communistes, armés du marxisme-léninisme, qui sont en mesure d’apporter la clarté et de tracer la voie juste. Marx, Engels, Lénine, Staline, Mao Tsé-Toung ont successivement, à des moments historiques divers et au travers de l’étude de réalités nationales variées, procédé à une analyse sérieuse et scientifique, faite du point de vue du prolétariat, de la question des nationalités à l’époque du capitalisme et notamment de son stade suprême : l’impérialisme.

Ce n’est pas notre propos de rappeler ici les enseignements théoriques qui en résultent. Mais l’expérience historique démontre que seule l’analyse marxiste appliquée à la réalité nationale est en mesure d’apporter des solutions correctes. C’est ce que nous nous sommes attachés à faire en ce qui concerne la Belgique.

A l’époque où la bourgeoisie était une classe progressiste, luttant contre la féodalité pour des revendications démocratiques, c’est elle-même qui a avancé la notion du « droit des nations à disposer d’elles-mêmes ». Et dans certains pays, lorsqu’elle est arrivée au pouvoir, la bourgeoisie est quelquefois arrivée à transformer ce droit en réalité. Ce n’est assurément pas le cas de la Belgique. Pour des raisons historiques qu’il n’est pas possible d’approfondir ici, la bourgeoisie « belge », lorsqu’elle s’est séparée de la bourgeoisie hollandaise en 1830, a jugé préférable pour exercer son oppression de classe d’établir un Etat unitariste, Etat qui s’est ainsi trouvé être non seulement une machine d‘oppression contre les classes exploitées, mais également une machine d’oppression nationale des peuples de Belgique.

Comme l’a écrit à ce sujet le camarade Grippa :

« L’État unitariste belge est le produit d’une révolution bourgeoise non terminée parce que la bourgeoisie a été avant tout soucieuse de la seule sauvegarde de ses privilèges de classe contre le peuple travailleur ; le même phénomène se rencontre partout.

Cette révolution démocratique bourgeoise a tourné particulièrement court en Belgique, la bourgeoisie allant jusqu’à établir sur l’ordre des grandes puissances, contre la volonté républicaine du peuple, une monarchie avec un roi désigné par l’étranger. »

Cette oppression nationale a touché inégalement, selon les moments, le peuple flamand, le peuple wallon et le peuple de Bruxelles. Il est incontestable que, sur la base d’une oppression économique et politique subie en commun par les peuples de Belgique, l’oppression culturelle scandaleuse du peuple flamand a déterminé, en Flandre d’abord, la naissance de la lutte contre cette oppression. Malgré la longue lutte que le peuple flamand a menée sur ce plan depuis plus d’un demi-siècle pour faire respecter ses droits les plus élémentaires, il faut souligner qu’aujourd’hui encore il n’a pas, sur le plan de son intégrité culturelle, conquis les garanties indispensables, comme le démontre la question de l’université de Leuven.

Il faut aussi souligner que, pour mieux assurer sa propre domination, la bourgeoisie unitariste a, pendant plus d’un siècle, savamment joué des différences nationales et notamment de la question linguistique pour faire se dresser les uns contre les autres Flamands, Wallons et habitants de Bruxelles. C’est une chose que des Wallons, qui se prétendent politiquement conscients comme vous, devraient avoir à l’esprit lorsqu’ils parlent avec une coupable légèreté de « l’impérialisme » flamand.

La prise de conscience nationale du peuple wallon, pour avoir été plus tardive, n’en est aujourd’hui que plus aiguë dans la mesure où le peuple wallon est profondément frappé, dans son infrastructure économique et dans ses conditions d’existence, par la politique de la bourgeoisie unitariste. Ce que les Wallons ne peuvent cependant à aucun moment perdre de vue, c’est que le peuple flamand et le peuple de Bruxelles sont, à des degrés divers, également atteints par les conséquences néfastes de cette politique. Il s’agit en effet d’une politique de trahison nationale menée depuis 1947 et devenue, depuis 1960, une politique d’assujettissement complet à l’impérialisme yankee. Cette politique a mis mieux en évidence le rôle néfaste de l’Etat bourgeois unitariste dans l’exploitation et l’oppression des peuples de Belgique.

A cet égard, la grève de 1960-61 a joué un rôle particulièrement significatif dans la prise de conscience du peuple wallon, victime principale du démantèlement systématique de l’économie de la Belgique au profit des intérêts yankees.

Le grand capital financier qui a vendu l’indépendance du pays à l’impérialisme américain est de jour en jour plus inquiet des conséquences de ses actes. La riposte populaire se manifeste sur tous les plans. Aussi voit-on les gouvernements de trahison nationale organiser la fascisation systématique du régime pour tenter d’endiguer et de réprimer les actions populaires.

Plus que jamais, la grande bourgeoisie a besoin, pour assurer et renforcer sa dictature de classe, de maintenir les structures de l’Etat bourgeois unitariste. Mais la prise de conscience nationale des peuples de Belgique a créé, sur ce plan, une situation politique nouvelle caractérisée par le fait que l’Etat bourgeois unitariste apparaît clairement comme un oppresseur des peuples flamand et wallon et du peuple de Bruxelles.

Les partis bourgeois et les hommes politiques au service de la bourgeoisie, du P.S.C. aux khrouchtchéviens, se sont évertués dès lors à imaginer des solutions de remplacement qui, en donnant aux peuples de Belgique l’illusion d’une libre disposition, garantirait l’essence du pouvoir unitariste.

Les diverses « Tables rondes » qui se sont succédées pour trouver une solution à cette quadrature du cercle n’ont abouti qu’à démontrer que la bourgeoisie unitariste tourne désespérément en rond sans plus parvenir à tromper personne. En désespoir de cause, le gouvernement V.D.B. n’avait rien trouvé de mieux que la politique de l’autruche, en décidant la mise au frigo de ce problème « irritant »en l’assortissant d’un dernier expédient, tout aussi anti-démocratique que les autres, imaginé par Vanden Boeynants : la bilinguisation forcée.

Tout cela n’aboutit qu’à prouver la faiblesse grandissante des positions unitaristes. Tout cela n’aboutit qu’à mieux mettre en valeur la puissance de la montée fédéraliste dans le pays. En définitive, aucune force n’est en mesure de s’opposer indéfiniment à la volonté d’autodétermination des peuples.

La lutte des étudiants flamands de Leuven et son soutien massif par l’ensemble du peuple flamand font partie du vaste mouvement national, qui en Flandre comme en Wallonie, montre que les jours de la Belgique de 1830 sont comptés. La lutte pour l’intégrité culturelle et linguistique de la Flandre qui est menée à Leuven fait partie des revendications nationales démocratiques que la bourgeoisie « belge » n’a jamais satisfaites. Ce qu’elle n’a pas réalisé lors de sa période progressive, à l’époque du capitalisme ascendant, alors qu’elle constituait une classe révolutionnaire en lutte contre le féodalisme, elle ne le réalisera assurément pas à l’époque de l’impérialisme, alors qu’elle est devenue une classe réactionnaire.

L’autodétermination devra donc être arrachée, imposée. Le seul « fédéralisme » que la bourgeoisie unitaire songe, à la limite, et par diversion, à octroyer, c’est un fédéralisme de pacotille, un fédéralisme de façade, semblable à celui que prônent Genot et les khrouchtchéviens. Les faux fédéralistes, ces unitaristes camouflés, ont multiplié les tentatives inspirées uniformément par le même souci : sauver l’Etat bourgeois unitariste et monarchiste.

Des solutions « provincialistes » prônées par des Van Zeeland ou des Houben au « fédéralisme » émasculé des khrouchtchéviens ou des trotskistes de « La Gauche », en passant par des solutions « régionalistes » à trois ou à cinq des socialistes wallons et des amis de Monsieur Van Eynde, la ligne est une : ne pas faire droit à la volonté d’autodétermination des peuples de Belgique avec toutes ses conséquences.

Seul notre Parti a, sur ce point, proposé la solution logique et conséquente tirée de l’analyse des faits en inscrivant dans le programme du Front Uni Populaire la revendication de l’autodétermination des peuples de Belgique par la conquête du fédéralisme et de l’indépendance nationale.

Chacun des termes de cette revendication est rigoureusement pesé et correspond parfaitement à l’ensemble des besoins de la lutte en ce domaine. Il est important tout d’abord de bien voir et de bien faire voir que le fédéralisme n’est pas un but mais un moyen. Le but, c’est l’autodétermination, c’est l’exercice réel pour chacun des peuples de notre pays de son droit à disposer de lui-même. Il va de soi que l’autodétermination comporte également la possibilité pour chacun des peuples, soit de rechercher et de trouver les formes de rapports politiques et juridiques permettant au peuple flamand, au peuple wallon, au peuple de Bruxelles, de vivre harmonieusement ensemble au sein d’une même république fédérative, soit de choisir la voie de la séparation éventuellement estimée comme plus favorable à son épanouissement.

L’autodétermination peut donc être atteinte, dans le premier cas, par le fédéralisme, dans le second, par la séparation. Il appartient à chaque peuple de décider souverainement quelle voie lui semble la meilleure. Mais avant de choisir, il convient que ceux qui s’efforcent de le guider dans ce choix tiennent compte de l’ensemble des données historiques, économiques, politiques et sociales qui peuvent faire de ce choix un choix rationnel et non pas cette poussée passionnelle et irrationnelle qui fait de vous, ces jours derniers, un séparatiste cherchant un mauvais alibi dans l’Europe des trusts, voir un rattachiste de circonstance


Le 8 mars 1968

Il est, dit-on, des silences plus éloquents que des paroles. Votre silence obstiné, depuis la première lettre où nous avons entrepris de vous répliquer, montre votre embarras manifeste devant la réfutation de vos calomnies anti-communistes et devant le rappel et l’illustration des claires positions et de la juste action de notre Parti en ce qui concerne l’autodétermination des peuples de Belgique.

Depuis le début de cette réplique, au fil des jours et de semaines, le bruit fait dans le pays sur cette question n’a cessé, lui, de s’accroître et, au moment d’en venir à notre conclusion, il se trouve que la question du droit des peuples de Belgique à disposer d’eux-mêmes occupe l’entièreté de la scène politique. La fameuse « « trêve linguistique », chère à Vanden Boeynants, s’est retournée comme un boomerang contre lui-même et son gouvernement, le faisant s’écrouler lamentablement. Depuis, l’affolement des tenants du régime unitariste n’a fait que s’amplifier car ces messieurs ne s’y trompent pas : en Wallonie comme en Flandre et aussi à Bruxelles, tous les palliatifs qu’ils avaient imaginés ces dernières années pour sauver à tout prix la structure unitariste du pays ont été rendus caducs (avant même d’être mis en pratique) par la rapidité d’une prise de conscience populaire qui peut être, demain, à la base de puissantes luttes.

Ces messieurs tentent, une fois de plus, de s’en tirer en organisant une kermesse électorale où chacun des partis de la bourgeoisie cherche, selon la coutume, à gruger le concurrent en faisant assaut de démagogie. Mais la foire électorale de 1968 a un caractère bien particulier. Elle met, en effet, en évidence, d’une manière aveuglante, la division profonde des partis unitaristes eux-mêmes. L’éclatement du P.S.C., pieusement appelé « distanciement » par l’ineffable Parisis, s’il est le plus spectaculaire, ne doit pas faire oublier que « la Belgique nouvelle » de Collard-Van Eynde est tout aussi déchirée entre Klemskerke et Verviers que celle du « compromis des Belges » d’Omer Vanaudenhove qui cache mal l’équilibre plus qu’instable d’un P.L.P. écartelé entre le francophonisme obtus d’un Mundeleer, l’alignement obligatoire du Liberaal Vlaams Verbond sur les justes exigences du peuple flamand et l’orangisme mal camouflé de l’aspirant Stadhouder, le fier Omer soi-même.

Un fait nouveau aussi de ces dernières semaines, c’est qu’à peu près plus personne n’ose encore se présenter comme un défenseur ou en « mainteneur » de l’Etat unitariste bourgeois tel qu’il fut conçu en 1830. Outre les partis du régime, c’est une course folle à qui avancera les formules les plus ronflantes pour le « règlement global » de ce qui est appelé « le contentieux entre les communautés ». Mais les roulements de tambours et les coups de cymbales qui accompagnent ces solutions de bonimenteurs – et qui ne feront que s’accroître d’ici le 31 mars – sont en proportion directe du vide de leur contenu. Nous l’avons montré précédemment à propos des formules « provincialistes » ou « régionalistes ». Les nouvelles formules avancées ces jours-ci n’en diffèrent que par l’emballage. Le contenu reste le même et leur trait commun consiste à sauvegarder, sous d’autres apparences », la structure unitariste et monarchiste de l’Etat. N’y revenons donc plus.

Mais à côté de ces unitaristes honteux, que penser de ceux qui sur les tréteaux s’agitent en se présentant comme « fédéralises » ? Qu’il s’agisse, d’une part, du Rassemblement Wallon, nouvelle façade électorale du Parti Wallon dont vous êtes l’oracle et le porte-parole autorisé, et d’autre part, la Volksunie, ce qui frappe chaque fois, c’est l’imprécision voulue quant au contenu de ce fédéralisme, c’est le refus obstiné et calculé de ne pas parler d’autodétermination et c’est, en conséquence, la revendication d’un « fédéralisme à deux » qui est avancée.

S’il faut en croire l’émission organisée à « Europe n° 1 », votre ondoyante position sur la question semble bien vous avoir fait abandonner, pour des raisons d’opportunité électorale, votre profession de foi séparatiste du Trocadéro. Mais cela n’a pas pour autant donné une signification plus claire à vos conceptions fédéralistes dont la caractéristique fondamentale est, non pas de considérer le peuple flamand comme un peuple frère, mais bien de le présenter faussement comme un bloc impérialiste homogène, comme une « marée flamande » dont il faudrait sauver la Wallonie !

La Volksunie, quant à elle, vient de publier un « Manifeste au peuple wallon » qui montre une bien plus grande habileté dans le ton et dans la manière, mais qui est tout aussi vague pour ce qui concerne la définition du contenu du fédéralisme et qui débouche, lui aussi, sur la proposition d’un fédéralisme à deux. On peut lire notamment dans ce texte cette phrase significative : « Les deux communautés … désirent une large autonomie »…

Le caractère réactionnaire de la Volksunie n’est pas à démontrer, malgré ses prétentions à se présenter comme le tenant d’un « nationalisme populaire ». Mais ce qu’il est important de voir, c’est que ce caractère réactionnaire, anti-démocratique, se manifeste notamment par la formule du fédéralisme à deux faisant bon marché des aspirations du peuple de Bruxelles. Et, pour le justifier, la Volksunie se sert des mêmes faux arguments que vous.

Dans son manifeste, on peut lire, en effet : « Pour éviter tout malentendu, il est utile de faire savoir en premier lieu que tout fédéralisme à trois est pour nous inacceptable… Bruxelles peut seulement être le lieu où les deux communautés peuvent se rencontrer sur un pied d’égalité ». Réactionnaire aussi, dans les deux cas, la volonté proclamée d’inscrire ce fédéralisme à deux au sein d’une Europe des trusts et de faire de Bruxelles, à défaut d’un « district national », un « district européen », ce qui aurait comme conséquence immédiate de faire des habitants de la capitale des citoyens de seconde zone en élargissant la fameuse « zone neutre » à l’ensemble de la région bruxelloise.

Il va de soi que de telles propositions interdisent évidemment à la Volksunie comme à vous-mêmes de parler d’autodétermination. Mais en marquant ainsi votre mépris pour les aspirations du peuple de Bruxelles vous montrez en même temps, sans le vouloir, un égal mépris pour le peuple wallon et pour le peuple flamand et, en paraphrasant un peu une formule célèbre, on pourrait dire à ce sujet : « Un peuple qui en méprise un autre ne saurait être libre ».

Pour ce qui concerne le « fédéralisme » des khrouchtchéviens et des trotskistes de « La Gauche », il ne s’agit pas, nous l’avons montré souvent, que d’un fédéralisme de circonstance, propre à des opportunistes. La récente formule de « La Gauche » : « Hors du fédéralisme et des réformes de structure point de salut » montre bien de quoi il s’agit : créer la confusion en mêlant des mythes réformistes à la lutte pour le fédéralisme.

Seul notre Parti, nous l’avons dit, justement parce qu’il est révolutionnaire, a été en mesure de regarder en face la réalité de la question nationale en Belgique, d’en faire une juste analyse, de proposer une solution répondant pleinement aux aspirations nationales et démocratiques des peuples de Belgique et d’indiquer les moyens de nature à imposer cette solution, en rejetant toute illusion susceptible de freiner le développement de la lutte.

Il n’y a jamais eu, il n’y a pas et il n’y aura jamais de « nation belge » au sens scientifique du terme, pour la bonne raison que l’absence de langue commune enlève une caractéristique qui est essentielle pour qu’une nation existe en tant que telle. Il existe en Belgique, deux peuples qui ont, si l’on peut dire, une « vocation » nationale : le peuple wallon et le peuple flamand dont on peut parfaitement concevoir, s’ils en viennent à se séparer, qu’ils se constituent en nations. Il existe en outre en Belgique, sur un territoire qui n’est pas encore clairement délimité, mais va bien au-delà des dix-neuf communes constituant administrativement aujourd’hui l’agglomération bruxelloise, un autre peuple qui n’a pas la même vocation nationale que le peuple wallon et le peuple flamand, par le fait même de sa dualité linguistique.

Cette caractéristique amène certains nationalistes wallons comme certains nationalistes flamands à nier l’existence d’une réalité spécifique à Bruxelles en prétendant, comme c’est le cas de l’Aktie-Komitee du 5 novembre, obliger les habitants de Bruxelles à se considérer, soit comme Flamands, soit comme Wallons. C’est là ne pas tenir compte du fait que l’immense majorité des habitants de la région de Bruxelles refusent de se considérer comme Flamands ou comme Wallons, malgré les liens qui peuvent les rattacher soit au peuple wallon, soit au peuple flamand.

D’autre part, le peuple wallon, le peuple flamand et le peuple de Bruxelles, sont, de la même manière, à des titres égaux, quoique à des degrés divers, en butte à l’oppression, à l’exploitation, aux vexations, aux brimades et aux conséquences toujours plus pénibles de la politique de trahison nationale qui sont le fait de la bourgeoisie unitariste. Les peuples de Belgique ont donc un ennemi commun, devenu l’acolyte, depuis plus de vingt ans, du principal ennemi des peuples du monde, l’impérialisme américain.

C’est de ces faits-là qu’il faut partir pour comprendre ce qui se passe actuellement en Belgique et pour orienter justement la lutte commune du peuple wallon, du peuple flamand et du peuple de Bruxelles pour leurs droits nationaux et démocratiques.

Satisfaire ces aspirations nationales et démocratiques, c’est créer les conditions propres à assurer l’autodétermination véritable et plénière de chacun des trois peuples. Tel est le but, répétons-le, qui ne peut, à aucun moment, être perdu de vue. Cette autodétermination comporte, bien entendu, le droit à la séparation. Mais, sur ce point, notre Parti estime que, dans les circonstances historiques et politiques actuelles, cette autodétermination des trois peuples peut être valablement assurée par le fédéralisme. Toute la question consiste dès lors à savoir de quel fédéralisme il s’agit. Là est la question centrale. S’il s’agit d’un fédéralisme qui, a priori, limite la compétence des Etats fédérés, il est bien entendu impossible à un tel fédéralisme d’assurer véritablement le droit à l’autodétermination.

En fait, il n’appartient à personne de dire à l’avance et de dicter une constitution fédérale. Il s’agira, le moment venu, d’un contrat signé en toute connaissance de cause, et par un accord unanime des trois peuples. Les termes de ce contrat devront faire l’unanimité des contractants et il ne sera mis en commun, au niveau de l’Etat fédéral, que les matières que l’on aura voulu mettre en commun. Il va de soi qu’il s’agit là d’un principe général et que l’autodétermination sera à la mesure de la maturité de la lutte de chaque peuple. Il va de soi aussi que, le moment venu, il faudra, au niveau de chaque peuple, comme au niveau de l’Etat fédéral, tirer les conséquences institutionnelles des nouveaux rapports établis, tout comme, dans le domaine de la délimitation de la région bruxelloise notamment, ou dans le problème des Fouron, il faudra assurer une consultation démocratique de la population.

Seul le fédéralisme a trois est donc une solution qui garantisse véritablement le droit des peuples de Belgique à disposer d’eux-mêmes, ce droit démocratique bourgeois que la bourgeoisie unitariste foule aux pieds, que les petits bourgeois nationalistes et pseudo-fédéralistes se refusent à appliquer avec toutes ses conséquences et que seuls, à notre époque, la classe ouvrière et son parti d’avant-garde, le Parti Communiste, unissant autour d’eux les plus larges couches de la population, sont en mesure de réaliser pleinement.

Et nous touchons là un autre aspect essentiel du débat qui nous divise. C’est le problème des moyens d’action à mettre en œuvre. A supposer même que vous et vos pareils, soyez un jour ou l’autre capables de discerner une solution juste, telle que nous venons de l’exposer, comment ne pas voir que les moyens politiques que vous préconisez font partie du magasin aux illusions de la bourgeoisie ? Où donc, François Perin, sont les appels à l’action directe d’antan ?

Dans quel tiroir de l’oubli, le M.P.W., comme vous-même, avez-vous placé l’appel de Yerna à l’action décidée du peuple wallon, lancé à Liège en 1962 ? Aujourd’hui, vous ne vous battez plus que pour quelques sièges de plus au Parlement. Ce Parlement défunt, où vous avez brillé, il est vrai, sera dans un mois d’ici, remplacé par un autre et il ne faut pas être devin pour imaginer que sa géographie politique sera assez différente de celle que nous avons connue. Mais qui peut croire que demain, quels que soient les changements intervenus dans les comptes et décomptes de sièges des partis bourgeois, quelque chose de valable puisse sortir d’un cirque parlementaire qui a pour but essentiel de servir de façade à la dictature de la classe dominante ?

Et d’ailleurs, voyons les choses en face, si comme on peut aussi le prévoir, l’impasse se fait encore plus grande qu’actuellement, si la déroute des partis unitaristes se fait trop lourde, les rendant inaptes à leur tâche de piliers du régime, ce qui n’est actuellement qu’une fascination larvée peut se transformer demain en un fascisme en bonne et due forme destiné à maintenir, à tout prix, par la violence la plus ouverte, ce que la démocratie parlementaire bourgeoise se serait révélée inapte à préserver.

C’est pourquoi nous dénonçons les illusions que veulent semer ceux qui sont atteints, comme disait Lénine de « crétinisme parlementaire ». Les communistes ne s’abaissent pas à dissimuler leurs opinions. Dénonçant le Parlement bourgeois pour ce qu’il est, ils sont néanmoins prêts à y occuper leur place de révolutionnaires, à s’en servir comme d’une tribune. Mais leur effort principal, essentiel, se porte vers l’organisation de l’action populaire de masse, sur tous les fronts. C’est là leur tâche de chaque heure, de chaque minute, leur devoir de révolutionnaires, de marxistes-léninistes.

Et sur le front de la lutte pour le fédéralisme, c’est de la même manière qu’ils agissent, démasquant les ennemis et préparant les masses aux combats inévitables et libérateurs. A aucun moment, les communistes ne séparent cette lutte des autres luttes, que ce soit celle pour les revendications du travail, pour la défense des libertés démocratiques, pour l’indépendance nationale et pour la solidarité internationaliste.

Plus que jamais aujourd’hui toutes ces luttes sont liées, plus que jamais aujourd’hui il apparaît que la lutte pour un authentique fédéralisme, tel que le définit notre Parti, ne peut se faire que par la destruction de l’Etat bourgeois unitariste. Et par là-même, nous le disons, une voie peut s’ouvrir vers une république populaire fédérative, vers une démocratie prolétarienne.

C’est l’importance de la lutte des masses qui décidera en définitive jusqu’où ira la lutte pour un Etat fédéral. Notre but avoué, proclamé, c’est la société socialiste et, au-delà, la société communiste. Bien des faits nous permettent de penser que la lutte pour l’autodétermination des peuples de Belgique par la conquête du fédéralisme et de l’indépendance nationale peut nous faire avancer dans cette voie. Mais tout aussi clairement nous disons que, dans cette lutte, nous ne voulons brûler aucune étape et que l’étape actuelle, l’étape pour la réalisation du droit des peuples de Belgique à disposer d’eux-mêmes est une étape au cours de laquelle, en Wallonie, comme en Flandre, comme à Bruxelles peuvent se regrouper, dans un très large front uni populaire ayant pour noyau la classe ouvrière et son parti – et même en dehors de ce front, les couches les plus larges et les plus diverses de la population. Y compris, François Perin, des hommes comme vous si, par extraordinaire, un minimum de sagesse et de raison politique leur revenait, un minimum d’attachement véritable à la Wallonie et au peuple wallon, un minimum de modestie et de courage dans une bataille face à un ennemi que vous avez su parfois bien décrire mais que vous ne combattez pas véritablement.

Il ne faut pas se cacher, néanmoins, que votre récente diversion chauvine et rattachiste laisse peu d’espoir et donne peu de crédit à votre retour à l’action fédéraliste.

Mais, avec ou sans vous, le peuple wallon, comme le peuple flamand et le peuple de Bruxelles, sauront un jour prochain, sous la direction de leur authentique avant-garde, trouver la voie de leur commune libération.

Stéphane Struelens

ANNEXE

ÉDITORIAL de FRANÇOIS PERIN dans « Forces Wallonnes »

Je voudrais profiter de l’accalmie politique du début de l’an pour aborder avec la plus grande clarté possible un sujet qui n’est pas lié à l’actualité immédiate.

Le public ne connaît pas très bien notre position à l’égard des communistes. Ne sommes-nous pas comme eux CONTRE L’OTAN ? Certains d’entre nous ne les fréquentent-ils pas au sein du M.P.W. où ils sont représentés ?

Le moment est venu de faire le point et d’éliminer toute équivoque dans l’esprit des gens.

Commençons par le parti communiste le plus important : celui qui existe dans ce pays depuis 1921 et dont le fil conducteur est la fidélité à l’égard de l’U.R.S.S.

Ce parti a suivi imperturbablement toutes les fluctuations de l’U.R.S.S. : stalinien sous le règne de Staline, déstalinisé sous Khrouchtchev, modéré et prudent sous Kossyguine et Brejnev, il a été, il faut bien le dire, la mouche du coche des événements politiques et sociaux du pays.

Le parti communiste traditionnel est-il utile dans la mesure où il fait pression sur le P.S.B.?

La vérité nous oblige de dire qu’il y a longtemps qu’il ne fait plus pression sur rien.

A l’origine, c’est une dissidence socialiste reliée à un événement de portée mondiale, la révolution d’octobre 1917. A part la poussée éphémère de 1946, le P.C. est une sorte d’abcès refroidi, permanent et inoffensif comme un durillon sur la vieille peau socialiste. Tout le monde s’y est fait. Il ne gêne ni n’inquiète vraiment personne.

Personne ne redoute sa croissance. Personne ne s’imagine sérieusement son accession au pouvoir. Personne ne craint sa dictature.

Il sert à peine de dépotoir à certains électeurs socialistes mécontents.

Il ne joue même plus le rôle d’une minorité active profitant de circonstances plus ou moins tumultueuses.

Au M.P.W. il n’est pas l’aile extrémiste mais bien une sorte de frein modérateur ! Il est contre tout « aventurisme ».

Pourquoi cette mollesse, pourquoi cette faible température ? C’est ce que nous allons essayer d’expliquer.

Cette attitude est le résultat direct de la fidélité inconditionnelle que voue le P.C. à l’U.R.S.S.

Nous croyons que ce dernier pays est profondément pacifique. L’URSS se contente de régner sur son immense empire qui va du rideau de fer divisant l’Allemagne vaincue, jusqu’au nord Pacifique, aux portes du Japon et des USA. L’URSS ne veut à aucun prix le risque d’une guerre généralisée. Elle a donc décidé de pratiquer, DANS SON INTÉRÊT, la coexistence pacifique avec son grand rival, les USA.

Elle respecte l’aire géographique de l’hégémonie américaine, l’Europe occidentale en fait partie. Bien entendu, elle préfère que le partenaire adverse américain soit relativement affaibli dans sa zone d’influence. Elle préconise pour les Etats d’Europe occidentale … l’indépendance nationale ! C’est le mot d’ordre donné aux partis communistes occidentaux. Bien entendu, elle est fermement opposée à l’union politique de ces Etats européens occidentaux. Elle souhaite que ceux-ci, qu’elle ne songe pas à conquérir et qu’elle n’escompte pas voir dominés par les partis communistes, restent des Etats moyens ou médiocres, neutralisés, sans dynamisme et sans puissance.

On comprend que cela soit son intérêt. Ce n’est pas celui des peuples d’Europe.

La première pomme de discorde entre les Fédérés de M. Mitterand et les communistes sera l’Europe. L’alliance de la gauche française est purement négative. Elle a pour objet de renverser de Gaulle. Ceci fait, la rupture de l’unité européenne suivra à brève échéance. L’URSS assignera aux P.C. occidentaux, la mission de tenter d’empêcher la constitution de l’Europe unie, troisième grande puissance du monde.

Les communistes français sont prêts à soutenir la thèse de fédérés sur l’entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché Commun, à condition que leurs alliés renoncent à TOUTE CONSTRUCTION SUPRANATIONALE EUROPÉENNE. Une Europe diluée en union douanière, investie par l’influence américaine – passe encore – une Europe politique puissante et réellement indépendante, c’en est trop pour les communistes. Voilà à quoi ils servent.

En Belgique, ils ne servent à rien du tout.

Ces partis que l’on croit révolutionnaires ne sont en réalité que les instruments de conservation d’une puissance soviétique qui a renoncé à toute extension en dehors de ses énormes limites actuelles.

Devant ce conservatisme prudent, la colère des communistes dissidents pro-chinois est sans borne. Autant les communistes traditionnels sont refroidis et se battent les flancs à la recherche d’on ne sait quel rapprochement dérisoire avec les socialistes (c’est la coexistence pacifique du parti soviétique avec le parti américain) autant les communistes pro-chinois poussent-ils le délire révolutionnaire jusqu’au paroxysme.

Le communisme pour ces derniers est encore une mystique révolutionnaire mondiale. Les communistes pro-chinois gardent la foi du charbonnier et le fanatisme du croyant. C’est une sorte d’islam rouge dont le prophète est Mao Tsé-toung. Ils ne peuvent admettre que l’idéologie salvatrice se refroidisse et se fige dans les limites d’un territoire si énorme soit-il. Le monde entier doit être embrasé ; le repli prudent de l’URSS dans les limites de sa zone d’influence depuis la fin de la deuxième guerre mondiale est une trahison et une sorte de sacrilège.

Le sectarisme intransigeant règne donc dans leurs rangs jusqu’à l’absurde. Aussi les condamnations, les anathèmes et les exclusions pleuvent en tous sens. Le communisme pro-chinois, complètement incapable de prendre conscience des conditions objectives d’ordre économique, social et psychologique dans lesquelles vivent les peuples d’Europe occidentale, constitue une secte qui n’a aucune chance de s’enraciner dans les masses de nos pays.

Ils sont des témoins exaltés du Marxisme-léninisme revu par MaoTsé-toung comme d’autres sont les « Témoins de Jéhovah ».

Reste une troisième sorte de communistes qui, à vrai dire, ne s’intitulent pas comme tels et qui sont d’autres témoins de la foi marxiste. Leur terre d’élection est l’Amérique latine et en général les pays sous-développés où règne la guérilla endémique.

Leurs héros favoris sont Fidel Castro et Che Guevara. Leur Marxisme-Léninisme est fortement teinté de Trotskisme. Ils se sont regroupés sous l’égide d’Ernest Mandel et du député Le Grève dans une Confédération Socialiste des Travailleurs dont l’aile wallonne, au lieu de s’appeler honnêtement comme à Bruxelles « Union de la Gauche Socialiste », garde l’étiquette « Parti Wallon des Travailleurs » sous laquelle j’ai été élu en 1965 à Liège. C’est une confusion dont je ne suis pas responsable.

Ils n’ont voulu, à aucun prix, fusionner avec le Front Wallon de Robert Moreau, en juin 1965. La « pureté doctrinale » marxiste, pour eux, passe avant tout.

Faisant, de cœur et en esprit, la révolution des autres – sans risque, bien entendu, puisque leur pression est d’ordre intellectuel – il est inévitable qu’ils soient quelque peu dépassés par rapport aux événements qui nous concernent directement.

L’Europe occidentale et particulièrement notre pays ne ressemblent en aucune façon à l’Amérique latine ou au Sud-Est asiatique.

Il faudrait, écrivait Che Guevara, avant de mourir, créer partout des Vietnam pour obliger les Américains à disperser leurs forces. Ce n’était pas un conseil à l’égard des intellectuels de gauche bruxellois. Certains exaltés de la C.S.T. reprennent cet appel et en font un slogan qu’ils clament dans des réunions confidentielles inoffensives … à Bruxelles !

Pensent-ils à organiser la guérilla anti-américaine dans le bois de la Cambre ou dans les grottes de Han ?

La vérité m’oblige à dire que la seule force politique EFFICACEMENT anti-américaine en Europe occidentale, c’est de Gaulle !

Voilà une hérésie que nos marxistes révolutionnaires ne peuvent supporter !

L’esprit d’indépendance de de Gaulle étendu à l’Europe unie quand le poids de la tutelle américaine commencera à être jugé par beaucoup de moins en moins justifiable : voilà notre espoir à nous et notre ligne politique.

Ce n’est pas une ligne facile, mais c’est du moins la nôtre : elle peut s’inscrire dans notre réalité européenne. Elle a une chance de s’incarner dans le réel.

Il est plus facile de fuir par l’imagination et la passion sous d’autres cieux où notre influence réelle est nulle, que d’agir sur place en tenant compte des conditions qui nous sont propres.

La politique est action. Pour nos trois catégories de communistes, il semble que ce soit une sorte de religion ou de rêve propre à satisfaire la soif d’absolu et le besoin de certitude ou d’exaltation enthousiaste qui couvent en certaines consciences. Les communismes seraient-ils pour un petit nombre la revanche d’un besoin religieux insatisfait dans un monde devenu sceptique ?

Quoi qu’il en soit, ne comptons guère sur eux pour animer efficacement l’action wallonne. Leurs priorités sont sentimentalement aux confins du monde, là où ils ne peuvent rien et où ceux qui combattent ignorent leur existence !

Ces mouches du coche de la révolution des autres seront parfois avec nous, parfois aussi contre nous, au nom de je ne sais quel article de foi théorique, ou au nom de je ne sais trop bien quelle fidélité.

Si la tournure des événements en Belgique ne devait pas correspondre à leur catéchisme révolutionnaire ou à une stratégie dictée de l’extérieur, ils seraient prêts à se retourner contre nous, jetant une certaine confusion et rejoignant – « objectivement » comme ils disent dans leur jargon – les rangs des conservateurs.

Editorial de François Perin dans « Forces Wallonnes »

lundi 15 avril 1968


Parti Communiste de Belgique [Grippa]