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Les thèses de Karl Marx sur Feuerbach - 2e partie : la première thèse

Pour faciliter la compréhension de chaque aspect de la première thèse, celle-ci est ici découpée phrase par phrase.

Traduction classique

Le principal défaut, jusqu’ici, du matérialisme de tous les philosophes – y compris celui de Feuerbach est que l’objet, la réalité, le monde sensible n’y sont saisis que sous la forme d’objet ou d’intuition, mais non en tant qu’activité humaine concrète, en tant que pratique, de façon non subjective.

Traduction corrigée

Le principal manquement de tout matérialisme jusqu’ici – celui de Feuerbach y compris – est que l’objet, la réalité, la sensibilité, n’est saisi que sous la forme de l’objet ou de la vue, mais pas comme activité humaine relevant des sens, comme pratique, pas subjectivement.

Comme on le voit ici, la traduction classique contient des erreurs extrêmement graves, faisant dire à Karl Marx finalement le contraire de ce qu’il affirme.

Karl Marx ne parle pas d’un défaut du matérialisme, au sens d’une erreur, mais bien d’un défaut en tant que manque. C’est très important, car Karl Marx veut ici souligner qu’il manque littéralement une dimension dans le matérialisme ayant existé jusque-là. Rater cette étape, c’est rater à quel point la dimension, une fois trouvée, va être soulignée.

La seconde erreur, tout aussi grave, est que la traduction parle de l’objet, de la réalité, de la sensibilité (et non pas du « monde sensible ») comme de choses différentes, avec le verbe être au pluriel, alors que Karl Marx utilise le singuler, car pour lui il s’agit ici d’une seule et même chose.

Ce que dit Karl Marx peut être résumé sous la formule objet = réalité = sensibilité.

Procéder à une division là où Karl Marx voit une unité a une conséquence irréparable, dans la mesure où la traduction classique explique de manière erronée que cet objet, cette réalité, cette sensibilité, ne serait saisi par l’ancien matérialisme que « sous la forme d’objet ou d’intuition ».

Or, Karl Marx ne dit pas cela, il dit que l’ancien matérialisme saisissait cet objet, cette réalité, cette sensibilité, « sous la forme de l’objet ou de la vue », c’est-à-dire sans établir de rapport direct unificateur avec la réalité.

Utiliser le terme d’intuition est absurde, car justement l’intuition présuppose un certain rapport à une chose, alors que Karl Marx souligne l’absence de rapport direct, authentique. D’où justement sa conclusion, où Karl Marx aboutit à un point de vue qui est à l’opposé de celui de la traduction classique.

Comparons justement la fin des deux traductions :

1. mais non en tant qu’activité humaine concrète, en tant que pratique, de façon non subjective.

2. mais pas comme activité humaine relevant des sens, comme pratique, pas subjectivement.

La traduction classique fait dire à Karl Marx qu’il reproche une lecture subjective de la part de l’ancien matérialisme, alors que justement Karl Marx dit le contraire : il faut une lecture subjective.

La traduction classique explique que la pratique serait concrète justement en étant séparée de la personne ayant cette pratique ; Karl Marx explique au contraire que ce n’est qu’avec la participation subjective à la pratique que celle-ci aboutit à la dignité du réel.

Cette erreur de traduction est très grave et saute aux yeux pour quiconque sait que le matérialisme nouveau exige l’implication dans le réel et non pas sa contemplation extérieure. Il faut vivre les faits pour les connaître ; impossible des les saisir de l’extérieur comme unn objet.

Si Karl Marx aboutissait au rejet de la subjectivité, il dirait le contraire de ce qu’il entend mettre en avant.

Traduction classique

C’est ce qui explique pourquoi l’aspect actif fut développé par l’idéalisme, en opposition au matérialisme, — mais seulement abstraitement, car l’idéalisme ne connaît naturellement pas l’activité réelle, concrète, comme telle.

Traduction corrigée

De là est arrivé que le côté actif, en opposition au matérialisme, fut développé par l’idéalisme – mais seulement de manière abstraite, étant donné que l’idéalisme, naturellement, ne connaît pas l’activité sensible, réelle, en tant que telle.

Karl Marx ne parle pas d’activité réelle et concrète, mais d’activité sensible et réelle ; la traduction classique est ici erronée sans aucune ambiguité possible, dans la mesure où on retrouve le refus de la dignité du réel déjà constaté au début de la première thèse dans la traduction classique.

Traduction classique

Feuerbach veut des objets concrets, réellement distincts des objets de la pensée ; mais il ne considère pas l’activité humaine elle-même en tant qu’activité objective.

C’est pourquoi dans l’Essence du christianisme, il ne considère comme authentiquement humaine que l’activité théorique, tandis que la pratique n’est saisie et fixée par lui que dans sa manifestation juive sordide.

C’est pourquoi il ne comprend pas l’importance de l’activité « révolutionnaire », de l’activité « pratique-critique ».

Traduction corrigée

Feuerbach veut des objets sensibles, véritablement distincts des objets de la pensée ; mais il ne saisit pas l’activité humaine elle-même comme activité objective.

Il ne considère partant de là, dans L’essence du christianisme, que le comportement théorique comme celui vraiment humain, tandis que la pratique n’est saisie et fixée que dans sa forme d’apparition sale et juive.

Il ne comprend pas, partant de là, la signification de l’activité pratique-critique, « révolutionnaire ».

On a encore une fois un remplacement du terme « sensible » par un autre, ici celui de « concret ». De manière tout aussi grave, il est parlé d’activité théorique, alors que justement Karl Marx parle de comportement, pour bien souligner qu’il n’y a pas d’activité dans la théorie, la seule dignité étant celle du réel comme sensibilité.

Le second paragraphe de Karl Marx fait allusion à ce qu’explique Ludwig Feuerbach dans L’essence du christianisme, dans le chapitre La signification de la création dans le judaïsme. Analysant la signification historique de la religion selon les contextes, il dénonce la religion, ici juive, comme expression de l’utilitarisme borné :

« L’enseignement de la création provient du judaïsme ; il est lui-même l’enseignement caractéristique, l’enseignement fondamental de la religion juive.

Le principe qui est ici son fondement n’est pas tant le principe de la subjectivité que vraiment celui de l’égoïsme.

L’enseignement de la création dans sa compréhension caractéristique ressort seulement de ce point de vue, où l’être humain soumet en pratique la nature seulement à sa volonté et son besoin, et partant là également la rabaisse dans sa force de conceptualisation comme simple appareillage, un produit de la volonté (…).

Les Juifs ont conservé leur spécificité jusqu’à aujourd’hui. Leur principe, leur dieu est le principe le plus pratique du monde – l’égoïsme, et plus précisément l’égoïsme dans la forme de la religion.

L’égoïsme est le Dieu, qui ne laisse pas ses serviteurs être confondus. L’égoïsme est essentiellemet monothéiste, car il n’a comme but qu’un seul, que lui-même. »

Feuerbach est matérialiste, mais il a du mal avec la dynamique sujet – objet, en raison de son incompréhension de la dialectique. Par conséquent, en un certain sens, toute activité revient pour lui immédiatement à un matérialisme vulgaire.

La pratique est bornée dans le particulier chez Ludwig Feurbach ; elle n’a pas la dignité de l’universel.

Toute communauté fermée sur elle-même, prisonnier dans son immédiateté dans les actes de son quotidien, sa vision du monde se résumant à cela et son particularisme devenant son identité à travers cette pratique matérielle réductrie par rapport à la réalité, est donc critiquable.

Karl Marx et Friedrich Engels, en voyant l’universel dans le particulier et le particulier dans l’universel, permettent une vraie dignité du réel, dans le sens pratique, et non plus seulement théorique.