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Les philosophes de l’Antiquité grecque - 5e partie : Xénophane, Parménide et le culte de l’un

Avant Empédocle, deux « philosophes » ont tenté de modifier la perspective de Pythagore. Xénophane et Parménide avaient cherché à renforcer le côté divin, afin de donner plus de poids à l’établissement de la dimension ouvertement religieuse.

Xénophane, qui vécut au VIe siècle avant J.-C., témoigne du combat déjà fort marqué contre le polythéisme, Homère étant bien entendu une cible évidente dans ce combat, de par sa célébration de l’ancienne époque, et de par ses dieux aux traits humains.

Xénophane fait ainsi le reproche suivant :

« Homère et Hésiode ont attribué aux dieux tout ce qui, chez les hommes, est honteux et blâmable ; le plus souvent ils leur prêtent des actions criminelles : vols, adultères, tromperies réciproques. »

Xénophane affirmait ainsi la religion comme vision explicative de l’univers, ce qui ne pouvait aller avec une perspective simplement anthropocentrique des « dieux ». A ses yeux :

« Si les bœufs et les chevaux et les lions avaient des mains et pouvaient, avec leurs mains, peindre et produire des œuvres comme les hommes, les chevaux peindraient des figures de dieux pareilles à des chevaux, et les bœufs pareilles à des bœufs. »

On est donc là bien dans une étape d’offensive contre le polythéisme, au nom d’une lecture scientifique du monde. Affirmer Dieu, c’est en effet affirmer l’unité de l’univers et donc une possible compréhension de celui-ci, même partielle. A cela s’ajoute la possibilité de pouvoir agir de manière correcte, d’être moral, de savoir ce qu’il faut faire. Le mystique est alors celui qui transmet le message « divin » et annonce ce qu’il faut faire pour être « conforme » aux exigences de la réalité.

Diogène Laërce présente de la manière suivante la pensée de Xénophane :

« Dieu est une substance sphérique ; il n’a aucune ressemblance avec l’homme. Le Tout voit, le Tout entend, mais il ne respire pas. Il est en même temps toutes choses, intelligence, pensée, éternité. Xénophane a le premier proclamé que tout ce qui est engendré est périssable, et que l’âme est un souffle. Il enseignait encore que la pluralité est inférieure à l’intelligence. »

Xénophane pose ici les principes élémentaires de toute religion monothéiste : Dieu équivaut à l’univers, il est toujours le même, alors que ce qui se déroule dans l’univers se modifie constamment. Empédocle a de fait la même conception, et les « philosophes » grecs reprennent ainsi cette perspective à l’Inde et à l’Egypte.

On a le principe de la cassure, de la séparation radicale entre les humains et Dieu, les dieux n’étant considérés que comme des illusions propre aux humains à un certain moment de l’histoire. Xénophane dit ainsi de Dieu :

« Tout entier il voit, tout entier il pense, tout entier il entend.

Mais, sans labeur aucun, son penser mène tout.

Il reste, sans bouger, toujours en même état ; il ne lui convient pas de s’en aller ailleurs.

Les mortels croient que les dieux sont nés comme eux, qu’ils ont des sens, une voix, un corps semblable aux leurs. »

Dieu est ainsi l’univers, la totalité de ce qui est, et l’explication du mouvement qui existe. C’est là l’utilité du concept de Dieu. A la suite de Xénophane, Parménide a au Ve siècle repris cette argumentation.

La problématique de Parménide est la même que celle qui sera au cœur du bouddhisme : quel rapport entre l’être, en tant que ce qui existe, avec le fait de ne pas exister ? Parménide fournit une réponse simple : il n’y a que l’être, il n’y a pas de non-être.

Parménide propose donc une rupture avec le pythagorisme en disant que les nombres, au final, ne sont pas ce qui est véritable, que tout cela relève de l’opinion : seul le « 1 » originel, l’ensemble, mérite notre attention. En ce sens, il est en quelque sorte un équivalent du théologien hindouiste Adi Shankara.

Voici ce que dit Parménide :

« Il ne reste plus qu’un procédé ; c’est celui qui consiste à poser l’être.

Dans cette voie, bien des signes se présentent pour montrer que l’être est sans naissance et sans destruction, qu’il est un tout d’une seule espèce, immobile et infini ; qu’il n’a ni passé, ni futur, puisqu’il est maintenant tout entier à la fois, et qu’il est un sans discontinuité.

Quelle origine, en effet, lui chercheras-tu ? D’où et comment le feras-tu croître ? Je ne te laisserai ni dire, ni penser qu’il vient du non-être ; car le non-être ne peut se dire ni se comprendre.

Et quelle nécessité, agissant après plutôt qu’avant, aurait poussé l’être à sortir du néant ?

Donc il faut admettre, d’une manière absolue, ou l’être, ou le non-être. Et jamais de l’être la raison ne pourra faire sortir autre chose que lui-même. C’est pourquoi le destin ne lâche point ses liens de manière à permettre à l’être de naître ou de périr, mais le maintient immobile. »

Adi Shankara ne dit pas autre chose : il y a l’apparence du mouvement, mais l’univers ne saurait être différent, sa nature est toujours la même, il n’y a que lui qui existe réellement.

De par sa dimension, on ne saurait par ailleurs en parler – on a là la même perspective que l’hindouisme.

Parménide fait alors de larges commentaires au sujet du « 1 » : puisqu’on ne peut pas en séparer les morceaux même théoriquement, on ne peut pas le « diviser », en voir un début ou une fin ; de même comme il est entier et donc il ne lui manque rien.

On a ainsi un « monisme » : il n’y a que l’univers, mais comme chez Adi Shankara cet univers est considéré comme n’étant réel que comme entité totalement supérieure et inaccessible, incompréhensible.

Parménide en parle donc une sphère, en fait donc comme une série de cercles qui, par définition, n’ont ni début ni fin quel que soit le point sur lequel on se place.

Voici l’argumentation de Parménide, formulée sous forme de « sentences », témoignant de l’idéologie religieuse à laquelle participe la démarche de ce « philosophe » :

« Il n’est pas divisible, puisqu’il est en tout semblable à lui-même, et qu’il n’y a point en lui de côté plus fort ni plus faible, qui l’empêche de se tenir uni et cohérent ; mais il est tout plein de l’être, et de la sorte il forme un tout continu, puisque l’être touche à l’être.

Mais l’être est immuable dans les limites de ses grands liens ; il n’a ni commencement ni fin, puisque la naissance et la mort se sont retirés fort loin de lui, et que la conviction vraie les a repoussées. Il reste donc le même en lui-même et demeure en soi : ainsi il reste stable ; car une forte unité le retient sous la puissance des liens et le presse tout autour.

C’est, pourquoi il n’est pas admissible qu’il ne soit pas infini ; car il est l’être qui ne manque de rien, et s’il ne l’était pas, il manquerait de tout.

Contemple fortement ces choses, qui sont présentes à l’esprit, quoique absentes (pour les sens) ; car rien n’empêchera l’être d’être uni à l’être, et rien ne fera qu’il soit dispersé entièrement et de tous côtés dans son arrangement, ni qu’il soit reconstruit.

Or, la pensée est identique à son objet. En effet, sans l’être, sur lequel elle repose, vous ne trouverez pas la pensée ; car rien n’est ni ne sera, excepté l’être, puisque la nécessité a voulu que l’être fût le nom unique et immobile du tout, quelles que fussent à ce sujet les opinions des mortels, qui regardent la naissance et la mort comme des choses vraies, ainsi que l’être et le non-être, le mouvement, et le changement brillant des couleurs.

Or, l’être possède la perfection suprême, étant semblable à une sphère entièrement ronde, qui du centre à la circonférence serait partout égale et pareille ; car il ne peut y avoir dans l’être une partie plus forte, ni une partie plus faible que l’autre.

En effet le non-être, n’étant pas, ne saurait empêcher l’être de former un tout homogène, et l’être ne saurait être privé d’être, ici davantage, là moins, puisqu’au contraire il est tout entier incorruptible ; car il demeure égal de tous côtés dans ses limites. »

Xénophane et Parménide ont ainsi formulé la dimension « unique » du divin, mais ils ont ainsi sacrifié la réalité, le mouvement. C’était impraticable politiquement, d’où la tentative d’Empédocle de prolonger l’idée de la sphère en disant que la réalité connaissait des cycles.

Et inversement, il y a eu la tentative de partir dans l’autre direction : de passer par le mouvement, les nombres, pour formuler une vision politico-religieuse.