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Les philosophes de l’Antiquité grecque - 1ère partie : la philosophie comme idéologie des cités-États

L’Iliade et L’Odyssée, écrites par une ou plusieurs personnes que l’histoire a résumé en la figure de Homère, est une œuvre très connue et également populaire en France. On a tendance à considérer, en raison de cela, que la Grèce de l’Antiquité était une sorte de région du monde composée d’Ulysse, d’Ajax et d’Agamemnon, peuplant des cités bien établies, d’un haut niveau culturel, etc.

Toutefois, ces œuvres datent en réalité d’entre 850 et 750 avant notre ère, alors que l’apogée de la civilisation grecque antique se déroule lors du Ve siècle avant notre ère. Ainsi, si les oeuvres écrites attribuées à une figure historique (par ailleurs douteuse) appelée Homère ont bien relevé de l’éducation de la jeunesse masculine de la Grèce antique, elles représentent surtout des mythes et légendes ayant une fonction politique.

Quelle est la raison de cela ? Elle est simple : c’est le passage d’une civilisation de tribus marquée par le patriarcat et le partage communautaire à un peuple organisé ayant constitué ses institutions et étant divisé en classes sociales.

La mythologie grecque correspondait à un état d’arriération institutionnelle et à un rapport avec la nature où les activités de celle-ci apparaissaient comme relevant de dieux agissant de manière erratique.

Cependant, la société grecque développée n’avait que faire de cette vision héroïque abstraite, personnalisant les phénomènes naturels, si elle ne s’accordait pas à une perspective rationnelle de gestion des cités-Etats. Aussi, si les dieux étaient vénérés dans leur ensemble, des dieux locaux commençaient à être célébrés en particulier, correspondant à l’établissement de communautés organisées, avec la classe dominante s’appuyant sur l’esclavage.

Voici comment Friedrich Engels, dans L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat, parle de ce passage :

« Dans la constitution grecque des temps héroïques, nous voyons donc la vieille organisation gentilice encore pleine de vie et de vigueur, mais nous y voyons déjà le commencement de sa ruine : le droit paternel, avec transmission de la fortune aux enfants, favorise l’accumulation des richesses dans la famille et fait de celle-ci une puissance en face de la gens ; la différence des richesses agit en retour sur la constitution en créant les premiers rudiments d’une noblesse et d’une royauté héréditaires ; l’esclavage, limité tout d’abord aux prisonniers de guerre, ouvre déjà la perspective de l’asservissement des membres mêmes de la tribu, et même des membres de sa propre gens ; l’ancienne guerre de tribu à tribu dégénère, dès cette époque, en brigandage systématique sur terre et sur mer pour conquérir du bétail, des esclaves, des trésors, donc en source normale de profit ; bref, la richesse est prônée et estimée comme bien suprême, et les anciennes règles gentilices sont profanées pour justifier le vol des richesses par la violence.

Il ne manquait plus qu’une seule chose ; une institution qui non seulement protégeât les richesses nouvellement acquises par les particuliers contre les traditions communistes de l’ordre gentilice, qui non seulement sanctifiât la propriété privée si méprisée autrefois et proclamât cette consécration le but suprême de toute communauté humaine, mais qui mît aussi, sur les formes nouvelles successivement développées d’acquisition de propriété, autrement dit, d’accroissement toujours plus rapide des richesses, l’estampille de la légalisation par la société en général ; une institution qui non seulement perpétuât la naissante division de la société en classes, mais aussi le droit de la classe possédante à exploiter celle qui ne possédait rien, et la prépondérance de celle-là sur celle-ci.

Et cette institution vint. L’État fut inventé. »

Le culte des dieux fut ainsi transformé en idéologie locale, propre aux cités-États, comme bien sûr le culte d’Athéna à Athènes. Et de la même manière, ce qu’on appelle « philosophie » n’est en réalité que l’idéologie de classes en lutte dans la Grèce antique, avec les cités-États.

Les œuvres de Pythagore, Platon, Aristote, etc. sont des contributions à la synthèse d’une vision du monde conforme aux nouvelles exigences de l’élite institutionnelle. Cela est vrai, bien entendu, sur tous les plans : économique, social, politique, religieux, scientifique, etc.

Là où réside la difficulté est que nous ne disposons pas de tous les documents datant de cette époque, et que l’instabilité de la Grèce antique a empêché le triomphe d’une des différentes variantes idéologiques nées alors, qu’on appelle désormais platonisme, aristotélisme, néo-platonisme, stoïcisme, épicurisme, etc.

La victoire aurait pu se réaliser avec Alexandre le grand, disciple d’Aristote, mais ses vastes conquêtes englobaient trop rapidement des cultures différentes dans un vaste empire et l’unification ne put se faire.

La civilisation grecque céda ainsi la place à la civilisation romaine. La philosophie grecque devint romaine : le platonisme devint le néo-platonisme, l’aristotélisme céda la place au stoïcisme. Finalement, le néo-platonisme allié au stoïcisme, en passant par le judaïsme (notamment à Alexandrie), donna naissance au christianisme. Par la suite, un retour à Aristote fut par contre effectué par la falsafa arabo-persane, qui réactiva la démarche scientifique et donna naissance au matérialisme averroïste.

Ce qu’on appelle philosophie n’est donc pas une « sagesse », mais une idéologie, affirmant un style de vie, des valeurs politiques, des règles économiques, etc. Au sens strict, la « philosophie » n’a jamais existé en tant que telle : il s’agit d’une idéologie en construction, servant un but politique déterminé.