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« Les Justes » de Camus : une pièce de théâtre contre-révolutionnaire

Dans l’après-guerre Albert Camus est auréolé de ses faits d’armes au sein de réseaux résistants. Il est éditorialiste dans l’un des plus grands journaux de l’époque (Combat), La Peste a rencontré un franc succès public, il devient un écrivain majeur.

Très vite happé par la sphère bourgeoise, Camus accepte d’être consacré comme un véritable « ambassadeur » de la culture française. Et il faut bien voir le contexte : le Parti Communiste est alors très puissant, il n’a pas abandonné le drapeau de Staline, et les intellectuels bourgeois sentent la pression communiste des masses comme une véritable menace.

Dès ce moment, Camus comme l’ensemble de la bourgeoisie de gauche, Sartre et Breton en tête se figure la possibilité d’une « troisième voie », celle d’un anti-américanisme anti-communiste, ou d’un anti-communisme anti-américain.

L’esprit français dans ce qu’il a de plus baroque se manifeste : « ni Washington, ni Moscou » est alors en quelque sorte le cri de ralliement de la petite-bourgeoisie intellectuelle. Camus loin d’être en marge frappe de son sceau cette assertion par ses éditoriaux.

Camus ne pense le communisme que comme peut le faire un petit-bourgeois de son état, c’est-à-dire sous forme d’une dictature totalitaire, liberticide et non une dictature du prolétariat. Il participe aux réunions de l’éphémère Rassemblement Démocratique révolutionnaire, fondé notamment par Sartre et adepte de cette « troisième voie. »

Camus évolue grâce à cette ligne au sein du camp de la bourgeoisie, bourgeoisie qui l’accueille comme caution morale « de gauche. » En ce sens, il pave la voie aux « nouveaux philosophes » des années 1970 (Bernard-Henri Lévy et d’André Glucksmann principalement, mais on peut et doit y rattacher Michel Foucault).

Et tout comme les « nouveaux philosophes » des années 1970, Camus accorde une grande importance à la violence, pour la critiquer, la rejeter, la combattre.

C’est en cela qu’il est très utile à la bourgeoisie : Camus est très soucieux de son image de « fils de peu » et il aurait dû gagner la cause du prolétariat, mais il ne l’a pas fait. Il entend pourtant conserver une image « populaire » et c’est là que la bourgeoisie l’utilise pour faire passer son message social-démocrate.

En juin 1947, Camus travaille sur une pièce de théâtre qui serait le fruit de la tentative de résorption de cette tension entre sa volonté « sociale » et sa participation à la vie de la bourgeoisie. Une contradiction petite-bourgeoise, qui ne peut se résoudre que par une oeuvre intellectuelle : la pièce « La corde » va alors devenir « Les justes ».

« Les justes » est une pièce en 5 actes. Nous sommes en 1905 en Russie. Dans l’appartement d’un révolutionnaire se tient une réunion secrète. Le groupe de révolutionnaire (socialiste-révolutionnaire) est dirigé par Annenkov.

Dora, figure féminine, est confinée à un second rang, ce qui dénote déjà de l’aspect sexiste de la pensée de Camus : elle est simplement en charge de l’intendance dont notamment les explosifs. Stephen est quant à lui un ex-bagnard qui revient de déportation pour des faits politiques, Voinov, un étudiant et Kaliayev dit « le poète » figure l’intellectuel du groupe.

On notera la touche romantique voulant que l’intellectuel soit forcément un « idéaliste » mais un idéaliste plus aventurier qu’idéologue. D’ailleurs, restés seuls suite à la réunion, Dora et « le Poète » évoquent l’attentat avec romantisme en disant que « seul mourir pour l’idée est à la hauteur de l’idée ». En mourant dans l’attentat ou sur l’échafaud on donne un sens à sa vie.

Camus n’échappe pas dans son style à la grandiloquence bourgeoise et il est impossible de ne pas voir ici une conception romantique bourgeoise, toute morbide, qui est la même que celle de Drieu la Rochelle ou de Ben Laden. La spiritualité donne son corps, pour se transcender en quelque sorte.

Ces petit-bourgeois révoltés veulent donc donner sens à leur vie en faisant non une « action directe » mais finalement une œuvre. C’est une vision romantique et métaphysique de la violence révolutionnaire qui caractérisera en 1951 l’homme contemporain qu’il tente de décrire dans « l’homme révolté », cet homme en quête perpétuelle d’une révolte à assouvir comme un besoin, de manière individualiste sans se soucier du peuple.

En fait, le culte du « geste » est typique de la bourgeoisie. La forme se transforme en contenu, comme par magie : c’est la vision bourgeoise du monde. Mais Camus y ajoute une touche « sociale » et c’est là qu’il officie comme un bon social-démocrate.

Car Camus parle de la violence, mais pour l’empêcher. Voilà pourquoi dans la pièce, Dora met en garde « le poète » : lorsqu’il lancera la bombe il aura en face de lui non une fonction mais un être humain. Kaliayev lui rétorque que la haine le guidera, ne voyant ainsi non le Grand-duc en tant qu’homme mais en tant que despote.

Cette détermination n’est mise en avant que pour la briser. En fait, Camus nie déjà que c’est un phénomène scientifique (la lutte de classe) qui est à l’origine des bouleversements historiques, il nie la science au profit de l’irrationalisme romantique pétrit d’egos, d’affects et de sentiments. Il veut démontrer que la révolution est une affaire de quelques hommes et de quelques sentiments.

Il nie que la réalité sensible s’insère dans une dynamique plus grande, que la haine de classe est intégrée dans la lutte des classes, que l’action individuelle fait partie du jeu collectif.

Camus veut également la lutte révolutionnaire en jouant sur la corde de l’individu, et donc de la morale, bien évidemment bourgeoise. Camus veut instaurer le doute sur la révolution, sur ses méthodes, sur ses objectifs, sur sa nature elle-même. « Les justes » consistent en une arme idéologique de la bourgeoisie.

Voilà pourquoi, dans l’acte II, le lendemain, Dora et Annenkov attendent dans l’appartement avec angoisse pour savoir si l’attentat s’est bien déroulé selon le plan établi. Après une clameur dans la rue, on apprend que Kaliayev n’a pas jeté la bombe et surpris par son geste Voinov a laissé passer son tour.

Tous se retrouvent donc dans l’appartement et Kaliayev explique qu’il n’a pas voulu lancer la bombe car deux enfants se tenaient aux côtés du Grand Duc. « Je ne suis pas un lâche, je n’ai pas reculé…je n’ai pas pu ».

Kaliayev soumet alors son geste à l’organisation. Stephen reproche avec violence le geste du « poète ». Selon lui il est entièrement responsable de l’échec : « Des enfants ! Vous n’avez que ce mot à la bouche ! Vous ne comprenez donc rien ? Parce que Yaneck [Kaliayev] n’a pas tué ces deux-là, des milliers d’enfants russes mourront de faim pendant des années ? Avez-vous vu des enfants mourir de faim ? Moi oui ! ».

C’est ici toute la science du prolétariat qui est remise en cause : on fait face à un dilemme moral, et non plus une question de stratégie, dans le cadre d’un rapport de force. Camus a réussi son coup : déplacer le champ de réflexion.

Dora intervient alors et revêt l’aspect d’un être duel, compatissant : toute destruction doit avoir ses limites. La mort d’un enfant est selon elle le geste face auquel l’action révolutionnaire perd toute dignité s’il est perpétré. Une nouvelle fois Camus montre Dora sous le jour d’une femme séduite plus par le « poète » que par la morale de son geste, qui donne raison à Kaliayev.

Et celui-ci, si déterminé auparavant, se révèle finalement moraliste : « moi vivant, [si] la révolution devait se séparer de l’honneur, je m’en détournerais ».

Camus est bien un agent de la réaction : il moralise le débat de manière abstraite et fictive ; il montre des vulgaires individus qui se permettent de « jouer » avec la vie d’enfants. Il veut soumettre le concept de révolution à l’opprobre populaire.

La suite est conforme à ce cheminement : à l’acte III, deux jours plus tard. Voinov demande à voir Annenkov. L’attentat doit avoir une nouvelle fois lieu, mais il se dit brisé et fatigué, il ne sera pas possible pour lui de le perpétrer. Il veut quitter le groupe.

Le but de Camus est atteint : il peut montrer la capitulation, sur une base morale, individuelle, après avoir caricaturé l’engagement collectif.

Camus par cet homme brisé nerveusement, souligne l’individualisme qu’il pense être la clé de l’engagement politique : les protagonistes vont et viennent, discutant librement sans se soucier à aucun moment des intérêts du peuple, si le peuple a intérêt à voir un attentat se faire contre le Grand Duc, de la réalité sociale, de l’actualité des luttes de classe, etc.

Il y a ici la négation de la dimension scientifique du socialisme. L’ensemble des personnages camusiens ne parle pas du peuple, de sa volonté, de ses désirs, mais chacun y va de sa confession, de ses convictions. C’est une vision bourgeoise de la politique, où prime l’opinion.

Pour Camus, seuls les individus font preuve de volonté et seraient des agents historiques. Les classes sociales sont niées, tout au plus voit-on des niveaux sociaux chez Camus. De plus, ce sont des êtres abstraits hors du champ des contraintes sociales, de la lutte de classe.

Camus est donc un écrivain pratiquant le formalisme, le cosmopolitisme : il n’y a plus de réalité, l’histoire pourrait se dérouler n’importe où même s’il y un maquillage russe. Camus prône l’abstraction.

D’où, inévitablement, le basculement religieux. Ainsi Kaliayev, plus illuminé et rongé par ses travers petit-bourgeois que jamais, déclare à une Dora conquise qu’il veut dépasser la haine pour atteindre l’amour. C’est le mot d’ordre des Beatles de l’époque, « all you need is love » et pas la peine de faire la dictature du prolétariat ; pareillement la chanson « revolution » des Beatles ne dit pas autre chose que Camus ici.

Mais Camus rejette tout espoir, donc également la religion, et il n’est pas de la génération hippie. Ce qui amène le fait que Dora et Stephen restent à l’appartement alors que finalement Kaliayev (voulant se racheter en quelque sorte) et Annenkov s’en vont, et un bruit d’explosion se fait entendre, ce qui annonce la réussite de l’attentat.

Camus se révèle très utile à la bourgeoisie à ce niveau : il fait comme s’il parle de la révolution, ce que les auteurs bourgeois traditionnels ne savent pas faire. La pièce du théâtre présente la révolution comme étant ce que décrit Camus.

D’où, bien entendu, l’échec. A l’acte IV. Kaliayev est arrêté et nous le retrouvons dans sa cellule. Un homme du peuple, Foka, est censé la nettoyer. Il est présenté comme un rustre alcoolique qui a tué trois personnes à coups de hache. Une discussion s’engage entre les deux détenus. Foka ne comprend pas le but de la tentative d’assassinat du Grand Duc, du reste il avoue au « poète » qu’il est le bourreau de la prison.

Camus du haut de son mépris pour le peuple fait du personnage le plus populaire de la pièce le bourreau, celui par qui la mort du romantique poète risque de venir. Le peuple est une menace pour le petit-bourgeois artiste : telle est la morale.

C’est une position aristocratique typique du poète vendu à la bourgeoisie. Camus tente de se rassurer dans sa quête de la bourgeoisie lui qui n’est parti de rien en tirant à lui comme une couverture l’exemple d’un homme populaire devenant bourreau et serviteur du système.

C’est la négation du rôle révolutionnaire de la classe ouvrière, c’est l’apologie de la petite-bourgeoisie comme porteuse des vraies valeurs.

D’où la confrontation dans la prison entre Kaliayev et la grand-duchesse Élisabeth devenue veuve par sa faute. Camus les présentent comme deux caricatures : l’un voulant sauver l’humanité par la révolution, l’autre voulant la sauver par la religion.

Le personnage de Kaliayev n’est, dans ce cadre, pas à considérer comme quelqu’un de décidé, de motivé : il est caricatural, borné. C’est le révolutionnaire à la Netchaiev ou Ravachol dont fantasme le bourgeois.

Et la grand-duchesse est froide et brutale comme la bourgeoisie : seul Camus, seul l’artiste, seul le petit-bourgeois serait alors authentique…

Pour autant, l’artiste est payé par la bourgeoisie, et Camus continue son attaque contre la révolution. Et cette vision d’un révolutionnaire borné permet l’inversion et d’amener le doute. A l’acte V, les terroristes se retrouvent sans savoir si Kaliayev les a trahis. Dora est très affectée. Elle se demande si tout cela est juste : « si la seule solution est la mort, nous ne sommes pas sur la bonne voie. La bonne voie est celle qui mène à la vie, au soleil. »

Stephen et Voinov entrent sur scène et annonce l’exécution du « poète », signe qu’il n’a pas trahi. Dora demande d’être choisie alors pour lancer la bombe du lendemain. Elle attend de justifier son existence en étant pendue.

Ainsi une nouvelle fois la seule femme de la pièce (outre la Grande Duchesse, figure religieuse en fait) ne s’engage réellement dans l’action politique violente que pour l’affect, non par conviction. Elle veut être pendue avec « la même corde ». On voit que Camus ne développe que l’image de la femme comme un représentant du sentimentalisme et de l’engagement amoureux. Il ne peut penser la femme comme agent révolutionnaire à part entière, il cantonne la femme à son rôle d’intendance et d’amoureuse, car lorsqu’elle passe à l’action politique, c’est pour l’amour de l’homme et non de la cause.

Cette pièce est un amalgame de bons sentiments qui fait ramper son auteur devant les sirènes de la bourgeoisie. Elle relève typiquement de l’esprit français de la morale politique petite-bourgeoise, elle se moque des intérêts du prolétariat et de sa libération.

Les sociaux-traîtres représentent dans la classe ouvrière les intérêts de la bourgeoisie ; Camus est un social-traitre : il vient du peuple, mais s’est rangé sous l’étendard de la bourgeoisie, tout comme Sartre qui a lui aussi sa version de « Les justes » : « Les mains sales. »