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Lénine : Les héros de l’internationale de Berne − 1919

28 mai 1919

Dans mon article « La Troisième Internationale et sa place dans l’histoire » (L’Internationale Communiste n° 1, 1er mai 1919, p. 38 de l’édition russe), j’ai signalé l’une des manifestations marquantes de la faillite idéologique des représentants de la vieille Internationale pourrie « de Berne ». Cette faillite des théoriciens du socialisme réactionnaire, qui ne comprend pas la dictature du prolétariat, s’est exprimée dans la proposition des social-démocrates « indépendants » allemands visant à associer, à combiner, à amalgamer le parlement bourgeois et le pouvoir des Soviets.

Les théoriciens les plus éminents de la vieille Internationale : Kautsky, Hilferding, Otto Bauer et Cie, n’ont pas compris qu’ils proposaient d’associer la dictature de la bourgeoisie à la dictature du prolétariat ! Des gens qui se sont fait un nom et ont gagné la sympathie des ouvriers en prônant la lutte des classes et en expliquant sa nécessité, n’ont pas compris, au moment le plus décisif de la lutte pour le socialisme, qu’ils abandonnaient complètement la doctrine de la lutte des classes, qu’ils la reniaient et passaient en fait dans le camp de la bourgeoisie, en voulant associer la dictature de la bourgeoisie à la dictature du prolétariat. Incroyable, mais vrai !

Exceptionnellement, nous avons maintenant réussi à recevoir à Moscou des journaux étrangers assez nombreux, encore que dépareillés, de sorte qu’il est possible de rétablir un peu plus en détail, mais non de façon complète, bien entendu, l’histoire des flottements de messieurs les « indépendants » à propos de la principale question théorique et pratique de notre temps : celle du rapport entre la dictature (du prolétariat) et la démocratie (bourgeoise), ou entre le pouvoir des Soviets et le parlementarisme bourgeois.

Dans sa brochure La dictature du prolétariat (Wien 1918), monsieur Kautsky écrivait : « L’organisation soviétique est l’un des phénomènes capitaux de notre temps. Elle promet d’acquérir une importance déterminante dans les grandes batailles décisives entre le capital et le travail vers lesquelles nous allons » (p. 33 de cet ouvrage). Et il ajoutait que les bolcheviks se sont trompés en transformant les Soviets, « cette organisation de combat d’une classe », en une « organisation d’Etat », par cela « détruisant la démocratie » (ibidem).

Dans ma brochure La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky (Pétrograd et Moscou, 1918), j’ai analysé en détail ce raisonnement et montré qu’il révèle un oubli total des bases mêmes de la doctrine marxiste de l’Etat. Car un Etat (quel qu’il soit, et même la république la plus démocratique) n’est rien d’autre qu’une machine permettant à une classe d’en opprimer une autre. Qualifier les Soviets d’organisation de combat d’une classe et leur dénier le droit de se transformer en « organisation d’Etat », c’est répudier dans les faits l’a b c du socialisme, c’est proclamer ou défendre l’intangibilité de la machine bourgeoise d’oppression du prolétariat (c’est-à-dire de la république démocratique bourgeoise, de l’Etat bourgeois), c’est en fait passer dans le camp de la bourgeoisie.

L’absurdité de la position de Kautsky est tellement flagrante et la pression des masses ouvrières qui réclament le pouvoir des Soviets tellement forte que Kautsky et ses partisans ont dû battre honteusement en retraite et s’empêtrer, car ils se sont montrés incapables de reconnaître franchement leur erreur.

Le 9 février 1919, paraît dans le journal Liberté (Freiheit), organe des social-démocrates allemands « indépendants » (par rapport au marxisme, mais entièrement dépendants de la démocratie petite-bourgeoise), un article de monsieur Hilferding, qui réclame désormais la transformation des Soviets en organisations d’Etat, mais à côté du parlement bourgeois, de l’« Assemblée nationale », et avec elle. Le 11 février 1919, dans un appel au prolétariat d’Allemagne, c’est tout le parti « indépendant » qui adopte ce mot d’ordre (y compris monsieur Kautsky, qui bat en brèche ses propres déclarations de l’automne 1918).

Cette tentative en vue d’associer la dictature de la bourgeoisie à la dictature du prolétariat est un renoncement complet à la fois au marxisme et au socialisme en général, c’est un oubli de l’expérience des menchéviks et des « socialistes-révolutionnaires » russes, lesquels, entre le 6 mai 1917 et le 25 octobre 1917 (vieux style), ont fait l’« essai » de combiner les Soviets, en tant qu’« organisation d’Etat », avec l’Etat bourgeois, et ont subi un échec lamentable.

Au congrès des « indépendants » (début mars 1919), tout le parti s’est aligné sur cette position de la très sage combinaison des Soviets et du parlementarisme bourgeois. Mais voici que le n° 178 de Liberté, en date du 13 avril 1919 (« Supplément »), nous apprend que la fraction « indépendante » au IIe Congrès des Soviets a proposé cette résolution :

« Le IIe Congrès des Soviets se place sur le terrain du système soviétique. Conformément à cela, la structure politique et économique de l’Allemagne doit être basée sur l’organisation des Soviets. Les Soviets des députés ouvriers sont appelés à représenter la population laborieuse dans tous les domaines de la vie politique et économique. »

Et, parallèlement, la même fraction a proposé au Congrès un projet de « directives » (Richtlinien), dans lequel nous lisons :

« Tout le pouvoir politique appartient au Congrès des Soviets »... « Ont le droit d’élire et d’être élus aux Soviets, sans distinction de sexe, ceux qui accomplissent un travail socialement nécessaire et utile sans exploiter la force de travail d’autrui »...

Nous voyons ainsi que les chefs « indépendants » se sont montrés de pitoyables petits bourgeois, totalement soumis aux préjugés philistins des éléments les plus arriérés du Prolétariat. En automne 1918, ces chefs, par la bouche de Kautsky, abjurent toute transformation des Soviets en organisations d’Etat. En mars 1919, ils abandonnent cette position et se traînent à la remorque de la masse ouvrière. En avril 1919, ils tournent le dos à la décision de leur congrès et passent entièrement aux positions des communistes : « Tout le pouvoir aux Soviets ».

De tels chefs ne valent pas grand-chose. Pas besoin de chefs qui sont le baromètre de l’état d’esprit des éléments les plus arriérés du prolétariat, qui marchent non devant, mais derrière l’avant-garde. Des chefs qui changent de mots d’ordre avec tant de veulerie ne valent rien. Impossible d’avoir confiance en eux. Ils seront toujours un poids mort, un élément négatif dans le mouvement ouvrier.

Le plus « à gauche » d’entre eux, un certain monsieur Däumig, raisonnait de la façon suivante au congrès du parti (cf. Liberté du 9 mars) :

...« Däumig déclare que rien ne le sépare de la revendication communiste : « Tout le pouvoir aux Soviets des députés ouvriers. » Mais il doit s’élever contre le putschisme pratiquement exercé par le Parti communiste, et contre le byzantinisme dont il fait preuve vis-à-vis des masses au lieu de les éduquer. Un comportement putschiste et fractionnel ne peut faire avancer »...

Les Allemands appellent putschisme ce que les vieux révolutionnaires russes appelaient il y a 50 ans « flambées », « explosions provoquées », organisation de petits complots, d’attentats, d’émeutes, etc.

En accusant les communistes de « putschisme », monsieur Däumig ne fait que démontrer son « byzantinisme », sa servilité à l’égard des préjugés philistins de la petite bourgeoisie. Le « gauchisme » d’un tel monsieur, qui reprend un mot d’ordre « à la mode », de peur des masses, sans comprendre le mouvement révolutionnaire de masse, ne vaut pas un traître liard.

La puissante vague du mouvement gréviste spontané déferle en Allemagne. La lutte prolétarienne prend un essor inouï, supérieur sans doute à ce qu’il était en Russie en 1905, époque où le mouvement gréviste avait atteint des sommets sans précédent dans le monde. Parler d’« explosions provoquées » en face d’un tel mouvement, c’est être un esprit irrémédiablement borné, un laquais des préjugés philistins.

Messieurs les philistins, Dâumig en tête, rêvent probablement d’une révolution (à supposer qu’ils aient en tête la moindre idée de la révolution), où les masses se lèveraient d’un coup et de façon parfaitement organisée.

De telles révolutions n’existent pas et ne peuvent pas exister. Le capitalisme ne serait pas le capitalisme s’il ne maintenait pas des masses innombrables de travailleurs, leur immense majorité, dans l’oppression, l’abrutissement, la misère et l’ignorance. Le capitalisme ne peut s’écrouler autrement qu’au moyen d’une révolution qui, au cours de la lutte, soulève les masses jusqu’alors inactives. Lorsque la révolution monte, les explosions spontanées sont inévitables. Il n’y a jamais eu, il ne peut pas y avoir une seule révolution sans cela.

Que les communistes favorisent le mouvement spontané, c’est un mensonge de monsieur Däumig, un mensonge exactement identique à celui que nous avons entendu bien des fois dans la bouche des menchéviks et des socialistes-révolutionnaires. Les communistes ne favorisent pas le mouvement spontané, ne sont pas partisans de flambées dispersées. Les communistes éduquent les masses pour une action organisée, cohérente, unanime, opportune, venue à maturité. Les calomnies philistines de messieurs Däumig, Kautsky et Cie ne sauraient le démentir.

Mais les philistins sont incapables de comprendre que les communistes jugent de leur devoir (et ils ont parfaitement raison) d’être avec les masses combattantes opprimées et non avec les héros de la petite bourgeoisie qui se tiennent à l’écart dans une lâche expectative. Lorsque les masses luttent, les erreurs sont inévitables : les communistes, tout en voyant ces erreurs, en les expliquant aux masses, en cherchant à les rectifier, en luttant sans relâche pour la victoire de la conscience sur la spontanéité, restent avec les masses. Mieux vaut être avec les masses combattantes qui au cours de la lutte s’affranchissent progressivement des erreurs, qu’avec la gent intellectuelle, les philistins et les kautskistes qui attendent à l’écart la « victoire complète » : telle est la vérité qu’il n’est pas donné à messieurs les Däumig de comprendre.

Tant pis pour eux. Ils sont déjà entrés dans l’histoire de la révolution prolétarienne mondiale comme des petits bourgeois couards, des geignards réactionnaires, hier serviteurs des Scheidemann, aujourd’hui apôtres de la « paix sociale », peu importe si leur prêche se dissimule sous la conjonction de la Constituante et des Soviets, ou sous une condamnation sentencieuse du « putschisme ».

Monsieur Kautsky a battu tous les records pour ce qui est de remplacer le marxisme par des pleurnicheries réactionnaires et petites-bourgeoises. Il chante toujours la même chanson : il déplore ce qui se passe, se lamente, pleure, est saisi d’effroi, prêche l’apaisement ! Toute sa vie, ce chevalier à la triste figure a écrit sur la lutte des classes et sur le socialisme, mais quand les choses en sont venues au point culminant de la lutte des classes et à la veille du socialisme, notre sage a perdu la tête, fondu en larmes et montré qu’il n’était qu’un banal philistin. Dans le n° 98 du journal des traîtres au socialisme de Vienne, des Austerlitz, Renner et Bauer (Journal ouvrier, 9 avril 1919, Vienne, édition du matin), Kautsky ressasse pour la centième, sinon pour la millième fois, ses lamentations.

...« La pensée économique et la compréhension économique, gémit-il, ont été chassées de la tête de toutes les classes »... « Une longue guerre a accoutumé les larges couches prolétariennes à un délai total des conditions économiques et à une foi solide en la toute-puissance de la violence »...

Ce sont là deux « petites idées » de notre « très grand savant » ! Le « culte de la violence » et l’effondrement de la production ; c’est pour cette raison qu’au lieu d’analyser les conditions réelles de la lutte des classes, il s’est rabattu sur les habituelles, sempiternelles et traditionnelles pleurnicheries petites-bourgeoises. « Nous espérions, écrit-il, que la révolution viendrait comme un produit de la lutte de classe prolétarienne »... « mais la révolution est venue à la suite de l’effondrement militaire du système dominant, à la fois en Russie et en Allemagne »...

Autrement dit, ce sage « espérait » une révolution pacifique ! C’est merveilleux !

Mais monsieur Kautsky a perdu la tête au point d’oublier ce qu’il écrivait lui-même autrefois, lorsqu’il était marxiste, à savoir que, très probablement, la guerre déclencherait la révolution. Maintenant, au lieu d’analyser lucidement, sans peur, les changements de formes de la révolution rendues inévitables par la guerre, notre « théoricien » pleure ses « espérances » perdues !

... « Le dédain des conditions économiques que manifestent les larges couches prolétariennes » !

Quelle lamentable absurdité ! Et comme nous la connaissons bien, cette rengaine petite-bourgeoise que nous chantaient les journaux menchéviks de l’époque de Kérenski ! Notre économiste a oublié que, lorsqu’un pays dévasté par la guerre est conduit au bord de l’abîme, la « condition économique » principale, essentielle et fondamentale est de sauver l’ouvrier. Si la classe ouvrière est arrachée à la famine, à la mort pure et simple, il sera alors possible de relever la production dévastée. Mais pour sauver la classe ouvrière, il faut la dictature du prolétariat, unique moyen d’empêcher que les difficultés et les conséquences de la guerre accablent les ouvriers.

Notre économiste a « oublié » que la question du partage du fardeau de la défaite est réglée par la lutte de classe, et que cette dernière change inévitablement de forme dans un pays totalement épuisé, dévasté, affamé, ruiné. La lutte de classe ne vise plus à obtenir une partie de la production, la gestion de la production (car elle est arrêtée : pas de charbon, chemins de fer détériorés ; les gens sont désorientés par la guerre ; les machines sont usées, etc., etc.), mais à échapper à la famine. Dans une telle situation, seuls des crétins, même s’ils sont fort « savants », peuvent « condamner » le communisme, « de consommation, de soldat », et enseigner sur un ton hautain aux ouvriers l’importance de la production.

Il faut d’abord, avant tout, au premier chef, sauver l’ouvrier. La bourgeoisie veut conserver ses privilèges, rejeter toutes les séquelles de la guerre sur les ouvriers, ce qui équivaut à les faire mourir de faim.

La classe ouvrière veut échapper à la famine, et pour cela il faut battre à plate couture la bourgeoisie, assurer d’abord la consommation, si maigre soit-elle, car autrement il est impossible de faire durer une vie famélique, de tenir jusqu’au moment où il sera possible de remettre en marche la production.

« Pense à la production ! » dit le bourgeois rassasié à l’ouvrier affamé et épuisé, et en reprenant ces rengaines capitalistes sous le nom de « science économique », Kautsky devient entièrement un laquais de la bourgeoisie.

L’ouvrier, lui, dit : que la bourgeoisie se contente aussi d’une ration minimum afin que les travailleurs puissent reprendre des forces, ne pas mourir. Le « communisme de consommation » est la condition nécessaire pour sauver l’ouvrier. Il ne faut s’arrêter devant aucun sacrifice pour sauver l’ouvrier ! Une demi-livre aux capitalistes, une livre aux ouvriers : c’est ce qu’il faut pour sortir de cette période de famine, de la ruine. La condition du relèvement de la production, c’est que l’ouvrier affamé consomme.

Clara Zetkin a eu parfaitement raison de déclarer à Kautsky qu’il « glisse vers l’économie politique bourgeoise. La production est pour l’individu, et non le contraire »...

L’indépendant monsieur Kautsky a fait preuve d’une égale dépendance par rapport aux préjugés petits-bourgeois en déplorant le « culte de la violence ». Lorsque les bolcheviks indiquaient, dès 1914, que la guerre impérialiste se transformerait en guerre civile, monsieur Kautsky se taisait et siégeait dans le même parti que David et Cie, lesquels qualifiaient cette prévision (et ce mot d’ordre) de « folie ». Kautsky n’a absolument pas compris qu’il était inévitable que la guerre impérialiste se transformât en guerre civile, et maintenant il rejette son incompréhension sur les deux parties qui s’affrontent dans cette guerre civile ! N’est-ce pas un modèle de stupidité petite-bourgeoise réactionnaire ?

Mais alors qu’en 1914 ne pas comprendre que la guerre impérialiste devait inévitablement se transformer en guerre civile était seulement de la stupidité petite-bourgeoise, aujourd’hui, en 1919, c’est quelque chose de pire. C’est trahir la classe ouvrière. Car la guerre civile, en Russie comme en Finlande, en Lettonie, en Allemagne et en Hongrie est un fait. Kautsky a reconnu des centaines et des centaines de fois, dans ses œuvres antérieures, qu’il y a des phases historiques où la lutte des classes se transforme inévitablement en guerre civile. C’est ce qui s’est produit, et Kautsky s’est retrouvé dans le camp des hésitants, dans le camp de la petite bourgeoisie poltronne.

...« L’esprit qui anime Spartacus est en fait l’esprit de Ludendorff... Non seulement Spartacus conduit sa cause à sa perte, mais encore aggrave la politique de violence exercée par les socialistes de la majorité. Noske est l’antipode de Spartacus »...

Ces mots de Kautsky (extraits d’un article du Journal ouvrier de Vienne) sont à tel point stupides, bas et vils, qu’il suffit de les montrer du doigt. Le parti qui tolère en son sein de tels chefs est un parti pourri. L’Internationale de Berne à laquelle appartient monsieur Kautsky, doit être jugée par nous à sa juste valeur, d’après les propos de Kautsky, comme une Internationale jaune.

A titre de curiosité, citons encore un propos de monsieur Haase dans un article sur « l’Internationale à Amsterdam » (Liberté, 4 mai 1919). Monsieur Haase se vante d’avoir proposé sur la question des colonies une résolution selon laquelle « l’union des peuples organisée suivant les propositions de l’Internationale... a pour tâche, avant la réalisation du socialisme... » (notez cela !)... « d’administrer les colonies au premier chef dans l’intérêt des autochtones, et ensuite dans l’intérêt de tous les peuples groupés dans l’union des peuples »...

Une perle, n’est-ce pas ? Avant la réalisation du socialisme, les colonies seront administrées, d’après la résolution de ce sage, non pas par la bourgeoisie, mais par une espèce d’« union des peuples » pleine de bonté, de justice et de douceur ! En quoi cela se distingue-t-il pratiquement des maquillages de l’hypocrisie capitaliste la plus ignoble ? Et dire que ce sont là les « gauches » de l’Internationale de Berne...

Pour que le lecteur puisse comparer plus aisément toute la stupidité, la bassesse et l’infamie des écrits de Haase, Kautsky et Cie avec la situation réelle en Allemagne, je donnerai encore une petite citation.

Walter Rathenau, capitaliste bien connu, a publié un bouquin, Le nouvel Etat (Der neue Staat). Il est daté du 24 mars 1919. Sa valeur théorique est égale à zéro. Mais, en tant qu’observateur, Walter Rathenau est obligé de reconnaître que :

...« Nous, peuple de poètes et de penseurs, par notre occupation seconde (im Nebenberuf) nous sommes des philistins. »

...« L’idéalisme n’existe plus que chez les monarchistes extrémistes et les spartakistes »...

« La vérité sans fard est celle-ci : nous allons vers une dictature, prolétarienne ou prétorienne » (pp. 29, 52, 65).

Ce bourgeois se croit sans doute aussi « indépendant » par rapport à la bourgeoisie que messieurs Kautsky et Haase par rapport à l’esprit petit-bourgeois et philistin.

Mais Walter Rathenau est supérieur de deux têtes à Karl Kautsky, car ce dernier geint en se dérobant avec effroi à la « vérité sans fard », tandis que le premier la reconnaît franchement.