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Le second congrès de la seconde Internationale

L’opposition entre sociaux-démocrates et les « variantes » ne fut alors pas compris comme une lutte entre deux lignes et cela même par l’Internationale Communiste dans son bilan de la social-démocratie.

Une telle lecture n’avait pas seulement besoin d’une saisie de la dialectique à laquelle a contribué Mao Zedong : l’absence de centralisme dans la seconde internationale donnait une impression d’importante diversité. Cela était d’ailleurs même vrai au sein de la social-démocratie et ce assez rapidement.

Ainsi, malgré que les possibilistes aient été écartés au moment du premier congrès, les trade-unionistes britanniques et le Parti Ouvrier Belge demandèrent à ce qu’ils participent au second congrès.

On retourna ainsi à la case départ avec le Congrès international ouvrier socialiste qui se tint à Bruxelles du 16 au 23 août 1891. 363 délégués de 15 pays y furent présents ; la condition requise pour la participation était simplement la suivante :

« Il est décidé que ne pourront participer au prochain congrès de Zurich que les associations acceptant ces deux principes : l’intervention de l’État et l’organisation. »

A l’ordre du jour, on trouve :

– la législation du travail ;

– « la question juive. De l’attitude que les travailleurs organisés de tous les pays doivent prendre concernant la question juive » ;

– l’Organisation, les coalitions et l’agitation ;

– le militarisme (De la position et des devoirs de la classe ouvrière vis-à-vis du militarisme) ;

– le travail aux pièces et à forfait ;

– l’abrogation de toutes les lois qui mettent la femme en dehors du droit commun ;

– le premier Mai ;

– le prochain congrès ;

– l’organisation des travailleurs de la mer.

Trois thèmes furent enlevés :

– De l’usage du parlementarisme et du suffrage universel au profit de la cause ouvrière socialiste, de la tactique à employer pour arriver à l’émancipation des travailleurs, et des moyens à mettre en œuvre pour la réaliser ;

– De l’alliance des partis ouvriers socialistes avec les partis bourgeois ;

– Adoption d’une désignation générale uniforme pour indiquer le groupement de tous les partis ouvriers du monde. Propositions : Parti socialiste international (Paris), Parti ouvrier socialiste international (Belgique).

Malgré différents désaccords, la tendance de fond fut la recherche de l’unité pour servir les ouvriers, comme avec cette résolution sur le travail aux pièces et au forfait :

Le Congrès est d’avis que cet abominable système de surmenage est une conséquence nécessaire du régime capitaliste et disparaîtra en même temps que celui-ci ;

Qu’il n’en est pas moins du devoir des organisations ouvrières de tous les pays de s’opposer par tous les moyens au développement de ce système ;

Que le système du marchandage (sweating system) produit également des conséquences désastreuses et doit être combattu par les mêmes motifs.

La résolution contre le militarisme était également importante. Il y avait deux personnes présentant cette question, le Français Édouard Vaillant et l’Allemand Wilhelm Liebknecht, afin de souligner le refus de l’affrontement franco-allemand.

Wilhelm Liebknecht affirma notamment que :

« Ce n’est pas ici le lieu d’examiner les conséquences du militarisme, de traiter des conséquences de la prochaine guerre. Dans la prochaine guerre, des millions d’hommes seront sous les drapeaux, l’Europe se fera face avec des armes, des peuples entiers seront jetées les uns contre les autres, une guerre sans précédent dans l’histoire du monde, à laquelle en comparaison la dernière guerre franco-allemande aura été un jeu entre enfants, et qui doit doit jeter un siècle en arrière notre civilisation.

Le prolétariat, qui porte l’étendard de la culture, doit faire en sorte d’empêcher cela, de contrecarrer cela, avant que la culture commune ne soit ensevelie dans une grande catastrophe.

Nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour éviter cette catastrophe. Lorsque la bête est réveillée chez l’homme, la raison se tait et l’humanité se voile la face.

Si jamais les peuples se ruent l’un sur l’autre telle une avalanche, alors tout ce qui voudra s’y opposer sera broyé.

Nous devons prouver que nous voulons éliminer cette paix armée, mais toutes les aspirations sont vouées à l’absence d’espoir tant que nous n’éliminons pas la lutte de classe qui fonde le militarisme. »

On reconnaît ici une limite historique : la lutte de classe proviendrait de la bourgeoisie, qui empêche le développement finalement normalement pacifique de l’histoire.

Voici la résolution adoptée au sujet du militarisme :

Le Congrès,

Déclare que le militarisme, qui pèse en ce moment sur l’Europe, est le résultat fatal de l’état permanent de guerre ouverte ou latente, imposé à la Société par le régime d’exploitation de l’homme par l’homme et la lutte des classes qui en est la conséquence ;

Affirme que toutes les tentatives ayant pour objet l’abolition du militarisme et l’avènement de la paix entre les peuples – quelque généreuses qu’en soient les intentions – ne sauraient être qu’utopiques et impuissantes, si elles n’atteignent pas les sources économiques du mal ;

Que seule la création d’un ordre socialiste mettant fin à l’exploitation de l’homme par l’homme, mettra fin au militarisme et assurera la paix définitive ;

Que, par suite, le devoir et l’intérêt de tous ceux qui veulent en finir avec la guerre, est d’entrer dans la Social-Démocratie international qui est le véritable et unique Parti de la Paix.

En conséquence, le Congrès,

En présence de la situation chaque jour plus menaçante de l’Europe et des excitations chauvines des classes gouvernantes dans les différents pays, fait appel à tous les travailleurs pour protester par une agitation incessante contre toutes les velléités de guerre et les alliances qui les favorisent, et pour hâter, par le développement de l’organisation internationale du prolétariat, le triomphe du socialisme ;

Déclare que c’est le seul moyen capable de conjurer la catastrophe d’une guerre générale, dont les travailleurs auraient à supporter tous les frais ;

Et entend, dans tous les cas, rejeter, devant l’histoire et l’humanité, sur les classes dirigeantes, la responsabilité de tout ce qui peut survenir.

Le second congrès est ainsi une victoire de par le prolongement du premier congrès ; il renforce la base de la seconde Internationale, il lui trace une perspective. Cependant, l’approche reste éclectique finalement, avec qui plus est des éléments perturbateurs tels des possibilistes ou des anarchistes. L’anarchiste italien Francesco Saverio Merlino dut ainsi être expulsé dès le début du congrès.

L’exemple de la résolution sur la question juive témoigne de cet éclectisme de fond. Abraham Cahan, de la délégation des groupes socialistes américains de langue juive, qui regroupait 30 000 membres sur l’unique base de la langue yiddish, demanda un appel à l’unité entre personnes des milieux juifs et chrétiens dans la lutte ouvrière aux États-Unis.

Le blanquiste français Albert Regnard, un antisémite complet, s’y opposa bien entendu et attaqua les « banquiers juifs », appuyé dans sa démarche par le socialiste français Paul Argyriadès qui dénonça « les provocations de certains sémites ».

La résolution sur la question juive était ainsi une sorte de compromis entre une réfutation nette de l’antisémitisme et une sorte d’antisémitisme qui ne dit pas son nom sous prétexte que parmi les banquiers il y ait des juifs, tout en refusant toute prise de position au sens strict.

La question Juive

De l’attitude que les travailleurs organisés de tous les pays doivent prendre concernant la question juive.

Le Congrès :

Considérant que les partis socialistes et ouvriers de tous les pays ont toujours affirmé qu’il ne pouvait y avoir pour eux d’antagonisme ou de combats de races ou de nationalités mais seulement la lutte de la classe des prolétaires de toutes les races contre les capitalistes de toutes les races ;

Considérant que pour les populations ouvrières de langue juive, il n’y a pas d’autre moyen d’émancipation que leur union avec les partis ouvriers ou socialistes de leurs pays respectifs ;

Tout en condamnant les excitations antisémitiques et philosémitiques, comme une des manœuvres par lesquelles la classe capitaliste et la classe gouvernementale cherchent à faire dévier le mouvement socialiste et à diviser les travailleurs ;

Décide, qu’il n’y a pas lieu de traiter la question proposée par la délégation des groupes socialistes américains de langue juive et passe à l’ordre du jour.

Il y a ici une sous-estimation très profonde de l’antisémitisme comme anticapitalisme romantique qui gangrène les secteurs non authentiquement social-démocrates de la seconde Internationale, notamment les Belges et les Français.