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Le second congrès de l’Internationale Communiste - 6e partie : la question du style de travail communiste

Le second congrès de l’Internationale Communiste dresse toute une série de constats. Il ne s’agit pas vraiment d’évaluations, celles-ci n’émergeant que par la suite dans les grandes débats des congrès suivants. Le second congrès soupèse la situation et tranche directement, car le contexte n’est pas celui où il faut voir comment fonctionne un appareil communiste pour éventuellement rectifier le tir, mais celui où il faut constituer des Partis Communistes.

Or, il y avait sur ce plan de nombreux soucis. La section suédoise n’avait pas encore pris la dénomination de communiste et tolérait une droite ; la section norvégienne intégrait des sections syndicales entières et acceptait ouvertement les tendances de droite.

La version soviétique de la revue L'Internationale Communiste

En Italie, Filippo Turati paradait en tant que socialiste tout en exprimant ouvertement ses points de vue droitiers, alors qu’officiellement il relevait de l’Internationale Communiste puisque appartenant à sa section italienne. Cette dernière n’a par ailleurs pas encore changé de nom et reculait même devant cette nécessité, cherchant une option « socialiste-communiste ».

En Allemagne, l’USPD sympathisante avait dans ses rangs Karl Kautsky et le souci était non pas tant lui-même, politiquement fini, que le kautskysme comme tendance social-pacifiste convergeant avec l’impérialisme.

Tout cela, somme toute, met les communistes russes hors d’eux, puisqu’ils veulent former des avant-gardes organisés et structurés. Cependant, ils savent que la situation est délicate, car la rupture doit se faire avec un mouvement d’entraînement à la base, en direction du communisme, et sans céder aux courants droitiers qui sont forts, en particulier dans les appareils.

Lénine

Boukharine prend ainsi les parlementaires et s’aperçoit que pour l’USPD allemande, tout comme pour les partis français, italien, norvégien… seule une toute petite minorité est pour l’Internationale Communiste, la majorité étant centriste et l’aile droite étant carrément forte.

C’est là un obstacle dans la rupture avec le style social-démocrate devenu décadent, sans oublier que c’est grave pour l’Italie, puisque le Parti appartient déjà à l’Internationale Communiste.

À ce problème avec la droite s’ajoute le problème avec les gauchistes. Ceux-ci ont une base idéologique de type syndicaliste révolutionnaire, avec comme principaux représentants les syndicalistes britanniques et américains, ainsi que l’Italien Amadeo Bordiga.

Ils refusent catégoriquement le parlement, considérant cette forme sociale comme dépassée et les parlementaires comme l’expression, dans tous les cas, de la contre-révolution. Le Britannique Willie Gallacher cite l’exemple anglais comme typique pour lui de l’impossibilité d’aller au parlement, mentionnant le comportement de John Maclean, qui dans les discours racontent qu’il est bolchevik et veut renverser le parlement, et au parlement qu’il n’est pas bolchevik.

Lénine dénoncera ce qui est pour lui une posture ; il intervient ainsi directement pour critiquer les affirmations d’Amadeo Bordiga :

« Le camarade Bordiga a visiblement voulu défendre ici le point de vue des marxistes italiens, mais il n’a néanmoins répondu à aucun des arguments avancés par d’autres marxistes en faveur de l’action parlementaire.

Il a reconnu que l’expérience historique ne se crée pas artificiellement. Il vient de nous dire qu’il faut reporter lutte dans un autre domaine. Ignorerait-il que toute crise révolutionnaire s’accompagne d’une crise parlementaire ?

Il a dit, c’est vrai, qu’il faut reporter la lutte dans un autre domaine, dans les Soviets. Mais il a reconnu lui-même qu’il n’est pas possible de créer artificiellement des Soviets. L’exemple de la Russie prouve qu’on ne peut les organiser que pendant la révolution ou bien juste à la veille de la révolution.

Du temps de Kérenski, les Soviets (les Soviets menchéviks) étaient organisés d’une telle manière qu’ils ne pouvaient en aucune façon constituer le pouvoir prolétarien.

Le parlement est un produit du développement historique, que nous ne pouvons éliminer tant que nous ne sommes pas suffisamment forts pour dissoudre cette institution bourgeoise.

Ce n’est qu’en en faisant partie que l’on peut, partant des conditions historiques données, lutter contre la société bourgeoise et le parlementarisme. Le moyen dont la bourgeoisie se sert dans la lutte doit être aussi utilisé par le prolétariat, dans des buts tout autres évidemment. Vous ne pouvez pas affirmer qu’il n’en est pas ainsi,et, si vous voulez le contester, vous devez effacer l’expérience de tous les événements révolutionnaires du monde. »

Lénine a en cela le grand soutien des Bulgares. Schablin, délégué du Parti Communiste de Bulgarie, justifie la thèse de Lénine : dans son pays, les communistes ont réussi historiquement à faire dans le Parlement une base d’agitation. En 1914, trois députés opposés à la guerre furent mis en prison, alors que des centaines de militants furent fusillés.

Et entre 1919 et 1920, malgré la terreur, le nombre de députés communistes passa de 47 à 50, soit 120 000 voix en 1919 et 187 000 en 1920. La bourgeoisie fut obligée, afin de trouver une majorité, d’enlever leur mandat de député à 9 communistes. Lénine a donc raison d’exiger une analyse concrète de la situation particulière sur la base de la tendance générale (qui est la révolution mondiale) et de ne pas faire de l’anti-parlementarisme un marqueur identitaire.