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Le réalisme socialiste (6) : Lénine, la démocratie et la narodnost

« Notre Parti s’est toujours intéressé aux questions de l’art, dans la mesure où les circonstances le lui ont permis. Et il doit s’y intéresser, car l’art c’est la quintessence de la culture. » (Gorki, Le Contemporain, 1912)

On ne peut pas saisir la formation du réalisme socialiste si l’on ne voit pas l’arrière-plan propre à la Russie. Lénine était un grand spécialiste de la situation culturelle russe de la fin du 19ème siècle, période d’un grand élan démocratique ; ses œuvres sont parsemées de références littéraires.

Dans une statistique de 1934, alors que 29 volumes des œuvres complètes de Lénine étaient disponibles (et donc pas tous), on trouve les auteurs cités le nombre de fois suivants :

Chtchdrine : 320 fois

Gogol : 99 fois

Krylov : 60 fois

Tourguéniev : 46 fois

Nekrassov : 26 fois

Pouchkine : 19 fois

Tchekhov : 18 fois

Ostrovsky : 17 fois

Gleb Ouspensky : 16 fois

Gontcharov : 11 fois

Peintres, écrivains, intellectuels de la Russie alors féodale étaient intimement liés, pour les meilleurs d’entre eux, à la bataille démocratique.

Maxime Gorki constate que :

« Prendre un héros de la littérature, un type littéraire du passé et le montrer dans la vie de tous les jours, c’est le procédé favori de Chchédrine. Depuis 1870, ses héros sont les descendants de Khlestakov, Motchaline, Mitrophane, Prostakov, qui avaient conquis toute la société avec une force particulière après 1881. » (Histoire de la littérature russe)

Lénine a accordé une grande attention à la littérature, car pour lui elle allait de pair avec l’ère des masses, avec la démocratie, avec la réalité nationale (la narodnost). A ses yeux, bien avant 1917 donc,

« nous avons déjà atteint l’âge de la révolution. Les temps de la seule pression littéraire sont déjà révolus » ; « la pensée et la raison de millions de gens abêtis s’éveillent ; elles s’éveillent non seulement pour lire des livres, mais pour l’action, pour l’action vivante des hommes, pour la création historique. »

Dans les années 1960, le révisionnisme trafiquera précisément ces affirmations de Lénine pour nier la nécessité de la révolution et prétendre que Lénine voulait avant tout la « démocratie. » En réalité, lorsque Lénine parlait de démocratie, il en parlait toujours de manière très précise, dans le contexte russe.

C’est pour cela que Lénine a demandé « l’esprit de Parti » chez les littéraires. Dans son article intitulé L’organisation du parti et la littérature de parti et publié en 1905, il explique :

« En quoi consiste donc ce principe ? Non seulement aux yeux du prolétariat socialiste, la littérature ne doit pas constituer une source d’enrichissement pour des personnes ou des groupements ; mais d’une façon plus générale encore elle ne saurait être une affaire individuelle, indépendante de la cause générale du prolétariat.

A bas les littérateurs sans-parti ! A bas les surhommes de la littérature ! La littérature doit devenir un élément de la cause générale du prolétariat, « une roue et petite vis » dans le grand mécanisme social-démocrate, un et indivisible, mis en mouvement par toute l’avant-garde consciente de la classe ouvrière.

La littérature doit devenir partie intégrante du travail organisé, méthodique et unifié du Parti social-démocrate. »

Est en fait déjà établi ce qui va être au cœur du réalisme socialiste ; même si Lénine ne parle ici que de la littérature liée au Parti, cela sonnera d’autant plus valable dans une société socialiste.

L’approche du réalisme socialiste, on l’a ainsi déjà clairement :

« Il est indiscutable que la littérature se prête moins que toute chose à une égalisation mécanique, à un nivellement, à une domination de la majorité sur la minorité. Dans ce domaine, certes, il faut absolument assurer une plus large place à l’initiative personnelle, aux penchants individuels, à la pensée et à l’imagination, à la forme et au contenu.

Tout cela est incontestable, mais tout cela prouve seulement que le secteur littéraire du travail d’un parti prolétarien ne peut pas être mécaniquement identifié aux autres secteurs de son travail.

Tout cela ne contredit nullement ce principe, étranger et bizarre pour la bourgeoisie et la démocratie bourgeoise, selon lequel la littérature doit nécessairement et obligatoirement devenir un élément du travail du Parti social-démocrate, indissolublement lié à ses autres éléments. Les journaux doivent devenir les organes des différentes organisations du Parti. Les écrivains doivent absolument rejoindre les organisations du Parti.

Les maisons d’édition et les dépôts, les magasins et les salles de lecture, les bibliothèques et les diverses librairies doivent devenir des entreprises du Parti soumises à son contrôle.

Le prolétariat socialiste organisé doit surveiller toute cette activité, la contrôler à fond, y introduire partout, sans exception, le vivant esprit de la cause vivante du prolétariat, mettant fin ainsi à ce vieux principe russe, semi-oblomovien, semi-mercantile : l’écrivain écrit quand ça lui chante, et le lecteur dit s’il lui chante. »

Le réalisme socialiste exprime donc l’expression démocratique des masses, par et dans le socialisme. En l’occurrence, le réalisme socialiste profite de l’héritage démocratique qui est née en Russie.

Voilà pourquoi le peintre et théoricien de l’art Konstantin Juon explique que

« C’est sur son sol natal que l’art peut développer ses formes et ses traits nationaux authentiques, en liaison avec le nouveau contenu socialiste.

Le coloris spécifique de la vie et de la nature, les types humains, la richesse architecturale, ornementale, celle de l’habillement, le caractère unique du style, des formes et des couleurs propres aux différents lieux sont susceptibles de créer de nouvelles valeurs artistiques qui constitueront un apport original à l’art mondial. »

C’est la reconnaissance de la dignité du réel, et ainsi Juon parle également de « la subordination du principe intuitif à la pensée consciente, laquelle n’entre pas en contradiction avec l’intuition, mais ne fait au contraire que la préciser. » Juon mentionne également « l’appréhension synthétique ou universelle, selon le terme de Léonard de Vinci, des phénomènes. »

Cette unité fait que le trait distinctif du réalisme socialiste est « la liquidation des contradictions entre l’artiste et le spectateur, entre le talent et la conception du monde », avec « le réalisme compris non seulement comme la représentation véridique du monde visible, mais aussi comme l’expression de la pensée critique et des sentiments de l’homme par rapport aux phénomènes de la vie. »

Et pour arriver à cette plongée dans la réalité, les communistes profitent de la grande expérience des « ambulants ».

dimanche 12 mai 2013


Le réalisme socialiste