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Le réalisme socialiste (2) : rejet du proletkult et du constructivisme

Le réalisme socialiste ne peut être compris qu’en ayant un relativement haut niveau de compréhension du matérialisme dialectique. Pour cette raison, la bourgeoisie et les commentateurs bourgeois des arts et des lettres n’ont jamais saisi sa substance.

Le plus souvent, le réalisme socialiste est rattaché de manière erronée au « proletkult », à la « culture prolétarienne », une conception non communiste, malgré ses prétentions.

Cette idéologie a été puissante dans les années 1920, portée par le courant anarcho-syndicaliste. Son principal théoricien, Alexandre Bogdanov (1863-1928), avait déjà été critiqué par Lénine dans Matérialisme et empirio-criticisme pour sa philosophie idéaliste.

Cependant, après la révolution de 1917, il a remis en avant sa conception de manière plus développée, appelant à une science de l’organisation qu’il appelle « tectologie », avec le Parti s’occupant de la politique, les syndicats de l’économie et les artistes d’avant-garde des arts et des lettres.

Le proletkult est alors, dans cette conception, une prétendue avant-garde devant commander les arts, imposer par en-haut une nouvelle organisation, sur les ruines du passé.

L’Association des Ecrivains Prolétariens de Moscou (MAPP), alliée au Front Gauche des Arts (LEF), explique ainsi dans sa revue Au poste, premier numéro, du 24 juin 1923, que : « Est prolétarienne la littérature qui organise le psychisme et la conscience de la classe ouvrière et des classes travailleuses dans le sens des missions finales du prolétariat, transformateur du monde et créateur de la société communiste. »

Le constructivisme est une idéologie dans la même logique que le proletkult ; « l’organisation » est le maître-mot. Alexandre Rodtchenko, dans A bas l’art (1921), expose ainsi la conception du constructivisme, dont il est le chef de file :

« Il s’agit véritablement de construire de nouvelles structures constructives fonctionnelles, dans la vie et non pas depuis la vie et en dehors de la vie (…).

A BAS L’ART comme moyen de fuite d’une vie qui n’en vaut pas la peine. La vie consciente et organisée, qui peut voir et construire, est l’art moderne. L’être humain qui a organisé sa vie, son travail et lui-même est un artiste moderne.

Travailler pour la vie et non pas pour les palais, pour les églises, pour les cimetières et les musées. Travailler au milieu de tous, pour tous et avec tous. Il n’est rien d’éternel, tout est provisoire. La prise de conscience, l’expérience, le but, les mathématiques, les techniques, l’industrie et la construction, voilà qui est au-dessus de tout.

Vive la technique constructive. Vive l’attitude constructive envers toute chose. Vive le CONSTRUCTIVISME. »

Cette conception « technique » et « organisationnelle » de l’art a été rejetée par les communistes. Le Comité Central du Parti Communiste de Russie (bolchévik) a en effet émis une résolution le 18 juin 1925, intitulé « Sur la politique du parti dans le domaine des belles-lettres »

Dans cette résolution, le Parti rejette la prétention du proletkult à dominer les arts et les lettres. Il y est expliqué :

« Si le parti juge de façon infaillible le contenu de classe des différents courants littéraires, il ne saurait, en tant que tel, se lier à une tendance déterminée dans le domaine de la forme littéraire.

En donnant à la littérature une direction général, le parti ne peut soutenir une fraction littéraire (en classant les fractions en fonction de leurs opinions différentes sur les questions de la forme et du style), comme il ne peut, par ses résolutions, fixer les formes familiales, bien qu’il exerce une direction générale - et qu’il doive l’exercer- dans la construction de nouvelles formes de vie.

Tout nous permet de supposer qu’un style adéquat à notre époque sera créé, mais qu’il sera créé à l’aide d’autres méthodes qui ne sont pas encore élaborées. À l’étape actuelle du développement culturel dans notre pays, toute tentative pour figer le parti dans cette direction doit être écartée.

En conséquence, le parti doit se déclarer en faveur d’une émulation libre des différents groupes et tendances littéraires. Toute autre solution à ce problème serait une fausse solution, bureaucratique et administrative.

De la même manière il est inadmissible de légaliser par décret ou par résolution du parti le monopole de l’édition au profit d’un groupe ou d’une organisation littéraires.

Certes le parti soutient matériellement et moralement la littérature prolétarienne et paysanne-prolétarienne et il aide les « compagnons de route » et autres, mais il ne peut conférer le monopole à aucun de ces groupes, fût-il le plus prolétaire dans son contenu idéologique ; ce serait ruiner la littérature prolétarienne elle-même. »

Les communistes russes, ici, soulignaient déjà ce qui sera conceptualisé par la suite : la question de la tendance. Le Parti ne juge pas l’approche esthétique, mais l’esprit d’une œuvre, si elle se situe dans la bonne tendance historique.

Les communistes russes étaient tout à fait conscients, comme cela est dit dans la résolution, que :

« Ainsi, de même que la lutte de classes ne disparaît pas de notre société, elle ne disparaît pas davantage du front de la littérature.

Dans une société de classes il n’y a pas et il ne peut y avoir d’art neutre, bien que la nature de classe de l’art en général et de la littérature en particulier s’exprime dans des formes infiniment plus variées que, par exemple, en politique. »

Les arts forment une catégorie particulière de la superstructure idéologique, et l’approche communiste doit être très élaborée, même si les arts ne sont nullement qualitativement différent, à l’opposé de ce que pensaient alors ceux cultivant « l’indépendance » totale de l’art (comme Léon Trotsky).

La résolution explique ainsi de manière parfaitement claire :

« Si le prolétariat doit préserver, affermir et élargir sa domination il doit aussi se porter sur des positions équivalents dans de nombreux nouveaux secteurs du front idéologique.

La pénétration du matérialisme dialectique dans des domaines entièrement nouveaux (biologie, psychologie et sciences naturelles en général) a déjà commencé. Dans le domaine littéraire également, la conquête de positions doit redevenir, tôt ou tard, un fait accompli.

Il ne faut pas cependant perdre de vue que, pour le prolétariat, cette tâche est infiniment plus complexe que d’autres tâches qu’il doit affronter.

Même quand il se trouvait encore dans le cadre de la société bourgeoise, le prolétariat pouvait déjà se préparer à la révolution victorieuse, former des cadres combattants et dirigeants, et se forger une arme idéologique formidable pour la lutte politique.

Mais il n’a pas pu travailler ni sur les questions de sciences naturelles, ni sur les questions techniques ; classe culturellement opprimé, il a pu encore moins s’élaborer une littérature propre, une forme artistique propre, un style propre.

Si le prolétariat possède aujourd’hui des critères infaillibles en ce qui concerne le contenu social et politique de n’importe quelle œuvre littéraire, il n’a pas encore de réponses définitives à toutes les questions relatives à la forme artistique. »

Ce qui a été posé ici, c’est l’élaboration de ce qui va être un peu moins de 10 ans plus tard le réalisme socialiste.

Enfin, la résolution notait comment le processus se déroulerait :

« Il faut, toutefois, tenir compte du fait que la direction dans le domaine littéraire revient à la classe ouvrière dans son ensemble, avec toutes ses ressources matérielles et idéologiques. L’hégémonie des écrivains prolétariens n’existe pas encore, et le parti doit les aider à gagner le droit historique à cette hégémonie. Les écrivains paysans doivent rencontrer un accueil amical et bénéficier de notre soutien inconditionnel. »

Dans ce cadre, « le parti doit combattre par tous les moyens une attitude insouciante et méprisante à l’égard de l’héritage de la vieille culture comme à l’égard des spécialistes de l’expression littéraire. Mais il faut également critiquer l’attitude qui sous-estime l’importance de la lutte pour l’hégémonie idéologique des écrivains prolétariens. »

C’est la perspective de la mise en place d’une littérature et d’arts pratiqués par les communistes, en assumant l’héritage et d’un haut niveau technique, sans pour autant tomber dans un « avant-gardisme » décalé, subjectiviste, voire nihiliste.

jeudi 2 mai 2013


Le réalisme socialiste