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Le matérialisme anglais - 11e partie : David Hume

L’écossais David Hume (1711 - 1776) est, avec John Locke, Francis Bacon ou encore George Berkeley, la grande figure de l’empirisme, et plus précisément ici de l’empirisme dit « relativiste ». Il connut la fraction radicale du matérialisme français, car alors qu’il fut secrétaire d’ambassade à Paris, de 1763 à 1766, il fréquenta pas moins que Denis Diderot, Jean le Rond D’Alembert, Helvétius, Paul-Henri Thiry d’Holbach, et également Jean-Jacques Rousseau.

Un rapport plus continu et davantage élaboré fut par contre réalisé avec le grand théoricien du libéralisme économique, son ami Adam Smith, écossais comme lui.

Le point de vue de David Hume est ainsi relativement simple : oui à la reconnaissance de la réalité par l’intermédiaire des perceptions, mais non à la reconnaissance matérialiste de la matière en elle-même. C’est une position dite « sceptique », encore plus élaborée que chez John Locke ou Voltaire, mais strictement dans la même perspective.

Selon David Hume, l’esprit est marqué par des « impressions » issues des perceptions, et les images en quelque sorte travaillées de ces impressions consistent en les idées. On a là une approche première de la théorie matérialiste du reflet. Voici ce que dit David Hume :

« Toutes les perceptions de l’esprit humain se répartissent en deux genres distincts, que j’appellerai impressions et idées.

La différence entre ces perceptions consiste dans les degrés de force et de vivacité avec lesquels elles frappent l’esprit et font leur chemin dans notre pensée ou conscience.

Les perceptions qui entrent avec le plus de force et de violence, nous pouvons les nommer impressions ; et sous ce terme, je comprends toutes nos sensations, passions et émotions, telles qu’elles font leur première apparition dans l’âme.

Par idées, j’entends les images affaiblies des impressions dans la pensée et le raisonnement. Telles sont, par exemple, toutes les perceptions excitées par le présent discours, à l’exception seulement de celles qui proviennent de la vue et du toucher, et à l’exception du plaisir immédiat ou du désagrément qu’il peut occasionner. »

Seulement, le matérialisme fait des perceptions un reflet, alors que chez David Hume elles acquièrent une valeur en soi. Comme chez George Berkeley, c’est l’esprit qui prend le dessus sur la matière : ce qui est vrai, c’est l’image dans l’esprit, pas ce que reflète l’image.

Il est évident qu’ici on trouve, comme chez John Locke et l’empirisme anglais en général, un point de vue éminemment pragmatique. Il y a un individu qui perçoit, et dont la nature consiste en cela seulement. Chacun ayant ses perceptions à lui, chaque individu est irréductiblement différent.

Et tout comme chez John Locke, les activités propres à un individu ont une valeur en soi, c’est le travail, base de la propriété.

On a là encore une fois une lecture « sensuelle » de la réalité humaine, mais en y ajoutant l’idée d’une pensée « individuelle ».

Toutefois, pour ne pas faire trop basique dans son approche chez David Hume a tenté d’élaborer toute une construction intellectuelle. Ainsi, tout ce qu’on sait, on le sait par expérience, ou par ce qu’Aristote appelait l’analogie, le rapprochement entre deux phénomènes. David Hume dit ainsi :

« Tous nos arguments sur les causes et les effets se composent à la fois d’une impression de la mémoire ou des sens et de l’idée d’une existence qui produit l’objet de l’impression ou que cet objet produit. »

Mais on voit mal ici comment des raisonnements peuvent s’articuler en tant que tels. La dynamique impressions-idées suffit comme vision du monde d’un capitaliste local, mais comment justifier des véritables raisonnements approfondis ?

Voici comment David Hume tente de s’en sortir, expliquant qu’on ne sait pas trop comment la raison est ce qu’elle est, que de toutes manières chaque individu fait des probabilités pour savoir dans quelle mesure il peut s’attendre ou non à ce qu’un phénomène se répète, et que la raison au final n’est qu’une manière d’appréhender intelligemment les probabilités :

« A bien considérer la chose, la raison n’est rien qu’un instinct merveilleux et inintelligible dans nos âmes qui nous entraîne dans une certaine suite d’idées, et les dote de qualités particulières selon leur situations et leurs relations particulières.

Cet instinct, il est vrai, naît de l’observation et de l’expérience passées, mais on ne peut donner la raison dernière pour laquelle l’expérience et l’observation passées produisent un tel effet, pas plus qu’on ne peut donner la raison pour laquelle la nature ne la produirait pas seule (…).

Notre raison doit être considérée comme une sorte de cause dont la vérité est l’effet naturel, mais un effet qui peut être fréquemment empêché par l’irruption d’autres causes et par l’inconstance de nos facultés mentales. De cette façon, toute connaissance dégénère en probabilité et cette probabilité est plus ou moins grande selon notre expérience de a véracité ou de la fausseté de notre entendement, et selon la simplicité ou la complexité de la question (…).

La raison, en un sens strict et philosophique, ne peut avoir d’influence sur notre conduite que de deux façons : soit quand elle excite une passion en nous informant de l’existence de l’objet propre de la passion, soit quand elle découvre la connexion des causes et des effets pour nous offrir les moyens de satisfaire une passion. »

On comprend ici très exactement, de manière complète et absolue, pourquoi la déclaration d’indépendance américaine dit :

« Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par leur Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir ces droits, et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés. »

C’est très exactement le point de vue de l’empirisme anglais, plus précisément de John Locke et de David Hume.

Voici ici comment David Hume formule sa conception :

« Pour former la société, il faut non seulement qu’elle soit avantageuse mais aussi que les hommes soient conscients de ces avantages et il est impossible que, dans leur état sauvage et sans culture, ils soient jamais capables, par l’étude et la réflexion seules, d’atteindre cette connaissance (…).

Dès que cette convention sur l’abstention des possessions d’autrui a été faite et que chacun a acquis une stabilité dans ses possessions, naissent immédiatement les idées de justice et d’injustice, tout comme celles de propriété, de droit et d’obligation (…).

Nul ne peut douter que la convention faite pour distinguer les propriétés et pour établir la stabilité de la possession est, de toutes les circonstances, la plus nécessaire à l’établissement de la société humaine et que, après l’accord pour fixer et observer cette règle, il reste peu ou il ne reste rien à faire pour établir une harmonie et une concorde parfaites.

Toutes les passions autres que celle de l’intérêt sont facilement contenues ou ne sont pas, quand on s’y abandonne, de pernicieuse conséquence. On doit plutôt estimer que la vanité est une passion sociale et un lien qui unit les hommes.

Il faut considérer la pitié et l’amour sous le même jour. Pour ce qui est de l’envie et du désir de se venger, quoique ce soient des passions pernicieuses, elles agissent seulement par intervalles et elles sont dirigées contre des personnes particulières que nous considérons comme nos supérieurs ou nos ennemis. Seule l’avidité d’acquérir des biens et des possessions pour nos proches et nous-mêmes est insatiable, permanente, universelle et destructive de la société. »

Cette forme libérale d’État pratiquement « fictif » nécessitait, bien entendu, qu’un théoricien formule une conception plus avancée. Ce sera Thomas Hobbes qu’en chargera.