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Le matérialisme anglais - 10e partie : George Berkeley

La figure de l’évêque irlandais George Berkeley (1685 – 1753) est connu dans le cadre du matérialisme dialectique par les multiples remarques explicatives que fait Lénine à son sujet dans Matérialisme et empirio-criticisme, y opposant la démarche de Diderot.

Georges Politzer, dans ses Principes élémentaires de philosophie, a tenté de résumer la conception de George Berkeley. Il explique comment George Berkeley part de l’empirisme, en acceptant de se fonder uniquement sur les sens, pour aboutir à la conclusion que puisqu’il y a un esprit recevant les informations des sens, seul l’esprit compte, le reste étant illusion.

« Je sais bien que les thèses de George Berkeley feront sourire certains, mais il ne faut pas oublier que nous vivons, nous, au XX° siècle et que nous bénéficions de toutes les études du passé. Et nous verrons d’ailleurs, quand nous étudierons le matérialisme et son histoire, que les philosophes matérialistes d’autrefois font aussi parfois sourire.

Il faut pourtant savoir que Diderot, qui fut, avant Marx et Engels, le plus grand des penseurs matérialistes, attachait au système de George Berkeley quelque importance, puisqu’il le décrit comme un

système qui, à la honte de l’esprit humain et de la philosophie, est le plus difficile à combattre, quoique le plus absurde de tous ! (Diderot : « Lettre sur les aveugles », cité par Lénine dans Matérialisme et empiriocriticisme)

Lénine lui-même a consacré de nombreuses pages à la philosophie de George Berkeley et écrit :

Les philosophes idéalistes les plus modernes n’ont produit contre les matérialistes aucun... argument que l’on ne puisse trouver chez l’évêque George Berkeley. (Lénine : Matérialisme et empiriocriticisme)

Enfin, voici l’appréciation sur l’immatérialisme de George Berkeley que donne un manuel d’histoire de la philosophie, utilisé dans les lycées :

Théorie encore imparfaite sans doute, mais admirable, et qui doit détruire pour jamais, dans les esprits philosophiques, la croyance à l’existence d’une substance matérielle. (A. Penjon : Précis d’histoire de la philosophie, p. 320-321. Librairie Paul Delaplace.)

C’est dire l’importance pour tout le monde — bien que pour des raisons différentes, comme ces citations vous l’ont montré — de ce raisonnement philosophique.

1. L’idéalisme de George Berkeley.

Le but de ce système consiste donc à démontrer que la matière n’existe pas.

George Berkeley disait :

La matière n’est pas ce que nous croyons en pensant qu’elle existe en dehors de notre esprit. Nous pensons que les choses existent parce que nous les voyons, parce que nous les touchons ; c’est parce qu’elles nous donnent ces sensations que nous croyons à leur existence.

Mais nos sensations ne sont que des idées que nous avons dans notre esprit. Donc les objets que nous percevons par nos sens ne sont pas autre chose que des idées, et les idées ne peuvent exister en dehors de notre esprit.

Pour George Berkeley, les choses existent ; il ne nie pas leur nature et leur existence, mais il affirme qu’elles n’existent que sous la forme des sensations qui nous les font connaître et conclut que nos sensations et les objets ne sont qu’une seule et même chose.

Les choses existent, c’est certain, mais en nous, dit-il, dans notre esprit, et elles n’ont aucune réalité en dehors de l’esprit.

Nous concevons les choses à l’aide de la vue ; nous les percevons à l’aide du toucher ; l’odorat nous renseigne sur l’odeur ; la saveur sur le goût, l’ouïe sur les sons. Ces différentes sensations nous donnent des idées, qui, combinées les unes avec les autres, font que nous leur donnons un nom commun et les considérons comme des objets.

On observe, par exemple, une couleur, un goût, une odeur, une forme, une consistance déterminés... On reconnaît cet ensemble comme un objet qu’on désigne du mot pomme.

D’autres combinaisons de sensations nous donnent

d’autres collections d’idées [qui] constituent ce qu’on appelle la pierre, l’arbre, le livre et les autres objets sensibles. (Lénine : ouvrage cité)

Nous sommes donc victimes d’illusions quand nous pensons, connaître comme extérieurs le monde et les choses, puisque tout cela n’existe que dans notre esprit.

Dans son livre Dialogues d’Hylas et de Philonoüs, George Berkeley nous démontre cette thèse de la façon suivante :

N’est-ce pas une absurdité que de croire qu’une même chose au même moment puisse être différente ? Par exemple, chaude et froide au même instant ? Imaginez donc qu’une de vos mains Soit chaude, l’autre froide et que toutes deux soient plongées en même temps dans un vase, plein d’eau, à une température intermédiaire : l’eau ne paraîtra-t-elle pas chaude à une main, froide à l’autre ? (Idem)

Puisqu’il est absurde de croire qu’une chose au même moment puisse être, en elle-même, différente, nous devons en conclure que cette chose n’existe que dans notre esprit.

Que fait donc George Berkeley dans sa méthode de raisonnement et de discussion ? Il dépouille les objets, les choses, de toutes leurs propriétés.

« Vous dites que les objets existent parce qu’ils ont une couleur, une odeur, une saveur, parce qu’ils sont grands ou petits, légers ou lourds ? Je vais vous démontrer que cela n’existe pas dans les objets, mais dans notre esprit.

« Voici un coupon de tissu : vous me dites qu’il est rouge. Est-ce bien sûr ? Vous pensez que le rouge est dans le tissu lui-même. Est-ce certain ? Vous savez qu’il y a des animaux qui ont des yeux différents des nôtres et qui ne verront pas ce tissu rouge ; de même un homme ayant la jaunisse le verra jaune ! Alors de quelle couleur est-il ? Cela dépend, dites-vous ? Le rouge n’est donc pas dans le tissu, mais dans l’œil, en nous.

« Vous dites que ce tissu est léger ? Laissez-le tomber sur une fourmi, et elle le trouvera certainement lourd. Qui donc a raison ? Vous pensez qu’il est chaud ? Si vous aviez la fièvre, vous le trouveriez froid ! Alors est-il chaud ou froid ?

« En un mot, si les mêmes choses peuvent être au même instant pour les uns rouges, lourdes, chaudes et pour d’autres exactement le contraire, c’est que nous sommes victimes d’illusions et que les choses n’existent que dans notre esprit. »

En enlevant toutes leurs propriétés aux objets, on en arrive ainsi à dire que ceux-ci n’existent que dans notre pensée, c’est-à-dire que la matière est une idée.

Déjà, avant George Berkeley, les philosophes grecs disaient, et cela était juste, que certaines qualités comme la saveur, le son n’étaient pas dans les choses elles-mêmes, mais en nous.

Mais ce qu’il y a de nouveau dans la théorie de George Berkeley, c’est justement qu’il étend cette remarque à toutes les qualités des objets.

Les philosophes grecs avaient, en effet, établi entre les qualités des choses la distinction suivante :

D’une part, les qualités premières, c’est-à-dire celles qui sont dans les objets, comme le poids, la grandeur, la résistance, etc.

De l’autre, les qualités secondes, c’est-à-dire celles qui sont en nous, comme odeur, saveur, chaleur, etc.

Or George Berkeley applique aux qualités premières la même thèse qu’aux qualités secondes, à savoir que toutes les qualités, toutes les propriétés ne sont pas dans les objets, mais en nous.

Si nous regardons le soleil, nous le voyons rond, plat, rouge. La science nous apprend que nous nous trompons, que le soleil n’est pas plat, n’est pas rouge. Nous ferons donc l’abstraction, avec l’aide de la science, de certaines fausses propriétés que nous donnons au soleil, mais sans pour cela conclure qu’il n’existe pas ! C’est pourtant à une telle conclusion que George Berkeley aboutit.

George Berkeley n’a certes pas eu tort en montrant que la distinction des anciens ne résistait pas à l’analyse scientifique, mais il commet une faute de raisonnement, un sophisme, en tirant de ces remarques des conséquences qu’elles ne comportent pas. Il montre, en effet, que les qualités des choses ne sont pas telles que nous les montrent nos sens, c’est-à-dire que nos sens nous trompent et déforment la réalité matérielle, et il en conclut tout aussitôt que la réalité matérielle n’existe pas.

1. Conséquences des raisonnements idéalistes.

La thèse étant : « Tout n’existe que dans notre esprit », on doit en conclure que le monde extérieur n’existe pas.

En poussant ce raisonnement jusqu’au bout, nous en arriverions à dire : « Je suis seul à exister, puisque je ne connais les autres hommes que par mes idées, que les autres hommes ne sont pour moi, comme les objets matériels, que des collections d’idées. » C’est ce qu’en philosophie on appelle le solipsisme (qui veut dire seul-moi-même).

George Berkeley, nous dit Lénine dans son livre déjà cité, se défend d’instinct contre l’accusation de soutenir une telle théorie. On constate même que le solipsisme, forme extrême de l’idéalisme, n’a été soutenu par aucun philosophe.

C’est pourquoi nous devons nous attacher, en discutant avec les idéalistes, à faire ressortir que les raisonnements qui nient effectivement la matière, pour être logiques et conséquents, doivent en arriver à cette extrémité absurde qu’est le solipsisme.