Centre MLM de belgique

Le dualisme du néoplatonisme - 15e partie : la concurrence populaire avec le christianisme

Contrairement à Plotin dont le néo-platonisme se cantonnait dans l’absolu, Jamblique reconnaît le particulier. Il ne s’adresse pas seulement aux plus sages qui ont déjà une connexion au divin, mais à tout un chacun.

Ce qui fait l’intérêt de la position de Jamblique, c’est alors bien entendu que chaque individu, ayant une âme, doit mener sa propre quête de Dieu.

Son âme a une nature définie, une valeur de très grande importance : elle est le « moyen terme » entre l’éternel et le non-éternel, le raisonnable et le non-raisonnable, ce qui est statique et ce qui est en mouvement, entre le non-généré et le généré, bref entre Dieu et la matière.

Chaque individu est pratiquement Jésus-Christ, âme divine s’incarnant dans la matière, fusionnant avec elle. Cela signifie que chaque individu a son rôle dans la genèse de la réalité par le Démiurge, étant un vecteur de celui-ci dans la formation de la multiplicité, par opposition à l’Un divin, unique et ne changeant jamais, étant toujours unité et seulement unité.

Par les rites adéquats, l’âme est à la fois présente dans la réalité terrestre mais sa forme devient pratiquement divine : les êtres humains ont une porte vers les dieux.

Une telle démarche a une conséquence sociale, ce qui permet bien entendu une concurrence avec le christianisme, alors que la position de Plotin ne faisait de l’âme individuelle qu’une émanation de la super-âme.

Cette théorisation est très importante dans le contexte où vit Jamblique, dans la seconde partie du IIIe siècle. Le paganisme connaît les assauts du christianisme ; à la fin du IVe siècle, ce dernier aura triomphé dans le monde gréco-romain.

Un rôle décisif a été joué ici par l’empereur romain Constantin Ier, qui régna pas moins que de 306 à 337 (Jamblique meurt en 325), partisan acharné du christianisme, alors qu’à sa suite seul l’empereur Julien, empereur de 361 à 363, tentera de rétablir le paganisme, en s’appuyant notamment sur la perspective mystique de Jamblique.

Ce dernier, par ailleurs, ne semble pas avoir d’écrits visant explicitement le christianisme. Jamblique avait la même démarche que l’hindouisme : tous les cultes avaient le même socle, partant de là ses seuls vrais concurrents étaient les mystiques plaçant Dieu entièrement hors du monde.

Voici, par exemple, comment Jamblique justifie que l’âme, saturée de matière, peut s’adresser directement à de multiples dieux, et pas simplement à « l’Un », et cela directement dans la matière, et non pas seulement avec des dieux dans le ciel :

« Je suppose que tu demandes —et ce doute est le tien— pourquoi, les dieux habitant seulement le ciel, les théurges invoquent des dieux terrestres et souterrains ?

Mais ta question est intacte dans son point de départ, que les dieux habitent seulement le ciel : en effet, tout est plein d’eux.

Mais d’où vient que certains d’entre eux sont appelés aquatiques ou aériens et ont reçu en partage les uns une région, les autres une autre et qu’il leur a été distribué des portions des corps circonscrites, bien qu’ils possèdent une puissance infinie, indivisible et illimitée ?

Comment conserveront-ils leur union réciproque s’ils sont circonscrits par des déterminations particulières et séparés par la diversité des lieux et des corps qui leur sont subordonnés ?

A toutes ces questions et aux innombrables questions similaires, il n’y a qu’une seule solution, si l’on considère comment se fait la répartition divine.

La divinité, qu’elle ait reçu en partage certaines parties de l’univers, par exemple le ciel ou la terre, ou des villes sacrées, ou des pays, ou même des bois ou des statues sacrées, rayonne au dehors de tout, comme le soleil illumine tout de ses rayons au dehors de lui.

De même que la lumière enveloppe ce qu’elle illumine, de même la puissance des dieux contient tout ce qui participe d’elle au dehors d’elle. »

C’est là un paganisme complet et Jamblique en souligne la tradition « secrète », venant des Égyptiens, conformément à la démarche néo-platonicienne :

« Je veux d’abord interpréter pour toi la théologie des Égyptiens ceux-ci, en effet, imitent la nature du tout et la démiurgie des dieux et révèlent par des symboles certaines images des notions mystiques, cachées et invisibles, de même que la nature, dans les formes sensibles, a exprimé jusqu’à un certain point par des symboles les raisons invisibles des choses et que la démiurgie a esquissé par les images apparentes la vérité des idées.

Sachant donc que les supérieurs se plaisent à voir les inférieurs se rendre semblables à eux et voulant remplir ceux-ci de bien par une imitation aussi exacte que possible, les Égyptiens ont trouvé le mode de la mystagogie cachée dans les symboles, approprié aux dieux. »

Les rites ont, par conséquent, une fonction cosmique capitale, dans la mesure où les êtres humains pratiquent des rites conformément à leur statut au sein de l’Univers, ce qui contribue à la stabilité de celui-ci, au maintien de l’ordre. Les rites font participer les êtres humains à l’activité du Démiurge en tant que tel, dans la mesure où le monde a été généré et façonné par celui-ci et où la participation aux rites les amène à son statut, à son rôle de préservation de l’Univers.

Il faut donc se plonger dans la matière, afin que l’âme puisse rejoindre l’« Un » suprême : en assumant la multiplicité de la création, on retrouve la création de l’Un dans sa vraie nature et on peut s’associer, revenir à lui.

Il va de soi qu’on retrouve là ce qui va être la théorie de toutes les expériences mystiques de type magique, dont la kabbale juive est l’un des exemples les plus connus.