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Le contexte du génocide arménien

Il y a 100 ans, en avril 1915, débutait le génocide des Arméniens par le gouvernement nationaliste turc de l’empire ottoman. Connaître cet épisode dramatique de l’histoire et faire vivre sa mémoire est une tâche importante pour toute personne progressiste.

Le génocide arménien fut le premier grand génocide du XXe siècle, organisé de manière méthodique, répondant à des objectifs précis. Tout comme l’Holocauste juif de la Seconde Guerre mondiale par le fascisme, le génocide arménien est le produit du nationalisme réalisant ses perspectives politiques dans le cadre moderne du capitalisme développé.

Il est important ici de saisir le contexte du génocide arménien. Comme ce n’est pas évident, voici une première présentation, posant des repères historiques.

Utilisons pour cela des cartes et voyons déjà où se trouve l’empire ottoman. La partie rouge est la zone de population arménienne.

Comme on le voit, c’est un vaste empire. Toutefois, nous sommes au début du XXe siècle. A l’instar de l’Empire russe ou de l’Empire austro-hongrois, l’Empire ottoman était une grande puissance féodale en pleine décadence, alors que les pays capitalistes s’élançaient et s’affirmaient comme puissances impérialistes. La féodalité ne faisait pas le poids face au capitalisme.

De plus, si le capitalisme unifie, comme on a pu le voir en France, le féodalisme ne forme pas les conditions d’un marché unifié. Tout reste fracturé. C’est d’autant plus un problème pour l’Empire ottoman. Tout comme l’Autriche-Hongrie et la Russie, l’Empire ottoman s’étendait sur des étendues gigantesques et renfermait un grand nombre de peuples sous sa domination.

Voici une carte des différents peuples dominés par l’empire.

Avec la montée cependant des révolutions bourgeoises dans toute l’Europe, l’Empire ottoman fut évidemment touché par un double mouvement d’émancipation des peuples et de revendications démocratiques internes. A cela s’ajoutent de fortes attaques de la part des autres puissances expansionnistes ou impérialistes d’Europe, afin de le démembrer et de coloniser ses anciennes dépendances, voire de le réduire en colonie.

Dans ce cadre, on put déjà voir lors du XIXe siècle l’émancipation de la Grèce, de la Bulgarie, de la Serbie, du Monténégro et de la Roumanie, à la suite de soulèvements armés contre le joug ottoman. Des parties importantes de ses possessions d’Asie furent petit à petit grignotées par l’Empire russe tentant de pallier sa faiblesse économique par l’expansionnisme et les soulèvements des peuples arabes commencèrent à monter en puissance. Dans ce dernier cas, comme dans d’autres par ailleurs, l’opposition interne à l’empire ottoman fut de plus en plus soutenu par le Royaume-Uni et la France.

C’est précisément cela qu’il faut saisir pour comprendre le génocide arménien. Regardons ici la carte de la Turquie avant 1910. Les zones arméniennes sont en jaune, les zones grecques en bleu, les zones kurdes en marron.

Que voit-on ici ? Que si l’Empire ottoman s’effondre et qu’on a ce qui va être la Turquie, ce pays dispose de trois communautés reliées à des territoires extérieurs. Cela ne pose pas de problèmes pour l’empire, qui compte se maintenir. Cependant cela pose un problème si on voit la chose de manière nationale, et c’est ainsi que le fait la bourgeoisie turque.

Plus la bourgeoisie turque parvient à être national-démocratique, plus elle va unifier la population, moins elle l’est, plus elle va être raciste contre les minorités. Or, la situation ne va pas être idéale.

L’Empire ottoman possédait évidemment des contradictions puissantes au sein du féodalisme lui-même. A la fin du XIXe siècle commencèrent à se lever des mouvements réclamant la modernisation de l’Empire ottoman, principalement sous la forme du mouvement « Jeunes-Turcs » (Jöntürkler en turc).

Ce mouvement « Jeunes-Turcs » s’est développé sous la forme d’une société secrète initiatique sur le modèle des sociétés secrètes républicaines françaises et italiennes et de la franc-maçonnerie, avant de se formaliser en « parti » sous le nom de « Comité Union et Progrès » (Ittihat ve Terakki Cemiyeti en turc) en 1907.

Les « Jeunes-Turcs » représentaient les différentes couches de la bourgeoisie nationale, mais principalement commerçante. On y trouvait deux grands courants idéologiques. Le premier, « occidentaliste », était libéral et réclamait des réformes démocratiques et décentralisatrices radicales et l’abandon de l’Islam comme référence juridique et culturelle ; il était notamment porté par les intellectuels et les notables arméniens.

Le second, « turquiste », état influencé par le positivisme d’Auguste Comte et le social-darwinisme, souhaitait régénérer l’Empire ottoman en le transformant et était influencé idéologiquement par le « pantouranisme » courant visant à établir un empire regroupant tous les peuples de langues turques voire de langues altaïques.

Dans le premier cas, on a ainsi l’option de l’unification de la bourgeoisie, quelle que soit son origine ethnique ; dans le second cas, on a l’option de l’union de la bourgeoisie turque ethniquement avec une partie de la féodalité, mais sur une base moderne et non plus uniquement féodale : en pratique, c’est une option semi-féodale.

L’Empire ottoman vit donc durant la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle dans un état d’instabilité permanent, connaissant de nombreux soulèvements, victorieux, des nations vivant sous sa coupe et perdant pratiquement toutes les guerres menées contre lui par ses voisins.

Le chauvinisme turc d’un côté et l’Islam de l’autre vont être utilisés par les différentes tendances tentant de maintenir sa puissance afin de soulever les masses turques derrière les grands propriétaires terriens ottomans.

Toutefois, en 1908, les « Jeunes-Turcs » parviennent à prendre le pouvoir, formant un gouvernement appliquant leur programme au sein même du régime de l’Empire ottoman. C’était le résultat de l’alliance de la bourgeoisie commerciale, des officiers de l’armée et des féodaux.

Au lieu d’une révolution démocratique, on avait ici un coup de force où la bourgeoisie, mettant de côté le pouvoir impérial du sultan, s’installe au prix d’une alliance avec l’armée et avec les féodaux, c’est-à-dire les propriétaires terriens exerçant en même temps l’activité d’usuriers et de petites entrepreneurs de produits agraires.

Ce n’est pas tout : à la dimension semi-féodale vint s’ajouter une dépendance impérialiste. Du fait de la faiblesse de la bourgeoisie nationale turque, celle-ci ne put pas résister à la pression des impérialistes. Les « Jeunes-Turcs » ne pouvaient faire autrement, en raison de la précarité de leur base, que se tourner vers l’impérialisme allemand, qui lui fournit des armes et des « conseillers » militaires et économiques, alors que le Royaume-Uni et la France étaient en train de coloniser les parties arabes de l’Empire et que la Russie lui faisait la guerre en Asie centrale.

Au lendemain de la défaite de 1918, cette alliance avec l’Allemagne amena la nécessité d’une nouvelle « révolution », dirigée par Mustapha Kemal et s’appuyant précisément sur la même base matérielle.

Or, que se passa-t-il au lendemain de la défaite de 1918 ? Mustapha Kemal dirigea l’armée turque dans la guerre contre la Grèce de 1919 à 1922, qui se conclut par l’échange de 1 300 000 Grecs de Turquie contre 385 000 Turcs de Grèce.

Voici les exigences grecques du début du XXe siècle, qui ne furent pas réalisées en grande partie en raison des défaites militaires :

Par la suite, l’État turc mena une politique intransigeante, violente, meurtrière, contre les populations kurdes. Elle est toujours actuelle.

La question arménienne, quant à elle, avait été réglée dans le sang, dès 1915. Dans le cadre de la démagogie nationaliste, de gigantesques pogroms avaient déjà coûté la vie à 200 000 arméniens et fait fuir 100 000 personnes, en 1894-1896 . Puis en 1909 où 30 000 miliciens turcs massacraient plus de 30 000 arméniens, pillant et brûlant les maisons.

Le gouvernement des « Jeunes-Turcs », ayant basculé dans l’alliance avec les féodaux, prolongea cette tendance. Pour en comprendre la raison assassine, regardons une carte de la région en 1920.

A l’ouest de l’Arménie, il y a l’Arménie orientale, qui est ici représentée de couleur bleu turquoise clair. C’est dans cette zone qu’a eu lieu le génocide. L’objectif du gouvernement de l’Empire ottoman était d’unifier sur une base nationale idéaliste le pays. C’était considéré comme nécessaire afin d’empêcher une éventuelle partition. Cette possibilité est visible sur la carte suivante, qui montre la part de chaque ethnie dans la zone.

On comprend facilement, quand on voit la carte, que le gouvernement a fait en sorte que les Kurdes soient impliqués dans le génocide arménien. C’était une manière d’empêcher une union kurdo-arménienne, qui aurait agi aux dépens de la bourgeoisie ethniquement turque s’arrogeant le monopole économique et politique.

L’objectif était de liquider le pôle d’influence arménien, sa bourgeoisie commerciale puissante, sa base géographique et économique. A la fin du XIXe siècle, en rapport avec l’influence russe, mais aussi dans le contexte d’effondrement de l’empire, la bourgeoisie turque s’alliait aux féodaux, et était de mèche avec les impérialistes, pour permettre la formation d’une sorte de base. Les « Jeunes-Turcs » ont ici pratiquement créé un territoire politico-économique sur une base idéaliste, écrasant dans le sang la réalité ne lui étant pas conforme. On est très proche des exemples pakistanais et israélien, où une nation est créée artificiellement, avec l’écrasement de ce qui ne correspond pas au programme établi arbitrairement.

Voici une autre carte montrant la présence arménienne dans la région.

Ainsi, au lieu de faire la révolution démocratique, la bourgeoisie turque a choisi la voie de la soumission à une partie des féodaux et aux impérialistes ; cela a précipité le renforcement des tendances réactionnaires qui se sont empressées de s’approprier le territoire ottoman d’origine comme base pour son existence.

Telle est l’origine du génocide arménien, la population arménienne ne répondant pas aux exigences criminelles nationalistes turques.