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Le KKE et la démocratie populaire - 6e partie : le retour de Níkos Zachariádis

Le paradoxe du gigantesque succès du KKE avec l’EAM et l’ELAS, c’est que le théoricien de la ligne de libération nationale qui amena cela n’était plus présent depuis plusieurs années.

Arrêté en 1936 par la dictature de Ioánnis Metaxás, Níkos Zachariádis fut envoyé au camp de concentration de Dachau en 1941. Le KKE n’avait plus aucune nouvelle de lui depuis.

Grande figure historique cependant du KKE – à ce titre, Níkos Zachariádis était très connu des masses – la nouvelle de son retour, annoncée le 1er mai 1945 dans l’organe du Parti Rizospastis, provoqua une onde de choc.

Níkos Zachariádis était considéré comme le grand théoricien du KKE, celui qui avait développé la ligne juste, ce qui était systématiquement souligné dans les publications du Parti.

Avec l’échec de décembre 1944, l’espoir était d’autant plus grand. Níkos Zachariádis formula d’ailleurs tout de suite une nouvelle ligne.

Il expliqua que la Grèce était d’un côté un pays balkanique, de l’autre un pays méditerranéen. Cela signifiait, en pratique, qu’il y avait d’un côté une liaison avec des pays comme la Bulgarie et la Yougoslavie, passés dans le camp socialiste, et de l’autre une certaine dépendance envers l’impérialisme britannique qui considérait la zone comme sa chasse gardée.

Etait donc nécessaire, effectivement comme demandé par les communistes de Bulgarie avec Georgi Dimitrov au KKE, une ligne de mouvement politique de masses, c’est-à-dire une ligne adaptée au contexte d’entre-deux de la Grèce, avec la dimension balkanique et la tendance au communisme, de l’autre la présence massive de l’impérialisme britannique.

Ce dernier devait inévitablement chercher la stabilité et à moins de rayer le KKE de la carte, ce qu’il ne pouvait pas, il devait aller dans le sens de trouver un compromis. Le KKE devait donc assurer le maintien de la démocratie, que les masses voulaient, en tenant compte des limites historiques du moment.

D’ailleurs, pour lui la défaite de décembre 1944 apparaissait comme inévitable en raison de la situation de la Grèce, de par la présence britannique.

Níkos Zachariádis formula cette conception dans Rizospastis le 5 juin 1945 et le jour même il rencontra l’ambassadeur anglais ; il l’affirma de nouveau à la réunion du Comité Central du KKE trois semaines plus tard.

Cependant, Níkos Zachariádis ajouta un aspect important. La réunion du Comité Central mentionna « certains cercles anglais à l’étranger » comme jouant un rôle particulièrement négatif et Níkos Zachariádis affirma même ouvertement le rôle négatif de la présence britannique, que le KKE n’avait jamais ouvertement dénoncé jusqu’à présent dans le contexte de la guerre mondiale :

« Nous pouvons dire sans exagération que les autorités militaires et politiques britanniques ne témoignent pas d’une attitude démocratique et n’amènent pas à la réalisation des traités de Varkiza et Yalta. »

De plus, la réunion du Comité Central appela à la formation généralisée de l’autodéfense autonome des masses (Μαζική Λαϊκή Αυτοάμυνα – MLA), avec des groupes organisés, des initiatives politiques, des grèves, jusqu’à la lutte armée en cas de danger.

Níkos Zachariádis tint d’ailleurs un discours à Thessalonique le 24 août 1945 où était exigé un développement normal de la politique intérieure, affirmant que la passivité devant les attaques des monarcho-fascistes finiraient par avoir une réponse armée.

Juste auparavant, le 6 août, le KKE expliquait que dans la situation actuelle, aucune élection ne pouvait se tenir.

Il est ici significatif que l’acte constitutionnel 26, promulgué le 24 mars 1945, décidant de purger de l’administration ceux ayant collaboré avec l’occupant nazi, suive l’acte constitutionnel 25, promulgué le 22 mars 1945, décidant de purger les personnes liées à la « mutinerie du 3 décembre 1944 ».

L’acte 26 était de la poudre aux yeux pour prétendre rétablir l’ordre en général, alors que les persécutions se lançaient de manière généralisée contre les personnes liées de près ou de loin à l’EAM.

Trois mois après, en juin 1945, seulement 18 000 personnes étaient poursuivis pour faits de collaboration, 1 100 étant en prison attendant leur procès, tandis que 48 956 personnes étaient emprisonnées pour liens avec l’EAM, le chiffre doublant quelques mois plus tard.

Dans ce cadre, lors du VIIe congrès du KKE, début octobre 1945, Níkos Zachariádis critiqua de manière claire et nette les tendances considérant qu’une voie pacifique était possible, expliquant que depuis le traité de Varkiza il y avait eu une restauration de la monarcho-fascisme et que ce qui avait été possible auparavant ne l’est plus.

Impossible par conséquent de ne pas considérer que le mouvement politique de masses devait également porter en lui la question de la lutte armée si les blocages s’avéraient trop importants. Níkos Zachariádis mit en place à ce titre une Commission militaire panhéllénique.

Naturellement, la question des modalités des élections allait s’avérer primordiale. Lorsque le gouvernement annonça le 5 octobre 1945 que celles-ci se tiendraient dès le 20 janvier 1946, ce fut considéré comme inacceptable par les libéraux, les socialistes, le parti paysan et le parti progressiste, et bien entendu le KKE.

Il apparaissait pour toutes ces forces que les élections sous l’égide d’un gouvernement façonné par la Grande-Bretagne au moyen des partisans de la monarchie ne sauraient être libres.

La Grande-Bretagne lâcha du lest et permit la formation en novembre 1945 d’un gouvernement d’orientation libérale, accepté également par le KKE, tout en refusant systématiquement le remplacement des officiers monarchistes et fascistes dans l’armée et la gendarmerie par des républicains.

Devant le blocage de la situation et la continuation des actions terroristes d’extrême-droite soutenues par la Grande-Bretagne et l’appareil d’État grec, le KKE cessa en décembre son soutien au gouvernement, alors que Níkos Zachariádis fit réunir le Comité Central en janvier 1946, afin de préparer le tournant de la bataille pour l’indépendance nationale contre la Grande-Bretagne.

La Commission militaire panhéllénique prépara alors des structures dans les montagnes pour des actions de partisans et l’EAM formula les points suivants pour accepter de participer aux élections : la formation d’un nouveau gouvernement avec une participation de l’EAM, le désarmement des groupes d’extrême-droite, l’amnistie pour les combattants de la résistance, une révision des listes électorales et enfin l’exclusion de l’armée, de la police et de l’administration des éléments ayant collaboré avec l’Allemagne nazie.

Devant le refus de ce compromis, le KKE boycotta les élections, ainsi que les socialistes et la gauche en général.

Sur 1 850 000 personnes pouvant voter, 743 000 s’abstinrent, le Parti Populaire et le Parti Libéral National, pro-monarchie, obtinrent 55 % des voix soit 206 sièges parlementaires, les fascistes issus de l’EDES du Parti National en eurent de leur côté 20, contre 68 pour les conservateurs de l’Union Politique Nationale et 48 pour les libéraux.

C’était un signe du retournement de situation : les pro-monarchistes du parti populaire, pro-monarchie, passaient en quelques mois d’une situation d’inexistence concrète à l’obtention de 609 000 voix.

Lors d’une réunion à Moscou en 1950, Staline critiqua la non-participation aux élections comme ayant été une erreur tactique, ce que Níkos Zachariádis reconnut.

dimanche 26 février 2017


Le KKE et la démocratie populaire