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Le KKE et la démocratie populaire - 5e partie : les dekemvrianá et ses conséquences

Winston Churchill, le Premier ministre anglais, avait exigé lors de la conférence de Moscou en octobre 1944 un découpage en zones d’influence, suivant les modalités suivantes : Hongrie et Yougoslavie : 50% - 50%, Roumanie : 10% - 90%, Bulgarie : 25% - 75% et Grèce : 90 % - 10%.

Ces pourcentages n’ont aucune signification en soi, à part qu’ils signifiaient que l’impérialisme britannique ne tolérerait pas d’intervention ouverte de l’Armée rouge en Grèce.

Impossible pour l’URSS de ne pas accepter cela, de par la nécessité de l’alliance générale contre l’Allemagne nazie – le risque n’étant pas de ne pas battre celle-ci, mais que celle-ci réussisse un retournement d’alliance avec les États-Unis et la Grande-Bretagne dans une optique anti-soviétique.

Le KKE avait pris conscience de cet arrière-plan et à part le chef partisan Áris Velouchiótis, une tête brûlée à l’esprit aventurier qui sera exclu du KKE en 1945, il n’y avait pas l’idée d’un affrontement considéré comme impossible avec l’armée britannique.

Restait toutefois la question de l’ELAS, que le KKE refusait d’insérer dans l’armée nationale nouvelle si la même dissolution ne se produisait pas pour la 3e brigade de montagne grecque et le Bataillon sacré.

Le gouvernement d’union nationale procéda alors à l’exclusion du KKE et, en réponse, afin de faire une démonstration de force, le KKE appela à une vaste manifestation pour le 3 décembre 1944, avec une grève générale à partir du lendemain.

La réponse de l’impérialisme britannique et des forces réactionnaires fut claire et nette, avec la police qui tira sans prévenir sur les manifestants, devant les journalistes massés sur les balcons de l’hôtel Grande-Bretagne et alors que les tanks britanniques étaient aux côtés de la police.

Il y eut 28 morts et 140 blessés et même le quotidien conservateur The Times parla d’une « action fasciste ». Il apparaît que le signal fut donné par le chef de la police athénienne dans une action concertée, avec plusieurs groupes de tireurs, les tirs étant prévus pour quand la manifestation atteindrait la tombe du soldat inconnu.

Ronald Scobie

En réponse, l’ELAS occupa des commissariats dans la périphérie d’Athènes et la grève du 4 décembre fut un triomphe.

Partant de quoi, le chef militaire britannique Ronald Scobie déclara l’état d’urgence, ce qui provoqua un affrontement armé, confiné à Athènes, entre l’ELAS et les forces britanniques faisant notamment venir la 4e division d’infanterie indienne d’Italie, utilisant les tanks et les avions de la Royal Air Force.

L’ELAS sous-estima l’importance de prendre l’offensive, ne prenant jamais l’initiative dans une posture uniquement défensive, en ne mobilisant pas assez ses troupes hors d’Athènes pour renforcer sa présence dans la capitale.

Aussi ce sont les forces britanniques qui prirent au fur et à mesure le dessus, alors qu’initialement, l’ELAS contrôlait les 9/10 d’Athènes.

Toutefois, l’impérialisme britannique, par ce coup de force et son refus de la démission du gouvernement, étaient allé trop loin, même aux yeux des masses britanniques. Pour cette raison, il fallut temporiser et le Premier ministre Winston Churchill vint même à Athènes pour participer à une conférence le 25 décembre.

Mr. Damaskinos et W. Churchill

Un cessez-le-feu fut alors mit en place ; cela revenait à une défaite de l’ELAS, qui de fait avait perdu 1/4 de ses effectifs, alors que les structures du KKE à Athènes et au Pirée, le bastion essentiel du Parti, avaient été démantelées.

L’ELAS disposait toutefois encore de six divisions avec 40 000 partisans disposant de six mois de munitions, contrôlant la moitié du territoire, un tiers de la population.

Aussi, les événements de décembre (Δεκεμβριανά, dekemvrianá), qui firent 7 000 morts, aboutirent alors au traité de Varkiza le 12 février 1945 : en échange du désarmement de l’ELAS, l’EAM pourrait librement participer aux élections et la première mettrait en place une constituante.

Une amnistie fut également prévu, mais la nature politique fut souvent éludée pour arrêter les membres de l’EAM, de l’ELAS, du KKE : sur 16 700 prisonniers en octobre 1945, 2 896 l’était pour collaboration avec l’occupant, 7 077 l’était pour des délits et des crimes, alors que 6 027 personnes étaient emprisonnées en raison des dekemvrianá.

Non seulement l’armée ne fut pas nettoyée de ses officiers liés à l’extrême-droite comme le prévoyait le traité de Varkiza, mais au contraire même elle s’ouvrit de manière résolue aux cadres monarchistes, fascistes, etc.

De plus, si l’ELAS avait remis notamment pratiquement 49 000 fusils et pistolets, une centaine de pièces d’artillerie, 713 armes automatiques, etc., tout en conservant cependant 20 000 armes de manière clandestine, toutes les forces réactionnaires furent toujours plus appuyées par les forces britanniques pour lancer une vaste opération de terreur blanche.

La gendarmerie et la garde nationale, les forces de sécurité gouvernementales, l’organisation X, les bataillons de sécurité ayant collaboré avec l’Allemagne nazie, etc., toutes ces forces s’unirent dans une grande opération d’arrestations, de torture, de meurtre, dans tout le pays.

Entre février 1945 et mars 1946, l’EAM dut subir la mort de 1289 activistes, alors que 6 671 autres avaient été blessés, 31 632 torturés, 8624 emprisonnés, 165 femmes violées. 677 bureaux de l’EAM avaient été fermés.

Voici par exemple ce qu’on lit dans une note adressée au Premier Ministre Voulgaris le 5 juin 1945, écrite par les les chefs politiques du Centre, à savoir les anciens présidents du Conseil Themistoklis Sofoulis, Georgios Kafandaris, Emmanuel Tsoudéros et Nikólaos Plastiras.

« La terreur instaurée après les événements de décembre par l’extrême droite, dans tout le pays, s’amplifie tous les jours. Elle a pris un développement et une étendue qui rendent impossible la vie des citoyens non-royalistes et excluent même la pensée qu’on puisse procéder à un plébiscite libre ou à des élections.

Les organisations terroristes de l’extrême droite, dont les principales avaient été armées en partie par les Allemands et avaient de toutes les manières collaboré avec eux, non seulement ne furent pas désarmées, non seulement ne sont pas poursuivies, mais encore collaborent ouvertement avec les agents de l’ordre en vue d’étouffer complètement toute pensée démocratique. »

Dans certains cas, les armes remises par l’ELAS aboutirent même dans leurs mains et à cela s’ajouta la justice du nouvel État soumis à l’impérialisme britannique : en 1945, ce sont officiellement 48 956 personnes qui furent poursuivis pénalement.

Dans ce climat, le KKE ne put rassembler que 40 000 personnes le premier mai 1945.

A cela s’ajoute un élément essentiel : si les socialistes avaient maintenu leur soutien à l’EAM lors des dekemvrianá, la situation leur apparaissait désormais comme intenable et ils prirent leur autonomie complète en avril 1945, en unifiant leurs différentes structures.

L’échec de décembre 1944 avait provoqué une année de 1945 catastrophique pour le KKE, alors que la victoire sur l’Allemagne nazie était scellée.

Le bilan était, par ailleurs terrible. L’occupation nazie avait amené la mort de 260 000 personnes en raison de la famine, 70 000 tués par l’occupant, 60 000 morts en déportation, 15 000 morts au front en 1940 et en 1941, 6 000 partisans étaient morts au combat alors que 70 000 autres étaient blessés, 300 000 personnes étant des réfugiés, 500 000 des sans abris.

70% des ponts étaient détruits, ainsi que 65% des véhicules motorisés ; la production agricole avait chuté de 50%, 95% des voies ferrés étaient endommagées.

vendredi 24 février 2017


Le KKE et la démocratie populaire