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La session de l’Exécutif élargi − 1924

12 Juin 1924

Aujourd’hui, à 9 heures du soir, dans la salle St-André du Kremlin, s’est tenue la session de l’Exécutif Élargi. La salle drapée de noir rappelait aux délégués la douloureuse perte que l’Internationale Communiste a subie en la personne de son inoubliable guide, Lénine.

Zinoviev préside et ouvre la séance.

Sur la proposition de Neurath, l’ancien Présidium dirige les débats.

Il ressort de la lecture de la liste des présents que l’Exécutif est représenté par 24 camarades. La représentation des Sections est la suivante : Russie 8, Allemagne 3, Internationale Communiste des Jeunes 3, Pologne 2, Norvège 2, Angleterre 2, Amérique 2, les sections suivantes ont délégué : Bulgarie, Esthonie, Lithuanie, Lettonie, Perse, Géorgie, Ukraine, Autriche, Roumanie, Yougoslavie, Suisse, Suède, Danemark, Espagne, Belgique, Argentine, Brésil, Mexique, Java, Canada.

Les sections suivantes n’ont pas encore envoyé de délégués : Finlande, Arménie, Grèce, Hollande, Portugal, Chili, Turquie, Uruguay, Azerbeidjan, Chine, Japon, Australie, Indes, Afrique du Sud, Il y a en tout 73 délégués, dont 24 de l’Exécutif, et 49 de 31 pays.

Le Comité Exécutif propose l’ordre du jour suivant :

I. Sur le Ve Congrès.

a) Projet d’ordre du jour du Congrès et projet de nomination des rapporteurs ;

b) Proposition de composition du Présidium ;

c) Proposition de composition du Secrétariat ;

d) Proposition do composition des commissions ;

e) Projet d’appels :

1) à l’Armée, à la Flotte et l’Aviation rouges.
2) Contre la terreur blanche et les arrestations dans différents pays.
3) Contre les répressions dans les colonies.

II. Manifestation internationale a l’occasion du 10e anniversaire de la guerre.

III. Date d’ouverture du Congrès.

Cet ordre du jour est adopté à l’unanimité.

Les débats sont inaugurés par Marranne (France), qui fait une déclaration au nom de la délégation française :

« La délégation française à l’Exécutif Élargi, composée des camarades Tommasi, Marranne, Treint (Chasseigne étant absent), déclare que Souvarine ne représente nullement l’opinion du Parti français qui s’est affirmée presque unanimement lors du récent Conseil national sur les thèses précédemment adoptées par le Comité Directeur.

Souvarine siège à l’Exécutif Élargi uniquement en qualité de membre du Présidium qui fut désigné par le IVe Congrès mondial.

Souvarine a commis depuis quelques semaines des actes répétés d’indiscipline contre son Parti et contre l’Internationale.

Il a refusé de suivre, dans le Bulletin Communiste qu’il dirigeait, la ligne politique déterminée par le Comité Directeur du Parti.

Relevé de son poste après plusieurs rappels à l’ordre, il a lancé aux abonnés du Bulletin Communiste une circulaire dans laquelle il cherchait à discrédité la direction du Parti et faisait appel aux souscriptions pour fonder de sa propre initiative une revue politique.

Il a refusé de transmettre à son successeur les matériaux nécessaires au bon fonctionnement du Bulletin Communiste et du service des éditions.

Il déclaré dans une réunion de la Seine « qu’il y a quelque chose de pourri dans le Parti et dans l’Internationale et qu’il y faudra porter le fer rouge ».

Dans ces conditions et en attendant que le Ve Congrès mondial statue sur le cas Souvarine, la délégation française propose à l’Exécutif Élargi de décider que Souvarine ne représentant en rien l’opinion de son Parti, et ayant brisé à maintes reprises la discipline du Parti français et de l’Internationale, ne participera aux débats de l’Exécutif élargi qu’avec voix consultative.

La délégation française ajoute que si la Direction du Parti s’est bornée jusqu’ici à prendre contre Souvarine des sanctions bénignes par rapport aux fautes qu’il a commises, c’est uniquement par déférence pour les instances internationales, Exécutif et Congrès, dont relève Souvarine en tant que membre du Présidium.

Passant outre, à le volonté du Parti et foulant aux pieds la discipline, il a édité de son propre chef la brochure « Le Cours nouveau ».

Il a fait précéder cette publication d’une préface tendancieuse et susceptible de disqualifier la Direction actuelle aux yeux des membres du Parti.

Souvarine : demande qu’on lui, accorde au moins une demi-heure pour réfuter les accusations mensongères portées contre lui.

Radek  : demande que la proposition des camarades français ne soit pas acceptée, car elle contredit formellement les statuts de l’Internationale.

Treint : Je ne veux pas me prononcer sur la question des statuts, mais je tiens absolument à réfuter l’affirmation de Souvarine disant que la déclaration contient des mensonges. Le Parti a, dans cette affaire, pris maintes mesures contre Souvarine. Ces mesures ont été adoptées à la presqu’unanimité par le Conseil national.

Zinoviev : le Présidium est d’avis qu’il faut, dans le présent cas, distinguer deux questions. Ou bien il faut former une commission qui examinera le cas Souvarine − et nous soutenons cette proposition, Souvarine ayant, à notre avis, commis de véritables infractions à la discipline, − ou bien, conformément à la proposition des camarades français, il faut retirer à Souvarine la voix délibérative. Cette proposition est contraire aux statuts.

Freimuth : Je suis contre l’avis de Zinoviev. La Centrale du Parti français a pris cette décision et, comme les membres de l’Exécutif ne sont que les représentants des Partis, ceux-ci doivent pouvoir rappeler leurs représentants.

Radek : Le camarade Freimuth semble mieux connaitre le règlement du Reichstag allemand que les statuts de l’Internationale Communiste. Les membres de l’Exécutif ne sont pas les représentants des Partis, mais les élus du Congrès. Du point de vue des statuts, l’exigence des camarades français est donc inadmissible, Mais cette question a un côté politique. Le Congrès qui va bientôt s’ouvrir devra-t-il commencer par la diffamation d’un camarade ? Il est incontestable que Souvarine a commis un certain nombre d’actes d’indiscipline. Ceux-ci ont déjà été appréciés par le Parti Français et l’Exécutif, Mais on ne peut condamner deux fois pour la même faute. L’exigence des camarades français serait compréhensible s’il s’agissait de fautes personnelles de Souvarine. Mais on ne peut condamner un camarade pour avoir suivi une ligne politique conforme à ses convictions. Je proteste contre la proposition des camarades français.

Boukharine : Chaque délégation a le droit de faire ici une déclaration. Je suis d’avis qu’on ne peut discuter ici le cas Souvarine. Si une délégation demande une commission, nous soutiendrons volontiers cette proposition. Mais vouloir retirer à Souvarine la voix délibérative est contraire aux statuts. L’Exécutif n’est pas une fédération de représentants de partis nationaux, mais un corps élu directement par le Congrès. En acceptant la proposition des camarades français, nous ferions un pas en arrière dans la forme d’organisation de l’Internationale Communiste.

Il est proposé de clore les débats, ce qui est accepté. La parole est donnée il Souvarine pou explication personnelle.

Souvarine : On me reproche d’avoir commis des actes d’indiscipline. On dit pas lesquels, mais on exige que l’Exécutif prenne des sanctions comme il n’en a jamais pris encore. Il y a d’ailleurs plusieurs sortes d’infractions à la discipline. Il y en a qui sont dirigées contre la politique révolutionnaire du parti. Il y en a d’autres qui sont provoquées par des circonstances particulières. On n’a pas l’habitude de juger ces dernières avec sévérité. Ce qui importe, ce n’est pas l’infraction, mais son motif. Je me défendrai naturellement, mais je mets en garde les camarades contre cette atmosphère de pogrom que l’on crée contre certains camarades.

En ce qui concerne le Bulletin Communiste, on m’a déjà souvent condamné publiquement sans me donner le moyen de me défendre. Je pense que personne ne sera surpris si je dis qu’il s’agit moins de mes actes d’indiscipline que d’obtenir les 100% d’unanimité qui sont à la mode aujourd’hui dans les organisations de l’Internationale. Je ne veux pas détruire cette harmonie. Il est très difficile dans cette atmosphère d’exprimer ses opinions sans être immédiatement suspect. En ce qui concerne les accusations lancées contre moi, je donnerai à l’Internationale les information nécessaires.

Zinoviev : Souvarine a profité d’une façon assez particulière de l’occasion qui lui ôtait donnée de faire une déclaration politique. Nous ne lui en voulons pas d’avoir dit quelques mots violents, mais bien des passages de son discours ont une allure non communiste. Nous avons entendu de semblables discours de gens qui ont politiquement mal tourné. Est-ce donc si mal si l’unanimité règne dans un parti ? L’idéal serait-il d’avoir d’un coté 51 et de l’autre 49% ? Afin de clore la discussion, je propose de charger le Secrétariat, d’accord avec les Partis, de former une commission qui s’occupera de cette question.

Je ne suis pas d’avis que la voix délibérative soit retirée à Souvarine.

Le délégation française déclare soutenir la proposition du Présidium.

Cette proposition est adoptée à l’unanimité.

Neurath lit le projet l’ordre du jour du Ve Congrès. Zinoviev fait remarquer que si ce projet est accepté, le Congrès peut toujours y apporter des modifications, sur la demande des Partis.