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La question de la nation bengalie - 1re partie : l’origine des deux voies culturelles

La question du Bengale est un cas très proche de la question allemande, les pays allemands se séparant en deux nations : l’Allemagne et l’Autriche. Fondamentalement, dans l’histoire, le Bengale a été coupé en deux parties, partageant le même langage, mais divisées pour ce qui concerne la principale idéologie, qui était, à cette époque féodale, la religion.

En raison de cela et suivant la définition marxiste de la nation, la séparation de l’Ouest et de l’Est est plus proche de la séparation Allemagne / Autriche que de la séparation Allemagne de l’Ouest/de l’Est de 1945-1989.

Voyons maintenant comment le peuple bengali a évolué.

 Bengale : l’impossibilité de la conversion à l’Islam de masse depuis l’extérieur

La raison d’une telle séparation comme celle qui s’est déroulée au Bengale – avec la formation du Bangladesh – ne peut pas simplement s’expliquer par les conversions de masses dans le Bengale oriental amenées par les missionnaires musulmans.

L’Islam est arrivé au 12ème siècle, par la conquête d’un côté, par le commerce de l’autre, particulièrement sur la zone côtière, avec le port de Chittagong par exemple. Ensuite, de nombreux missionnaires arrivèrent pour propager l’Islam.

Mais cela ne peut pas avoir amené au fait qu’aujourd’hui, 90,4% de la population du Bangladesh est de culture islamique.

Pourquoi cela ?

a) Premièrement, nous pouvons voir que la culture islamique ne s’est pas répandu avec cette ampleur dans la partie occidentale du Bengale. De plus, l’Islam n’a pas commencé comme un courant tentant de devenir le courant principal.

Il n’a jamais eu les particularités d’une culture minoritaire, comme cela a été le cas à Hyderabad en Andhra Pradesh, où il s’agit d’une sorte « d’île » islamique.

En raison de cela, l’explication qui donne un rôle central aux gouverneurs, rois, nizams, etc. musulmans et aux missionnaires n’est pas valide.

L’Islam a simplement été accepté par les masses du Bengale oriental, et cela d’une manière massive, du jour au lendemain. Le langage bengali – le bangla – est resté pratiquement intouché, restant fortement fondé sur une origine sanskrite et des emprunts aborigènes.

Il n’y a absolument pas eu de processus de construction d’une langue comme l’hindustani, où ce qui est aujourd’hui le hindi et l’ourdou ont massivement emprunté au vocabulaire et aux expressions du persan, en raison de l’influence majeure de la culture islamique.

Les masses du Bangladesh ont même pris la langue comme une arme principale dans le leur lutte contre le Pakistan occidental, une culture où la culture islamique avait l’hégémonie.

b) Ensuite, nous pouvons voir que le Bengale musulman était et est toujours aujourd’hui une petite poche dans une zone du monde où l’hindouisme est toujours une composante principale de l’idéologie dominante : l’Inde.

Le Bengale était loin des centres culturels islamiques ; il était séparé par de nombreux peuples et de nombreuses cultures ; il n’était pas en contact direct.

L’empire britannique a essayé de comprendre cette réalité, et le recensement effectué en 1872 montre que les proches musulmanes au Bengal se situaient dans les plaines alluviales.

Voyant cela, ainsi que seulement un peut plus d’1% de la population interrogée affirmait être d’origine étrangère, les cadres britanniques pensaient qu’ils venaient des basses castes, qui s’étaient converties à l’Islam pour échapper à la domination de l’hindouisme.

Mais cette explication est mécanique. Le Bengale était en effet avant l’Islam sous l’influence du bouddhisme, et le bouddhisme ne connaît pas les castes. Il y avait également le jaïnisme qui existaient dans l’Inde ancienne, et qui ne reconnaissait pas les castes.

Pourquoi est-ce que les masses opprimées choisiraient une religion venant de loin, si c’était uniquement pour une question de castes, alors qu’elles pourraient simplement soutenir le bouddhisme, comme auparavant ?

 La situation particulière du Bengale

Le matérialisme dialectique nous enseigne que la contradiction est un processus interne. Ainsi, la raison pour le triomphe de l’Islam dans la partie orientale du Bengale doit venir du Bengale oriental lui-même.

L’Islam au Bengale ne peut pas avoir été « importé. »

Donc, regardons l’histoire du Bengale. Nous pouvons voir ces traits particuliers :

a) Suivant les Manusmṛti, connus en Europe sous le nom de « Lois de Manu » (entre 200 avant et 200 après JC), le Bengale ne faisait pas partie de l’Āryāvarta (« la demeure des Aryens » en sanskrit).

b) Ce n’est que sous l’Empire Maurya (321-185 avant JC) que la partie occidentale du Bengale a été jointe pour la première fois à l’Inde ancienne, la partie orientale formant l’extrémité de l’empire.

c) Ce n’est que lors de l’empire Gupta (320-550 après JC), que les chefs locaux ont été écrasés au Bengale.

Qu’est-ce que cela signifie ? Que sous l’empire Maurya, le Bengale (principalement son côté occidental) a connu un saut de civilisation, notablement par l’intermédiaire du grand empereur bouddhiste Ashoka.

Puis, avec l’Empire Gupta et son extermination du Bouddhisme en Inde, le Bengale est devenu le dernier endroit de confrontation entre l’hindouisme et le bouddhisme. S’ensuivit une politique de missionnaires promouvant l’hindouisme.

Il est clair que les empires Maurya et Gupta ont changé la réalité du Bengale occidental, développant sa société à un stage supérieur, avec une administration d’État produite par le haut développement en Inde occidentale.

En raison de cela, l’effondrement de l’empire Gupta a amené une situation de chaos au Bengale, une situation appelée « matsyanyaya. » Une nouvelle dynastie connut une naissance localement, les Palas, qui mirent en avant le bouddhisme – clairement pour avoir un meilleur rapport de force avec l’Inde ancienne, qui était sous domination hindouiste. Même dans le sud est du Bengale, les rois locaux suivaient cette politique pro-bouddhisme.

Mais les Palas essayèrent d’envahir certaines parties de l’Inde ancienne, particulièrement le Bihar, à l’ouest du Bengale. Le centre de gravité se décala à l’ouest, s’éloignant toujours plus du Bengale oriental. Cela aura des conséquences fatales pour l’unité du Bengale.

 La source de la division du Bengale

A cette époque, le Bengale bouddhiste qui aurait été une partie de l’Inde ancienne n’aurait pas été possible : les forces hindouistes contrôlaient l’Inde, le Bengale en était dépendant, et ainsi la culture hindouiste se répandit dans la culture des Palas.

Les rois Palas étaient entourés d’un appareil d’Etat hindouiste (de la poésie aux ministres), se marièrent à des femmes de familles brahmanes ; dans ce processus, le Bengale occidental était attiré par l’Inde ancienne, cette fois de manière décisive.

Le bouddhisme n’était maintenu sous les Palas qu’afin de conserver une identité distincte, que le règne des Palas soit justifié, et également parce qu’il s’agissait d’une expression de la culture bengalie de cette époque.

De fait, le bouddhisme bengali de cette époque était caractérisé par la présence massive de déesses. Nous trouvons par exemple ces importantes figures, présentes dans la version du bouddhisme des Palas :

• Tara
• Kurukullâ
• Aparâjita
• Vasudharâ
• Marîchî
• Paranùabari
• Prajnâparamitpa
• Dhundâ

Nous verrons que la présence massive de déesses dans la culture bengali nous aidera d’une manière significative.

Néanmoins, et ce qui compte ici dans ce processus, c’est que ce n’était qu’une question de temps avant que les forces féodales – reliées à l’Inde hindouiste – renversent la dynastie des Palas. Cela se fit sous Vijaysena, un brahmane-guerrier du sud de l’Inde, qui établit une dynastie hindouiste, intégrant le Bouddha comme un avatar (maléfique) de Vishnou.

La dynastie des Senas mit en avant l’hindouisme d’une manière massive, amenant des brahmanes du reste de l’Inde pour former une nouvelle classe dominante, avec des dons de terres également. Les Senas installèrent une petite minorité comme pure « élite » religieuse », d’une manière fortement hiérarchique.

Le Bengale était pratiquement colonisé par l’Inde ancienne hindouiste ; l’impact de cette colonisation avait évidemment un centre de gravité au centre du Bengale.

La dynastie des Senas marqua la ruine du commerce des marchands, qui soutenaient le bouddhisme – ici l’aspect « égalitaire » du bouddhisme montre son aspect pré-bourgeois, très proche du protestantisme, avec également de soulignées la civilisation globale et l’administration unifiée.

Pour cette raison, le Bengale est devenu féodal, par le haut de la société, en raison de l’influence de l’Inde ancienne.

Nous avons ici la clef principale de la division. En effet, nous pouvons voir ici :

a) l’influence Maurya et Gupta a amené le Bengale occidental à un stade plus élevé de culture, tandis que la partie orientale restait arriérée, mais toujours influencée par la culture aborigène et le matriarcat ;

b) Ensuite, il y avait la chance historique pour le Bengale de s’unifier – sous la bannière du bouddhisme, comme ce qui est arrivé dans les pays à l’Est du Bengale (Birmanie, Laos, Thaïlande...). Cette unification aurait été faite par un royaume fondé principalement dans la partie occidentale et la généralisation du commerce.

c) Mais la dynastie Sena s’est effondrée, en raison de l’expansion de l’Inde ancienne, et le Bengale occidental est devenu une composante de celle-ci sur les plans culturels et économiques, ce qui signifie que l’aspect féodal a triomphé sur les aspects pré-bourgeois portés par le bouddhisme et les villes.

d) La partie orientale avait besoin d’un saut qualitatif, qui a été pratiquement raté durant les empires Maurya et Gupta, mais cela ne pouvait pas être fondé sur le bouddhisme, puisqu’il avait été l’idéologie de la dynastie des Palas, dont le fondement était dans la partie orientale ou même au Bihar.

e) L’invasion musulmane est arrivée précisément à ce moment d’une besoin général d’un mouvement anti-féodal.

f) Néanmoins, le mouvement pré-bourgeois anti-brahmane ne sera pas présent qu’à l’est, avec l’Islam – il existera également dans la partie occidentale, par le culte de la déesse qui était déjà présent dans le bouddhisme, et qui sera placé dans l’hindouisme.

 Une nouvelle dynamique

Les historiens bourgeois pensent que la conversion de masse à l’Islam a été une réaction paysanne à la pénétration aryenne au Bengale oriental ; en fait, l’Islam à l’est et l’hindouisme influencé par les aborigènes à l’ouest ont été tous deux une expression pré-bourgeoise contre le féodalisme.

Les historiens bourgeois notent que les paysans étaient trop faibles sur le plan économique, mais pensent qu’ils ont essayé de combattre dans les domaines idéologiques et culturels, par les armes de l’Islam empruntés à l’étranger.

Cela signifierait que les paysans seraient une classe unie et consciente – ce qui n’a jamais été le cas dans l’histoire. En fait, les classes pré-bourgeoises ont construit une arme idéologique pour contre-attaquer face à la pénétration féodale au Bengale.

L’invasion islamique – qui n’a pas été une invasion, mais une conquête – a été le détonateur de ce moment historique de la lutte de classe.

Au Bengale oriental, l’Islam a été massivement accepté. Mais cet Islam était spécifiquement bengali. Il y avait une sur-importance accordée aux aspects magiques des missionnaires qui apportaient l’Islam. Ces « soufis » étaient considérés comme guérissant les malades, marchant sur l’eau, etc.

Même si l’Islam au Bangladesh est sunnite, d’une manière unique il célèbre les saints, les tombes sont l’occasion de pèlerinages, etc.

De la même manière, les sites hindous et bouddhistes ont simplement été adaptés au culte musulman.

Au Bengale occidental, l’hindouisme devint hégémonique, mais il a étalement été altéré. La manière principale de considérer l’hindouisme est le kali-kula – le culte de la grande déesse (Mahadevi) ou de la déesse (Devi), également connu sous le nom de shaktisme.

Le film de Satyajit Ray « Devi » dépeint cette réalité ; au Bengale, la déesse Kali est révérée, et le shaktisme peut être considéré comme plus puissant que le shivaïsme et le vaishnavisme, qui représentent des aspects plus typiques de la culture et de l’idéologie patriarcales indo-aryennes.

Ainsi, au Bengale occidental et oriental, l’hindouisme célèbre des déesses comme Durga, Kali, Lakshmi, Sarasvati, Manasa, ou Shashthi, Shitala, Olai Chandi.

Mais ce n’est pas tout. Le syncrétisme est apparu comme la tendance nationale bengalie à l’unification.

Lorsque le Bengale occidental s’est tourné vers une variante de l’hindouisme et le Bengale oriental vers une variante de l’Islam, et en raison de l’unité encore grande entre ces deux parties du monde, une tendance syncrétique s’est développée.

Il s’agissait clairement d’une expression d’éléments pré-bourgeois, qui essayaient d’unifier et non pas de diviser ; en raison de cet aspect bourgeois, l’expression était universaliste.

Dans la partie occidentale, Chaitanya Mahaprabhu (1486–1534) a développé un culte de Krishna comme seul Dieu réel, au-dessus des castes, fondé sur « l’amour » dans une union mystique avec la vérité absolue ; au Bengale oriental, les soufis enseignaient le caractère central de l’amour pour rejoindre Dieu, au-delà des aspects formels de la religion.

Dans ce cas musulman, les soufis ont adopté la position des gourous dans l’hindouisme et le bouddhisme, enseignant la voie de la vérité au disciple, par la méditation en particulier.

La question principale était alors : est-ce que les deux se rejoindraient finalement ? Ou bien ces deux tendances suivraient des voies particulières, modifiant les traits psychologiques en deux parties séparées, donnant naissance à deux différentes nations ?