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La publication d’une version colorisée de « Tintin au Pays des Soviets »

Tintin passera dans le domaine public en 2054 et les ayants droits ont un objectif très simple : faire en sorte qu’il devienne une figure du même type que Mickey, afin de maintenir des droits d’auteurs au moyen de la défense des « traits » du personnage, tant graphiquement que sur la plan de la personnalité, de la psychologie, etc.

C’est le sens de la publication de la mise en couleurs de Tintin au Pays des Soviets, célébré en fanfare dans les médias, mais critiqué comme absurde par Alain Baran, secrétaire personnel de Hergé pour les cinq dernières années de sa vie.

Il faut dire que l’œuvre colorisée est même signée Hergé, alors que l’original en noir et blanc, publié en 1929, avait été mis de côté et republié uniquement en tant qu’archives à partir de 1973. Hergé avait lui-même procédé à la colorisation d’autres aventures de Tintin, mais jamais de Tintin au pays des Soviets.

Et pour cause ! Cette œuvre démasquait la figure Tintin et il était bien plus intéressant de la placer dans des sortes de limbes plus ou moins inaccessibles.

Car Tintin au pays des Soviets était une œuvre pour enfants, d’un anticommunisme virulent, tout à fait dans l’esprit bourgeois catholique belge ; c’était une simple œuvre de propagande, d’ailleurs publiée à l’origine sous la forme de séries de vignettes dans le Petit Vingtième, le supplément jeunesse du journal réactionnaire Le Vingtième Siècle.

Les aventures de Tintin ne sont rien d’autres que le prolongement de cette propagande, reflétant précisément la vague catholique conservatrice sociale qui triomphait en Belgique durant l’occupation nazie, période où la carrière de Hergé se lance : plus de 100.000 albums vendus à partir de 1941, 600.000 au total jusqu’à la Libération, alors que Hergé gagnait sa vie au quotidien collaborateur Le Soir.

C’est dans ce quotidien qu’il publia chaque jour, pour un bon salaire, plusieurs cases de albums Le Crabe aux pinces d’or, L’Étoile mystérieuse, Le Secret de La Licorne, Le Trésor de Rackham le Rouge, le début de Les Sept Boules de cristal.

La série des Tintin, au trait sympathique et vivace en apparence, a une nature très facile à déterminer : la démarche est vide sur le plan psychologique, les personnages caricaturaux et enfantins, le dessin plat, les couleurs ternes.

Il n’y a aucune contradiction sociale, les identités sont résolument ethno-différentialistes, les femmes y sont totalement absentes, à part de manière risible avec la figure de la Castafiore.

Les aventures de Tintin rejoignent même ouvertement des traits mystiques avec ses moines qui lévitent et ses extra-terrestres en contact avec d’anciennes civilisations.

Pour cette raison, Tintin est devenu un classique bourgeois, au même titre que Blake et Mortimer : on est ici dans les héros de pacotille au milieu d’un monde composé de clichés, avec des images sans profondeur, avec une intrigue enfantine.

Du lisse, du propre, du héros unidimensionnel dans une réalité entièrement pacifiée, voilà qui plaît au goût bourgeois et la version colorisée de Tintin au Pays des Soviets est d’ailleurs disponible sur iPhone et iPad.

Fait significatif, la seule « rébellion » consiste en l’alcool, présent dans pas moins que 7% des vignettes, le terme étant mentionné 212 fois !

C’est un aspect bien entendu passé sous silence, les ayants droits ayant par exemple fait interdire en 1995 l’ouvrage Tintin et l’alcool qui abordait la question, pour des motifs de droits d’auteur.

C’est la raison pour laquelle également l’exposition Hergé au Grand Palais à Paris, qui vient de se tenir pendant pratiquement quatre mois, passe sous silence le caractère historiquement antisémite de L’étoile mystérieuse ou l’esprit colonial raciste de Tintin au Congo, la nature stéréotypée des Arabes, des Indiens et des Chinois dans les différentes œuvres.

Était par contre insisté, dans l’esprit bourgeois, sur les pseudos activités de dessinateur publicitaires de Hergé, d’une médiocrité sans nom, ou sa fascination tout à fait parlante pour l’art contemporain.

Le grand succès de cette exposition contraste d’ailleurs avec le peu de succès de l’initiative d’une personne déguisée en Tintin samedi dernier dans le centre-ville de Bruxelles, à l’occasion de la publication de la version colorisée de Tintin au Pays des Soviets dont les ayants droits espèrent qu’il se vendra pourtant à 500.000 exemplaires cette année.

Le culte de Tintin est en effet à l’image de ses aventures : d’esprit catholique et social, sans envergure historique, prompt à se focaliser sur les aspects pittoresques, voire pratiquement baroques.

Les invraisemblances complètes des aventures de Tintin, présentées par la bourgeoisie comme la candeur du personnage et la naïveté de Hergé, correspondent à la vision catholique conservatrice et son esprit borné, de type boy-scout.

La publication d’une version colorisée de Tintin au Pays des Soviets a le mérite de rétablir l’arrière-plan historique, permettant de mieux saisir le caractère niais, simpliste, réactionnaire de Tintin, dont les aventures mouvementées peuvent à la limite plaire à un jeune enfant non éduqué correctement et découvrant un monde exotique, mais certainement pas à une personne adolescente ou adulte, à moins que cela ne corresponde à une démarche rétrograde niant la complexité de la réalité et sa richesse.

jeudi 12 janvier 2017


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