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La planification soviétique - 10e partie : le plan de transformation de la nature

Le plan le plus connu qui fut développé parallèlement aux plans quinquennaux est ce qui fut connu sous le nom de « plan de transformation de la nature » ; le document promulgué le 24 octobre 1948 avait comme nom complet « Plan des plantations forestières protectrices, de l’introduction d’ensemencement en herbes variables, sur la construction des digues et d’étangs artificiels en vue d’obtenir des rendements élevés et stables dans les régions de la steppe et de la steppe boisée de la partie européenne de l’URSS ».

C’était une décision du Conseil des ministres de l’URSS et du Comité Central du Parti Communiste d’Union Soviétique (bolchévik) ; administrativement, un poste de vice-premier ministre à l’irrigation fut constitué et l’Administration Centrale de l’Économie des Eaux, dépendant du ministère de l’agriculture, fut renforcée.

Il s’agissait de faire en sorte que la production puisse exister dans une zone marquée par la sécheresse et de vents particulièrement secs provenant d’Asie centrale.

Voici comment la revue Etudes Soviétiques présente la question, en décembre 1948 :

« Cette méthode est fondée sur l’observation suivante, jamais controuvée : des récoltes abondantes et sans cesse croissantes (ce qui, entre parenthèses, démolit la théorie réactionnaire de l’appauvrissement des sols) ne sont possibles que sur un sol de structure solide et finement granuleuse. Or, le moyen le plus efficace d’assurer une structure finement granuleuse du sol est l’introduction périodique dans les assolements d’un mélange d’herbes vivaces, de légumineuses et de céréales. En se putréfiant, les racines des herbes vivaces accomplissent un travail gigantesque d’amélioration et d’enrichissement des qualités physiques du sol. Ce dernier acquiert une structure solide et fine qui possède une remarquable capacité d’accumuler et de conserver l’humidité qui apparaît à l’époque des pluies et de la fonte des neiges. L’eau des averses orageuses de l’été ne parvient pas non plus à raviner les terres ; elle est retenue et utilisée ultérieurement par les plantes. »

Le plan devait permettre un accroissement de 656 000 hectares de la superficie des terres irriguées et de 615 000 hectares des terres asséchées. Pour ce faire, devaient être formées des forêts sur une longueur de 5320 kilomètres, d’une largeur entre 30 et 300 mètres, 60 mètres étant la norme.

L’opération devait s’étaler sur quinze ans, de 1950 à 1965, sur les bords de la Volga de Saratov à Astrakhan sur 900 kilomètres ainsi que de Chapaevsk jusqu’à Vladimirova sur 580 km, depuis Stalingrad vers le sud pour une longueur de 570 kilomètres et 170 kilomètres, sur les bords de l’Oural sur 1080 kilomètres (trois de chaque côté, espacé chacun de 200 mètres), sur les deux bords du fleuve Don de Voronezh à Rostov, sur 920 kilomètres, sur les bords de la rivière Donets sur 500 kilomètres et 600 kilomètres.

De 1949 à 1965 devaient également être formés 5 709 000 hectares de plantations forestières dans les régions des steppes et steppes boisées, dont 3 592 000 hectares par les kolkhozes, 580 000 par les sovkhozes et 1 536 500 par le ministère de l’économie forestière.

C’était là bien sûr un pas en avant pour renforcer l’économie des kolkhozes et les amener à s’intégrer plus en avant dans le socialisme, liquidant l’opposition villes-campagnes un peu plus.

Les nouvelles forêts s’étendraient alors sur 16 provinces, 204 districts, sur un territoire plus grand que la France, l’Angleterre, l’Italie, la Belgique et les Pays-Bas réunis ; unie en une seule ceinture de 30 mètres, celle-ci ferait 50 fois le tour de la planète.

En plus de cela, le ministère de la sylviculture devait procéder à des travaux d’endiguement et de reboisement sur 322 000 hectares.

Enfin, de 1949 à 1955, les kolkhozes devait produire 41 300 étangs artificiels, les sovkhozes 2928 ; 570 stations de protection forestière devaient être formées, 22 000 tracteurs et 5 000 machines fabriqués et fournis aux stations pour planter les semences, des pépinières et des plantations d’herbes organisées, la formation d’une Administration centrale des plantations forestières de protection dépendant directement du conseil des ministres.

Parallèlement à ce projet, il exista également celui de former un barrage sur le fleuve Ob, qui fait 5400 kilomètres et se jette dans la partie sibérienne dans l’océan Arctique, où règne parfois une température de -60°C, et de construire un canal 930 kilomètres pour le faire aboutir dans la mer d’Aral et la mer Caspienne.

Ce projet était l’aboutissement logique de l’idéologie portant la planification ; de par son ampleur toutefois, il formulait l’expression d’une nouvelle étape. A celle de la construction d’une économie suit celle d’un rapport nouveau à la nature.

Comme expression de ce passage, le 15 novembre 1949, Le Chant des forêts du compositeur Dmitri Chostakovitch fut joué au philarmonique de Léningrad, sous la direction de Ievgueni Mravinski.

Staline y est présenté comme « le grand jardinier », la composition étant divisée en sept parties : « Lorsque la guerre fut finie » (Andante), « L’appel retentit à travers le pays » (Allegro), « Souvenir du passé » (Adagio), « Les pionniers plantent les forêts » (Allegretto), « Les combattants des forges de Stalingrad avancent » (Allegro con brio), « Promenade dans l’avenir » (Adagio), « Gloire » (Allegro non troppo).

Or, à ce moment-là, la contradiction entre les villes et les campagnes est encore présente ; si l’industrie est socialisée, les campagnes sont encore dépendantes des kolhozes, qui sont des fermes collectives autonomes par rapport à l’État en grande partie, et où existe une production individuelle jouant encore un grand rôle dans l’économie.

Le plan de transformation de la nature va alors connaître une contradiction importante, propre à la société soviétique de l’époque.