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La peinture flamande - 14e partie : Hegel sur la peinture de genre aux Pays-Bas

Voici ce que dit notamment Georg Wilhelm Friedrich Hegel dans son Esthétique, au sujet de la peinture de genre qui s’est développée en Hollande, avec le triomphe de la bourgeoisie.

« On peut distinguer dans l’opposition de l’idéal et de la nature les points suivants :

1° L’idéal peut se présenter comme quelque chose de purement extérieur et de formel. C’est alors une simple création de l’homme dont le sujet lui a été fourni par les sens, et qu’il réalise par sa propre activité.

Ici le fond en lui-même peut être complètement indifférent ou emprunté à la vie commune. En dehors de l’art, il ne nous offre qu’un intérêt passager, momentané. C’est ainsi, par exemple, que la peinture hollandaise a pu produire des effets si variés, en représentant mille et mille fois les scènes si mobiles et si fugitives de la nature commune comme reproduites par l’homme.

Ce qui nous intéresse dans de pareils sujets, c’est qu’ils nous apparaissent comme des créations de l’esprit qui métamorphose leur partie extérieure et matérielle en ce qu’il y a de plus artificiel et de plus conforme à lui-même, puisqu’il leur enlève leurs propriétés physiques et leurs véritables dimensions, tout en nous donnant le spectacle de la réalité.

Ainsi, comparée à la réalité prosaïque, cette apparence produite par l’art est une véritable merveille.

C’est, si l’on veut, une sorte de moquerie, une ironie par laquelle l’esprit se joue du monde réel et de ses formes extérieures. En effet, quelles dispositions ne doivent pas faire la nature et l’homme dans la vie commune ?

Que de moyens ne sont-ils pas forcés d’employer pour exécuter la même chose ? Quelle résistance n’oppose pas la matière, le métal, par exemple, à la main de l’ouvrier qui le travaille ? L’image, au contraire, que l’art emploie dans ses créations est un élément docile, simple et commode. Tout ce que l’homme et la nature ont tant de peine à produire dans le monde réel, l’activité de l’esprit le puise sans effort en elle-même.

En outre, les objets réels et l’homme pris dans son existence journalière ne sont pas d’une richesse inépuisable. Leur domaine est borné : des pierres précieuses, de l’or, des plantes, des animaux, etc. ; il ne s’étend pas au delà.

Mais l’homme, avec sa faculté de créer comme artiste, renferme en lui-même tout un monde de sujets qu’il dérobe à la nature, qu’il a recueillis dans le règne des formes et des images, pour s’en faire un trésor, et qu’il tire ensuite librement de lui-même, sans avoir besoin de toutes ces conditions et de ces préparatifs auxquels est soumise la réalité.

L’art rend encore aux objets insignifiants par eux-mêmes un autre service que de leur donner une valeur qu’ils n’ont pas, en les élevant à la première forme de l’idéalité. Il les idéalise encore, sous le rapport du temps, en fixant pour la durée ce qui, dans la nature, est mobile et passager. Un sourire qui s’efface à l’instant, un rayon de lumière qui s’éclipse, les traits fugitifs de l’esprit dans la vie humaine, tous ces accidents, qui passent et sont aussitôt oubliés, l’art les enlève à la réalité momentanée, et sous ce rapport il surpasse encore la nature. »

« Mais ce qui a été composé de plus digne d’être admiré dans ce genre, c’est la peinture de genre des Hollandais. Nous en avons déjà parlé plus haut ; nous devons y insister.

Chez les Hollandais, cette satisfaction que leur fait éprouver la réalité présente, même en ce qui touche aux détails les plus ordinaires et aux plus petites particularités de la vie, s’explique facilement.

Les avantages que la nature fournit aux autres peuples, ils ont dû les conquérir par de rudes combats et un travail opiniâtre. Renfermés dans un étroit espace, ils sont devenus grands par le soin et l’importance attachés aux plus petites choses.

D’un autre côté, c’est un peuple de pêcheurs, de matelots, de bourgeois et de paysans ; par là ils sentent le prix de ce qu’ils savent se procurer par une vie active, patiente et industrieuse. Un point de vue à considérer, c’est que les Hollandais étaient protestants.

Or, il n’appartient qu’au protestantisme de savoir entrer complètement dans la prose de la vie, de lui laisser sa place indépendante et son libre développement à côté des rapports religieux.

Il ne serait venu à l’esprit d’aucun autre peuple, placé dans des conditions différentes, de choisir, pour en faire le fond principal de ses œuvres d’art, des objets semblables à ceux que la peinture hollandaise nous met sous les yeux ; mais, au milieu des intérêts matériels, les Hollandais n’ont pas ressenti, en quelque sorte, la nécessité et la pauvreté, ni l’asservissement de l’esprit.

Ils ont réformé eux-mêmes leur église, triomphé du despotisme religieux aussi bien que de la puissance temporelle et de la granddezza espagnole, par leur activité, leur zèle patriotique, leur bravoure, leur économie.

C’est ainsi que se sont développées chez eux, avec le sentiment d’une liberté qu’ils ne doivent qu’à eux-mêmes, avec l’aisance et le bien-être, les qualités qui les distinguent, l’honnêteté, la franchise, la bonne humeur, une joyeuse gaieté, et on peut dire aussi l’orgueil d’une existence tranquille et sereine. C’est là, en même temps, ce qui justifie le choix de leurs sujets de peinture. »

« C’est principalement ce qu’on appelle la peinture de genre qui n’a pas dédaigné de pareils objets. Elle a été portée à son plus haut degré de perfection par les Hollandais.

Qui a conduit les Hollandais à s’approprier cette forme de l’art ? Quel est le sujet de toutes ces petites peintures qui présentent cependant un grand attrait, et ne doivent pas être absolument rejetées sous le titre de nature commune ? car ce qui fait le fond de tous ces tableaux, examiné de près, n’est pas si commun qu’on le pense.

Les Hollandais ont tiré le fond de leurs représentations d’eux-mêmes, du spectacle de leur propre vie et de leur histoire. Le Hollandais a créé lui-même en grande partie le sol sur lequel il habite, et il est forcé de le défendre contre les envahissements de la mer, qui menacent de le submerger.

Les citoyens des villes, comme les paysans, ont, par leur courage, leur constance et leur bravoure, secoué le joug de la domination espagnole sous Philippe II. Ils ont conquis, avec la liberté politique, la liberté religieuse dans la religion de la liberté.

Cet esprit de bourgeoisie cette passion pour les entreprises dans le petit comme dans le grand, dans leur propre pays comme sur la vaste mer ; cet amour du bien-être entretenu par les soins, la pureté et la propreté ; la jouissance intime, l’orgueil qui naissent du sentiment de ne devoir tout cela qu’à sa propre activité, voilà ce qui fait le fond de toutes ces peintures.

Or ce n’est pas là une matière et un sujet vulgaires dont puisse s’offenser la susceptibilité dédaigneuse des beaux esprits de cour.

C’est dans ce sens de bonne et forte nationalité que Rembrandt a peint sa fameuse Veille d’Amsterdam ; Van Dyck, un grand nombre de ses portraits ; Wouwerman, ses scènes de cavaliers. Il y a plus : ces festins champêtres, ces divertissements et tant de sujets comiques qui nous charment par leur originalité présentent le même caractère.

Chez les Hollandais, dans les scènes de cabaret, au milieu des noces et des danses, dans les festins où on se livre à la bonne chère et où l’on s’enivre, les querelles mêmes et les coups donnés n’altèrent pas sérieusement la joie et la gaieté.

Les femmes et les filles y assistent. Un sentiment de liberté et d’abandon pénètre et anime tout.

Cette sérénité d’un plaisir mérité qui apparaît jusque dans les tableaux d’animaux et qui se révèle comme une satisfaction et une jouissance intérieure et profonde, cette liberté et cette vitalité animée, fraîche, éveillée qui laisse percer l’esprit dans la conception et la représentation, c’est là ce qui fait le caractère élevé et l’âme de ces sortes de peintures.

Mais de pareils tableaux de genre doivent être nécessairement de petite dimension, et apparaître, dans toute leur forme extérieure, comme quelque chose d’insignifiant qui, par le sujet et le fond de la représentation, nous est étranger.

De pareilles scènes, représentées en grand, avec la prétention de nous satisfaire pleinement sous tous les rapports, seraient insupportables à voir. »