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La guerre d’Espagne - 13e partie : terreur et contre-violence

Il n’est pas possible de comprendre la guerre d’Espagne sans saisir climat de terreur et de contre-violence systématiques qui ont régné. La situation était marquée par des urgences, des choix difficiles pour les républicains, alors que la ligne de l’armée de Francisco Franco était exterminatrice et justifiée idéologiquement, depuis 1937, par les Falange Española Tradicionalista y de las Juntas de Ofensiva Nacional Sindicalista, fusion idéologique des troupes d’extrême-droite pour mobiliser la population dans une orientation désormais fasciste.

On a un exemple parlant de la violence régnant alors avec les troupes basques décidant en 1936 de capituler face à l’armée de Francisco Franco à San Sebastián, afin de préserver la ville de la destruction, et exécutant les miliciens anarchistes opposés à la reddition. Dans un même esprit jusqu’au-boutiste, lors de la prise de Tolède la même année, une quarantaine d’anarchistes à cours de munitions préféra incendier le bâtiment où ils étaient plutôt que de se rendre, alors qu’en même temps les troupes nationalistes tuèrent à l’hôpital de la ville les docteurs, les infirmières et les blessés.

La ligne de l’armée putschiste était, en effet, très simple et correspondait aux intérêts de l’armée, des grands propriétaires terriens et de l’Église. Elle consistait en la liquidation pure et simple de tous les individus liés à une culture idéologique de gauche, ainsi que libérale ou franc-maçonne.

La prise de villes et les conquêtes territoriales s’accompagnaient par conséquent systématiquement par l’extermination en masse des responsables et cadres de la gauche, suivis d’une purge dans la société elle-même, le tout accompagné de viols.

8000 personnes furent exécutées à Séville, 10 000 à Cordoue, 4 000 à Badajoz. Des milliers de civils fuyant la ville de Málaga furent massacrés par l’aviation et des bombardements depuis les navires, alors que 3500 personnes seront assassinées la première semaine suivant la prise de la ville, puis 17 000 les années suivantes.

Le bombardement de la ville de Durango en mars 1937 par l’aviation allemande à la demande de l’armée de Francisco Franco visa même directement la population civile : d’abord, en bombardant l’église au moment de la messe, puis en repassant ensuite lorsque étaient arrivés les pompiers et les ambulances depuis Bilbao.

Les exemples sont innombrables et toujours difficilement documentés de par la chape de plomb établi par le régime à ce sujet par la suite ; aujourd’hui encore, on trouve ainsi régulièrement des charniers datant de l’époque de la guerre civile. Les chiffres concernant les gens exécutés sommairement vont de 40 000 à 400 000.

Au cours de ce processus, l’Armée espagnole utilisa notamment comme troupes de chocs les « regulares », membres des Fuerzas Regulares Indígenas, volontaires marocains encadrés par des officiers pour des opérations de massacre. Au nombre de 30 000 dès le départ, ces troupes furent les plus décorées de toute l’armée.

L’Église approuva entièrement ces massacres, de manière ouverte, avec à la fois un soutien intérieur et extérieur. Le cardinal Isidro Gomá y Tomás (1869-1940) fut ici d’une aide précieuse sur le plan idéologique, légitimant la terreur la plus sanglante, au nom de l’affirmation d’un État assumant la confession catholique romaine.

Quant au Vatican, il émit des positions soutenant sans critique aucune les putschistes. Voici ce que dit la l’encyclique du pape Pie XI, Divini Redemptoris, en mars 1937 :

« Horreurs du communisme en Espagne.

20. Et là où, comme en Notre chère Espagne, le fléau communiste n’avait pas eu le temps encore de faire sentir tous les effets de ses théories, il s’est déchaîné, hélas ! avec une violence plus furieuse.

Ce n’est pas l’une ou l’autre église, tel ou tel couvent qu’on a abattus, mais quand ce fut possible, ce sont toutes les églises et tous les couvents et toute trace de la religion chrétienne qu’on a voulu détruire, même quand il s’agissait des monuments les plus remarquables de l’art et de la science !

La fureur communiste ne s’est pas contentée de tuer des évêques et des milliers de prêtres, de religieux et de religieuses, s’en prenant plus particulièrement à ceux et à celles qui justement s’occupaient avec plus de zèle des ouvriers et des pauvres, mais elle fit un nombre beaucoup plus grand de victimes parmi les laïques de toute classe, qui, encore maintenant, chaque jour, peut-on dire. sont massacrés en masse pour le seul fait d’être bons chrétiens ou du moins opposés à l’athéisme communiste.

Et cette épouvantable destruction est perpétrée avec une haine, une barbarie, une sauvagerie qu’on n’aurait pas cru possibles en notre temps. Aucun particulier de jugement sain, aucun homme d’État, conscient de sa responsabilité, ne peut, sans frémir d’horreur, penser que les événements d’Espagne pourraient se répéter demain en d’autres nations civilisées. »

Ce soutien aux massacres de l’armée de Francisco Franco par l’Église a traumatisé très profondément les principaux intellectuels catholiques français, auparavant pro-franquistes, qu’étaient François Mauriac, Georges Bernanos, Jacques Maritain.

Georges Bernanos racontera en 1938 dans Les Grands Cimetières sous la lune ce qu’il a vu, les massacres franquistes et le soutien de l’Église catholique. En voici un extrait significatif, où des républicains sont brûlés vifs :

« On conduisit le bétail jusqu’à la plage où on le fusilla sans se presser, bête par bête. Je ne mets nullement en cause l’évêque archevêque de Palma ! il se fit représenter, comme d’habitude, à la cérémonie, par un certain nombre de ses prêtres qui, sous la surveillance des militaires, offrirent leurs services à ces malheureux. On peut se représenter la scène : « Allons, padre, celui-là est-il prêt ? – Une minute, monsieur le capitaine, je vais vous le donner tout de suite. »

Leurs excellences affirment avoir obtenu, dans de pareilles conjonctures, des résultats satisfaisants, que m’importe !

Le travail achevé, les Croisés mirent les bestiaux par tas, absous et non absous, puis les arrosèrent d’essence que l’on appelle là-bas gazoline.

Il est bien possible que cette purification ait revêtu alors, en raison de la présence des prêtres de service, une signification liturgique.

Malheureusement je n’ai vu que le surlendemain ces hommes noirs et luisants, tordus par la flamme. Un goudron puant sortait d’eux, par rigoles, et fumait sous le soleil d’août. »

Voici également comment il décrit les purges menées :

« Dès lors, chaque nuit, des équipes recrutées par lui opérèrent dans les hameaux et jusque dans les faubourgs de Palma. Où que ces messieurs exerçassent leur zèle, la scène ne changeait guère.

C’était le même coup discret frappé à la porte de l’appartement confortable, ou à celle de la chaumière, le même piétinement dans le jardin plein d’ombre, ou sur le palier le même chuchotement funèbre, qu’un misérable écoute de l’autre côté de la muraille, l’oreille collée à la serrure, le cœur crispé d’angoisse. - « Suivez-nous ! » - ... Les mêmes paroles à la femme affolée, les mains qui rassemblent en tremblant les hardes familières, jetées quelques heures plus tôt, et le bruit du moteur qui continue à ronfler, là-bas, dans la rue.

« Ne réveillez pas les gosses, à quoi bon ? Vous me menez en prison, n’est-ce pas señor ? – Perfectamente », répond le tueur, qui parfois n’a pas vingt ans.

Puis c’est l’escalade du camion où l’on retrouve deux ou trois camarades, aussi sombres, aussi résignés, le regard vague ... Hombre ! La camionnette grince, s’ébranle. Encore un moment d’espoir, aussi longtemps qu’elle n’a pas quitté la grand-route.

Mais voilà déjà qu’elle ralentit, s’engage en cahotant au creux d’un chemin de terre. « Descendez ! » Ils descendent, s’alignent, baisent une médaille, ou seulement l’ongle du pouce.

Pan ! Pan ! Pan ! - Les cadavres sont rangés au bord du talus, où le fossoyeur les trouvera le lendemain, la tête éclatée, la nuque reposant sur un hideux coussin de sang noir coagulé.

Je dis fossoyeur, parce qu’on a pris soin de faire ce qu’il fallait non loin d’un cimetière. L’alcade écrira sur son registre : « Un tel, un tel, un tel, morts de congestion cérébrale ». »

Le philosophe espagnol Miguel de Unamuno (1864-1936), qui soutenait l’armée putschiste, fut mis de côté par le régime pour sa vive dénonciation des crimes de guerre, exprimant son dégoût devant les meurtres sans justification et le slogan « ¡Viva la muerte ! » (« Vive la mort ! ») des insurgés :

« J’ai dit que l’Espagne serait sauvée par la civilisation chrétienne occidentale, mais les méthodes ne sont pas civilisées mais militarisées, non pas occidentales mais africaines, non pas chrétiennes, mais catholiques à la traditionnaliste espagnole, c’est-à-dire anti-chrétiennes. »

Une contre-violence implacable s’organisera également du côté républicain. A l’opposé de la répression sanglante organisée et méthodique du côté de l’armée putschiste, l’approche fut spontanée, relevant de l’esprit des sortes de comités de salut public qu’étaient les initiatives révolutionnaires locales, avec notamment les checas.

Chaque organisation mit en place rapidement sa Checa, terme repris à la Tchéka soviétique, c’est-à-dire d’une police secrète disposant de vastes locaux pour procéder à des interrogatoires et des exécutions.

L’État central aurait aimé faire en sorte de respecter des processus légaux, mais les forces révolutionnaires considéraient que l’enjeu dépassait cela, à quoi s’ajoutait la colère de la population. Entre amener des prisonniers nationalistes depuis Madrid assiégée dans une prison dans l’arrière-pays ou les fusiller et partir au front, le choix était vite fait.

Les bombardements, notamment, provoquèrent des révoltes violentes dont les prisonniers « nationalistes » furent victimes. Témoignage de la force de cette vindicte, un exemple terrible fut le lynchage d’un pilote d’avion ayant sauté en parachute, que la foule avait pris pour un Allemand de la légion Condor aidant militairement Francisco Franco, alors qu’il s’agissait en réalité d’un soviétique au service de la République.

La philosophe Simone Weil (1909-1943), qui avait rejoint la CNT durant la guerre d’Espagne avant de plonger définitivement dans le mysticisme chrétien, participant d’ailleurs ensuite en France à un réseau « planiste » et corporatiste, écrivit une lettre à George Bernanos, comme pour se poser en équivalent catholique du côté républicain, dans une même réfutation de la « mort » :

« Mais les chiffres ne sont peut-être pas l’essentiel en pareille matière. L’essentiel, c’est l’attitude à l’égard du meurtre.

Je n’ai jamais vu, ni parmi les Espagnols, ni même parmi les Français venus soit pour se battre, soit pour se promener – ces derniers le plus souvent des intellectuels ternes et inoffensifs – je n’ai jamais vu personne exprimer même dans l’intimité de la répulsion, du dégoût ou seulement de la désapprobation à l’égard du sang inutilement versé.

Vous parlez de la peur. Oui, la peur a eu une part dans ces tueries ; mais là où j’étais, je ne lui ai pas vu la part que vous lui attribuez. Des hommes apparemment courageux – au milieu d’un repas plein de camaraderie, racontaient avec un bon sourire fraternel combien ils avaient tué de prêtres ou de « fascistes » – terme très large. »

Antoine de Saint Exupéry, catholique qui fut correspondant de guerre en Espagne, ne prit pareillement pas partie, dénonçant les républicains :

« Ici on tue comme on déboise »

En réalité, les exécutions se faisaient ainsi par dizaines, et non par centaines et encore moins par milliers comme dans le camp « nationaliste » ; la seule exception consistait en les opérations, surtout anarchistes, contre le clergé, qui furent régulières et sanglantes, et la liquidation de 2000 prisonniers sur 10 000 au moment de la bataille de Madrid.

Au total, environ 40 000 personnes furent les victimes du camp républicain, le plus souvent de manière désordonnée, sans vision d’ensemble, dans l’urgence afin de faire face au coup d’État fasciste.

En arrière-plan, cela posait la question de la perspective générale, centralisée, de la question des priorités.

samedi 20 février 2016


La guerre d’Espagne