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La falsafa - 7ème partie : le fondamentalisme, de la Nahda à Al Qaeda

L’échec de la falsafa va empêcher le développement culturel et idéologique du monde arabo-persan, et permettre le passage de celui-ci sous le coup de l’Empire ottoman et de l’impérialisme. Deux courants politiques, idéologiques et culturels vont alors émerger.

Tout d’abord, le courant marxiste, avec l’impulsion de la révolution russe d’octobre 1917, puis la constitution de l’Internationale Communiste. Ensuite (et à l’opposé du premier courant), un mouvement que l’on peut qualifier de « conservateur révolutionnaire ». C’est de ce courant dont nous allons parler ici.

Le pays qui joue un rôle clef est ici l’Égypte. Il est en effet témoin de la Nahda, la « renaissance », qui est en réalité un fondamentalisme visant à préserver la vision religieuse du monde des influences « occidentales », en réalité scientifiques.

Parmi les figures de ce mouvement, on a Rifa’a al-Tahtawi (1801 ?-1873 ?) et l’aventurier Djemâl ad-Dîn Al-Afghâni (1838-1897), aidé de son disciple Mohamed Abduh (1849-1905). Les deux premiers sont clairement sous influence européenne, et principalement française.

On y retrouve donc une fascination pour le « positivisme », pour la science érigée en aide pour ériger un monde technique. Il n’y a aucune compréhension de la question du mode de production.

L’idée est simplement de « récupérer » les connaissances techniques, sur un mode « mécanique », nullement de faire un saut culturel et idéologique. C’est très exactement le contraire de la compréhension par Mao Zedong du principe du grand bond en avant et de la révolution culturelle.

Al-Afghâni explique ainsi sa vision des choses :

Que dire de ces Européens qui, de nos jours, ont mis la main sur le monde entier (…), si ce n’est que ces nations ne sont pas les véritables responsables de telles outrances, de tels pillages, de telles conquêtes, mais bien plus la science qui affirme ainsi, une fois de plus, en tous lieux, sa grandeur et sa majesté.

L’ignorance, humiliée, n’eut alors d’autres recours que de poser le pied sur le seuil de la Science et d’accepter ainsi sa servitude. (Discours sur « enseigner » et « apprendre », 1872)

Cette vision est clairement petite-bourgeoise. Elle exprime en fait le souhait de la bourgeoisie nationale, subjuguée au clergé, de prendre l’hégémonie sur celui-ci, en profitant de l’appui des masses rejetant l’impérialisme.

Mais la bourgeoisie nationale, la bourgeoisie des pays opprimés par l’impérialisme, ne veut pas ici cesser l’alliance avec les forces féodales. L’analyse marxiste-léniniste-maoïste est ici très claire : la bourgeoisie nationale peut être une alliée dans la révolution démocratique, mais ce n’est pas une obligation.

Elle est trop faible, et trop versatile ; dans tous les cas, elle doit être subordonnée à la classe ouvrière en alliance avec la paysannerie. Livrée à elle-même, la bourgeoisie nationale bascule inévitablement soit dans l’alliance avec les féodaux, soit dans une transformation en bourgeoisie bureaucratique en liaison avec l’impérialisme.

Dès le départ, ainsi, l’Internationale Communiste rejette par conséquent catégoriquement le panislamisme. Voici comment Lénine présente la question.

Quant aux États et nations plus arriérés, où prédominent des rapports de caractère féodal, patriarcal ou patriarcal-paysan, il faut tout particulièrement avoir présent à l’esprit :

1° La nécessité pour tous les partis communistes d’aider le mouvement de libération démocratique bourgeois de ces pays ; et, au premier chef, l’obligation d’apporter l’aide la plus active incombe aux ouvriers du pays dont la nation arriérée dépend sous le rapport colonial et financier ;

2° La nécessité de lutter contre le clergé et les autres éléments réactionnaires et moyenâgeux qui ont de l’influence dans les pays arriérés ;

3° La nécessité de lutter contre le panislamisme et autres courants analogues, qui tentent de conjuguer le mouvement de libération contre l’impérialisme européen et américain avec le renforcement des positions des khans, des propriétaires fonciers, des mollahs, etc. (Rapport de la commission nationale et coloniale » au deuxième congrès de l’Internationale Communiste en 1920)

Il faut bien comprendre ici que ce fondamentalisme, de par la nécessité de soulever les masses, se présente comme progressiste, et fait de nombreux « emprunts » au marxisme. Tel est par exemple le cas de l’indonésien Tan Malakka (1897-1949).

Mais les trois principales figures sont l’Egyptien Sayyid Qutb, le syrien Michel Aflaq et l’iranien Ali Chariati. Tous trois ont développé des théories extrêmement développées, toutes de type « conservatrice révolutionnaire ».

1. Ali Chariati et le mysticisme « anti-impérialiste »

Ali Chariati (1933-1977) est ainsi le théoricien de la révolution iranienne. Diplômé parisien en lettres, ayant fait la connaissance de Jean-Paul Sartre dont il traduira en persan « L’être et le néant », il est proche du FLN algérien. Il traduira d’ailleurs en persan une anthologie de textes de Frantz Fanon, théoricien de la « violence révolutionnaire libératrice » et justement lié au FLN.

Cela rejoint l’influence exercée sur lui par l’indien Muhammad Iqbal (1877-1938), qui reprend à son compte les principes « vitalistes » de Bergson et Nietzsche. On notera également l’influence de l’islamologue français Louis Massignon (1883-1962).

Assumant ces thèses idéalistes, il les associe à l’Islam shi’ite iranien. Ali Chariati développe donc un « tiers-mondisme » musulman : il ne faut pas attendre le retour du douzième imam (qui s’est « occulté » et reviendra à la fin des temps) mais commencer tout de suite la bataille finale.

Selon lui, « chaque jour est l’Ashoura, tout lieu est Karbala ». L’Ashoura célèbre la mort en martyr de l’imam Husayn, lors de la bataille de Karbala en 680, par des cortèges et de multiples flagellations. Ce qui compte, c’est la « volonté ».

Cette thèse indéniablement fasciste – Ali Chariati est très influencé par le français Alexis Carrel – profite d’un autre penseur : l’iranien Jalal Al-e-Ahmad (1923-1969). Ce dernier est le théoricien du principe du Gharbzadegi, c’est-à-dire l’occidentalite : l’occident est une « peste ».

Sa conception est indéniablement ancrée dans la modernité : Jalal Al-e-Ahmad est un littéraire, passé même très brièvement à la faculté de Harvard aux USA. Il a traduit en persan des oeuvres on ne peut plus « post-moderne » (et clairement idéaliste-réactionnaire) comme L’étranger de Camus ou Le Rhinocéros de Ionesco (mais également, et c’est révélateur sur l’idéalisme : Le joueur de Dostoïevsky et Les mains sales de Sartre).

Sa conception est clairement fasciste :

L’âme de cette machine démoniaque [doit être] mise en bouteille et soumise à notre disposition … [Le peuple iranien] ne doit pas être au service des machines, ni piégé par eux, donc la machine est un moyen et non pas un but.

On retrouve très exactement le thème de la Nahda : il faut reprendre la « technique » mais en conservant son « âme ». C’est une conception « conservatrice révolutionnaire » tout à fait similaire aux fascismes européens. Et ce sera la conception de la révolution islamique de Khomeiny, au discours farouchement « anti-impérialiste », reprenant l’ensemble des positions de Shariati et y associant celles de l’indien Abul Ala Maududi (1903-1979), théoricien de la théocratie, de l’Etat islamique « pur ».

2. Sayyid Qutb, des frères musulmans à Al Qaeda

L’Égyptien Sayyid Qutb (1906-1966) a le « prestige » d’être considéré comme le théoricien majeur du fondamentalisme islamique. L’organisation Al Qaeda a une idéologie directement fondée sur ses travaux.

La conception de Sayyid Qutb est inévitablement proche de Shariati ; voici par exemple sa vision du « monde moderne », et plus précisément des Américains :

Un peuple qui atteint des sommités dans les domaines de la science et du travail, cependant qu’il est au stade primitif dans les domaines des sentiments et du comportement, ne dépassant guère l’état de la première humanité, voir plus bas encore dans certains aspects sentimentaux et comportementaux. (l’Amérique que j’ai vu, 1951).

Cette vision à la fois raciste et féodale va bien entendu avec un antisémitisme débridé, propre à l’anti-capitalisme romantique. Elle va l’amener à rejoindre les frères musulmans, une organisation panislamiste fondée en 1928 en Egypte, et dont il devient la principale figure intellectuelle. Il est exécuté en 1966 pour appartenance à cette organisation, en raison notamment de son refus du panarabisme (en l’occurrence de type « socialiste »).

Sayyid Qutb a développé son idéologie dans plusieurs ouvrages, mais c’est « Jalons sur la route de l’islam » (1964) qui fera date. Ses affirmations sont brutales : on en est selon lui revenu en quelque sorte à la « jâhiliyya », la période d’avant la Révélation coranique, et il n’y a pratiquement plus de (vrais) musulmans dans le monde.

Conséquence : il faut qu’une avant-garde indique le chemin d’une vie véritablement soumise à Dieu et lance la bataille de manière volontaire, on pourrait dire de manière « vitaliste ».

C’est le principe de la guerre totale qui est mis en avant :

L’islam est une lutte, une lutte ininterrompue. Ce n’est pas islamique que de faire des prières en chuchotant, de faire cliqueter le chapelet, de croire en les mots « ô mon Dieu tu nous protèges » et de penser que sa bienveillance tombera du ciel.

L’idéologie de Sayyid Qutb justifie donc les attentats où des musulmans peuvent être victimes, car en pratique ils ne seraient pas de « véritables » musulmans. C’est cela qui explique la logique du Groupe islamique armé en Algérie, mais également d’Al Qaeda.

Oussama ben Laden a été un étudiant de Mohammed Qutb, le frère de Sayyid Qutb, par ailleurs l’éditeur des 4 000 pages de celui-ci. Le théoricien d’Al Qaeda, Ayman Al-Zawahiri, se revendique directement de la ligne de Sayyid Qutb.

La conception de Qutb se fonde sur un principe simple : « L’islam est un ordre intégré complet, un axe fixe autour duquel tourne la vie dans un ordre précis. » La loi islamique, « parfaite au plus haut degré », doit en effet dominer toute la société et la totalité de la vie des individus, et aucun compromis n’est possible : « le mélange et la coexistence de la vérité et de la non-vérité sont impossibles ».

Par conséquent, « cela s’applique au mariage, à la nourriture, à l’habillement, aux contrats, à toute activité et travail, à toutes les relations sociales et commerciales, à tous les us et coutumes ».

On a ainsi une ligne « conservatrice révolutionnaire » extrêmement poussée, assumant une ligne de guerre totale, refusant tout compromis social, idéologique et culturel.

3. Michel Aflaq et le « socialisme national »

Michel Aflaq (1910-1989) est à l’origine du troisième grand courant fondamentaliste. Sur le plan religieux, ce syrien est de confession grecque orthodoxe, mais c’est un nationaliste arabe : l’un de ses mots d’ordre est « une nation arabe avec une mission éternelle » (Umma arabia uahida thata risala halida).

Ayant étudié à Paris, il est en effet influencé par des « vitalistes » comme Bergson, Sorel, Nietzsche, Maurras, et il fonde ainsi le Parti de la renaissance arabe (Hizb al B’ath al arabi), qui deviendra le Parti de la résurrection arabe et socialiste (Hizb al ba’ath al arabi al ishtiraki).

La ligne de ce Parti est un « socialisme » national, un « socialisme arabe » qui n’a rien à voir avec le « cauchemar du communisme » ; Michel Aflaq a très clairement une ligne fasciste du type de la « troisième voie » :

Nous représentons l’esprit arabe contre le matérialisme communiste. Nous représentons l’histoire arabe vivante, contre l’idéologie réactionnaire morte et le progrès artificiel. Nous représentons le nationalisme en son essence, qui exprime la personnalité contre le nationalisme en mots, qui nuit à la personnalité et contredit les comportements naturels.

Nationaliste panarabe jusqu’au boutiste dans une version identitaire, Michel Aflak se convertira finalement à l’Islam, qu’il considère comme correspondant à « l’âme » arabe. Sa conception est très clairement d’extrême-droite :

L’islam a été la pulsion vitale qui a révélé aux Arabes les potentialités et les forces latentes qui résidaient en eux. Il les a projetés sur la scène de l’Histoire. L’islam est la meilleure expression du désir d’éternité et d’universalité de la nation arabe. Il est arabe dans sa réalité et universel dans ses idéaux.

Michel Aflaq échouera à faire triompher ses idées, toutefois le parti défendant son idéologie parviendra au pouvoir en Irak (avec Saddam Hussein) et en Syrie.

L’idéologie de l’égyptien Gamal Abdel Nasser sera très proche, dans une version moins idéologique et plus pragmatique, et orientée par les « trois cercles » (le cercle arabe, le cercle musulman, le cercle africain).

L’idéologie des structures palestiniennes « marxistes-léninistes » est également à mettre sur le même plan, malgré les quelques influences (et personnalités) marxistes, lors de certaines périodes.

Telles sont les trois principales idéologies « conservatrices révolutionnaires », dont l’influence dans le monde arabo-persan a été jusqu’à présent énorme, bloquant dans une très large mesure la diffusion de l’idéologie prolétarienne.

Ce qui montre évidemment, dialectiquement, l’importance historique de la falsafa comme étape d’une extrême importance dans l’histoire du matérialisme.

Sans la compréhension de cette époque et la reconnaissance de sa valeur, on ne peut pas comprendre l’identité conservatrice révolutionnaire, ultra-réactionnaire, des idéologies de Sayyid Qutb, Michel Aflaq et Ali Chariati.