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La falsafa - 6ème partie : l’Inde moghole et le Sulh-e-Kul

L’Islam a été le drapeau permettant aux tribus arabes de s’unifier, la diffusion de la religion étant un prétexte aux razzias qui se transformeront finalement en conquête.

Mais précisément pour cette raison, l’Islam a pu être repris par des peuplades parfaitement convaincus de la valeur des conquêtes, tout en ayant une connaissance superficielle de la religion en tant que tel.

Ces peuplades, nullement arabes, se sont lancés à la conquête du sous-continent indien, attirés par les larges richesses des royaumes existant là-bas. Et là aussi, de simples razzias à l’initial, on est passé à l’instauration de véritables royaumes, donnant naissance à l’empire moghol, moghol signifiant en fait « mongol » : les envahisseurs venus de l’ouest étaient des Mongols, des Turcs, des Afghans, des Arabes etc.

L’Islam a donc ici totalement échappé à la nation arabe en formation, qui comptait pourtant sur cette religion pour être simplement son drapeau national, avec le Coran comme son ouvrage national. L’Islam s’est donc développé, avec des très nombreuses formes, très variées, et allant jusqu’aux fakirs (équivalent musulman des sadhûs hindouistes).

Ici, l’Islam a joué un rôle éminemment progressiste dans le sous-continent indien. Les royaumes indiens étaient marqués par un très dur système de castes, système instauré par les envahisseurs indo-aryens, vers 1700 avant JC. Les rébellions des peuples autochtones historiques, culminant dans les idéologies anti-castes et végétariennes boudhiste et jaïne, vers 500 ans avant JC, seront écrasées.

L’invasion sous le drapeau de l’Islam balaye donc ces royaumes, qui tombent très vite les uns après les autres. L’ensemble de l’Inde passe rapidement sous le contrôle de l’empire moghol.

Sur le plan des conversions, l’Islam se diffuse massivement uniquement aux périphéries de l’Inde (Punjab, Sind, Bengale) dont l’hindouisme s’est toujours méfié, mais sa pénétration culturelle est vraiment très importante, profitant notamment de la mystique soufie pour acquérir une dimension réellement populaire.

La principale figure est ici l’arabo-persan Khwaja Moinuddin Chishti (1140-1230), qui va être à l’origine d’un ordre sufi ayant son nom, et qui va théoriser le principe du « Sulh-e-Kul. »

« Sulh-e-Kul » signifie : paix (ou harmonie) pour tous. L’empereur Jalaluddin Muhammad Akbar (1542-1605) généralisera ce concept, instaurant la « Deen-i-Illahi », la « divine foi » comme idéologie officielle.

La « Deen-i-Illahi » est une sorte de philosophie religieuse, issue de débats à l’Ibādat Khāna, la maison de la dévotion, fondée en 1575 au palais d’Akbar à Fatehpur Sikri. Lors des débats se voyaient confronter les points de vue musulman, hindouiste, bouddhiste, jaïn, chrétien, juif, zoroastrien…

La « Deen-i-Illahi » affirme qu’aucune religion ne doit primer dans la quête de Dieu, qu’il ne faut pas se fonder ni sur des prophètes ni sur des écritures sacrées. La valeur à assumer est la compassion, l’ouverture à la nature ; le meurtre d’animaux est interdit.

Il est facile de voir qu’on retrouve ici, concernant la question animale, les valeurs du bouddhisme et du jaïnisme, idéologies portées justement par les masses autochtones non aryennes. C’est l’apparition du bouddhisme et du jaïnisme qui forcera justement le brahmanisme des envahisseurs indo-aryens à se transformer en hindouisme avec des brahmanes assumant le plus souvent le végétarisme.

Si l’Islam n’a réussi à s’implanter qu’en périphéries, la « Deen-i-Illahi » devait permettre l’instauration d’une même religion unificatrice dans tout le pays, en s’appuyant sur les couches populaires.

Pour comprendre pourquoi Akbar est allé en ce sens, on peut profiter de deux exemples historiques : Akhénaton en Egypte (un peu plus de 1300 avant JC), qui voulait unifier son empire en dépassant tous les cultes présents, et bien entendu Ashoka (269-232 avant JC), empereur indien de la dynastie Maurya qui a tenté d’unifier son empire en instaurant comme valeur suprême la non-violence et le végétarisme.

L’Islam, par la conquête du sous-continent indien, s’est transformé en arme pour le refus des différences nationales et ethniques, aboutissant à un matérialisme panthéiste au caractère progressiste évident.

La langue dominante elle-même est caractéristique de cette tendance unificatrice. Il s’agit en effet de l’ourdou, dont la grammaire est hindi (langue hégémonique du nord de l’Inde), mais avec du vocabulaire très persanisé, voire arabisé.

La culture et les bonnes manières forment un ensemble appelé « adab » qui est au centre des préoccupations ; la poésie en ourdou prend un grand essor, ainsi que la musique mystique « qawali », tout comme la danse avec le kathak.

L’heure est au syncrétisme : l’Islam s’ouvre et se mélange aux autres religions présentes en Inde, et inversement, comme par exemple avec les Bauls, mystiques hindous rejetant tout sectarisme.

C’est l’arrière-petit-fils d’Akbar, Dara Shikoh (1615-1659), qui va tenter de théoriser l’unité mystique du Coran et des textes mystiques hindous (les Upanishads) dans un titre évocateur : « La confluence des deux océans ».

Il n’est pas difficile de voir que ce qu’Akbar a tenté d’instaurer était un régime allant vers un sens bourgeois et non plus un sens féodal, s’appuyant sur le peuple afin de contourner les féodaux (tant musulmans qu’hindous).

Akbar voulait amener un saut idéologique et culturel, par la fusion de toutes les composantes populaires, en utilisant un despotisme éclairé.

Mais ce sera l’échec, symbolisé par la liquidation de Dara Shikoh par son frère Aurangzeb (1618-1707), un épisode que le voyageur français François Bernier racontera dans les « Mémoires du sieur Bernier sur l’empire du grand Mogol » (et dont Marx saluera le travail de présentation des villes orientales).

Aurangzeb symbolise le retour de la réaction la plus terrible. Des dizaines de milliers de temples seront détruits, les lois islamiques les plus rigoureuses seront mises en avant, la musique et la danse seront interdites, des impôts spéciaux pour les hindous seront rétablis (après avoir été supprimés par Akbar).

L’une de ses seules pitiés sera d’accorder à son père Shah Jahan qu’il avait enfermé au fort de la ville d’Agra, de voir depuis ce fort le Taj Mahal, mausolée construit en l’honneur de l’amour de sa vie, Mumtaz Mahal.

Avec Aurangzeb, la bureaucratie religieuse et l’appareil militaire prennent le contrôle absolu de l’Etat mogol, qui est centralisé au maximum, pour inévitablement s’effondrer sous le poids du parasitisme économique imposé à la société. L’impérialisme anglais pourra ainsi ne faire qu’une bouchée des restes de cet Empire.

Lointain cousin de la falsafa propre aux conditions de l’Inde, le principe du Sulh-e-Kul disparaît ainsi lui aussi sous les coups de la réaction.