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La cybernétique soviétique - 4e partie : une utopie réactionnaire

Lorsque Nikita Khrouchtchev annonce en 1961 que l’URSS entrera dans la première phase du communisme dans les années 1980, c’est la cybernétique qu’il a en tête comme méthode décisive. La période où Nikita Khrouchtchev est à la tête de l’État est, de fait, l’apogée de la cybernétique soviétique, avant que celle-ci soit relativement mise de côté une fois son rôle historique joué.

Pendant toute une période, la cybernétique fut donc considérée en URSS comme l’une des quatre grandes disciplines scientifiques et technologiques. Les trois autres étaient les sciences physico-techniques et mathématiques, les sciences chimico-techniques et biologiques, les sciences sociales.

La cybernétique était elle-même divisée en deux aspects : d’un côté, on trouvait l’Institut d’automatisation et de contrôle à distance, c’est-à-dire la cybernétique technique, de l’autre l’Institut central de mathématiques économiques.

Au total, plus de soixante centres de recherche se consacraient à la cybernétique, comme l’Institut de cybernétique de l’académie des sciences d’Ukraine, l’Institut de mathématiques et de technologie informatique de l’Académie des sciences à Moscou, l’Institut de mathématiques de Sibérie, l’Institut de mécanique de précision et d’ingénierie informatique de l’Académie des sciences, etc.

La République Démocratique Allemande fut le premier pays de l’Est européen à suivre le mouvement et à soutenir massivement l’orientation soviétique, jouant un rôle historique dans l’appui à sa colonisation de l’Est européen.

Le premier document produit dans ce pays le fut par Georg Klaus en 1957 : Elektronengehirn gegen Menschengehirn ? - Über die philosophischen und gesellschaftlichen Probleme der Kybernetik (Cerveau électronique contre cerveau humain ? Sur les problèmes philosophiques et sociaux de la cybernétique).

Dès l’année suivante, Georg Klaus put publier un article intitulé Zu einigen Problemen der Kybernetik (Au sujet de certains problèmes de la cybernétique) dans Einheit, la « Revue pour la théorie et la pratique du socialisme scientifique » publié par le SED.

Enfin, le 15 octobre 1960, Georg Klaus publia dans le quotidien du Parti, Neues Deutschland, un article intitulé « Regelkreise und Organismen » (Boucles de régulation et organismes), soulignant une prétendue parenté entre la cybernétique et le matérialisme dialectique.

Cela validait la reconnaissance officielle de la cybernétique et celle-ci prend une place significative dans la théorisation du plan pour la période 1959-1965.

S’ensuivirent une série de conférences : une de présentation réalisée par la revue Einheit en avril 1961, « Psychologie et cybernétique » en janvier 1962 à l’université Friedrich Schiller de Iéna, « Aspects et méthodes cybernétiques dans l’économie » en mars 1962 à l’Institut de sciences économiques de l’Académie des sciences, « Problèmes mathématiques et physiques de la cybernétique » également en mars 1962 à l’Institut de mathématiques et de mécanique appliquées de l’Académie, sur quatre jours avec 600 participants.

A cela s’ajoutèrent, en octobre 1962, les conférences « Médecine biologique et cybernétique » à l’Institut physiologique de l’Université Karl Marx de Leipzig et « Cybernétique dans les sciences, les techniques et l’économie de la RDA » à Berlin. Lorsque l’ouvrage de Georg Klaus et Liebscher Was ist, Was soll Kybernetik ? (Qu’est-ce que la cybernétique, que doit-elle ?) en 1966, le tirage est pas moins de 100 000 exemplaires, avec dès 1970 une publication en Allemagne de l’Ouest.

La cybernétique, toutefois, n’était qu’une utopie réactionnaire. Le révisionnisme soviétique s’en servit pour avancer dans sa main-mise sur l’idéologie dominante, avec une fausse alternative au matérialisme dialectique, mais il vit bien qu’en soit le projet de société cybernétique n’était pas réalisable.

A cela s’ajoutait un autre problème : l’agitation des partisans de la cybernétique commençait à s’opposer à la domination de la nouvelle bourgeoisie née dans le Parti, dans la mesure où la cybernétique prétendait tout automatiser.

Victor Glouchkov

L’idée d’un réseau unifié d’ordinateurs à l’échelle du pays, proposé par Anatoli Kitov et soutenu par Axel Berg et Alexei Lyapunov, celle d’un système national automatisé de la gestion de l’économie proposé par Victor Glouchkov, tout cela s’opposait à la main-mise complète d’une URSS devenue un État fasciste.

En effet, l’ensemble de l’administration devait servir l’hypothétique super-ordinateur, sans aucune supervision politique. Cela ne correspondait pas aux besoins de ce qui devenait le social-impérialisme soviétique. La cybernétique était très bien pour former un contre-projet total à la planification de l’époque de Staline, mais il ne fallait pas aue sa « neutralité » se retourne contre ses promoteurs dans l’État soviétique.

L’Armée retoqua donc le projet d’Anatoli Kitov et lorsque celui-ci tenta de passer outre en en appelant directement à la direction du Parti « Communiste », ce dernier l’expulsa de ses rangs. En 1971, Erich Honecker mit également au pas en République Démocratique Allemande la propagande cybernétique.

Celle-ci avait joué son rôle de liquidation du matérialisme dialectique et servit la formation d’une entité sociale social-impérialiste : cela suffisait. Elle devait rester un outil.

Ce processus de mise au pas, après une intégration en fanfare, est en fait directement parallèle au remplacement de Nikita Khrouchtchev par Leonid Brejnev. Sous Nikita Khrouchtchev, il pouvait encore y avoir l’illusion de maintenir un système centralisé, prétendant assumer les objectifs posés par Staline. Mais le révisionnisme se transformait en social-impérialisme et les réformes de Nikita Khrouchtchev se voyaient modifiées.

Nikita Khrouchtchev avait commencé à décentraliser lentement en supprimant la gestion nationale, pour passer aux régions. Leonid Brejnev passa lui directement à la mise en concurrence des entreprises, en maintenant une hégémonie étatique satisfaisant la nouvelle bourgeoisie.

En termes de réseaux, cela signifiait que chaque réseau était indépendant, fonctionnant par secteurs (aviation, météorologie, banques, recherches, etc.). Il fallait être efficace pour servir au mieux le complexe miltiaro-industriel, monstre parasitant une partie terrible de l’économie, faisant du social-impérialisme soviétique la principale menace pour la paix mondiale.

Il n’y avait donc pas de moyens à accorder à l’utopie cybernétique. A la fin de l’année 1966, le révisionnisme capitula déjà ouvertement, produisant des ordinateurs ES EVM copiant simplement le modèle 360 d’IBM sorti en 1965, empruntant directement les programmes à ceux de l’impérialisme américain.

On notera que c’est justement un tel modèle qui fut utilisé au Chili par Salvador Allende, qui dans son pays représentait une fraction de la bourgeoisie bureaucratique favorable au social-impérialisme soviétique.

Assumant ouvertement la cybernétique, celui qui devint président de la république en 1970 fit en sorte que le grand bourgeois britannique Stafford Beer mette en place en 1971 le projet « Cybersin » (synergie cybernétique).

Ce projet de super-ordinateur régulant l’économie utilisa 500 télex présents dans des entreprises, fournissant des informations à une Opsroom (salle d’opérations). désignée de manière ultra-futuriste, avec sept chaises rotatives muni de boutons pour décider de l’affichage sur différents écrans, ainsi que d’un cendrier et d’un endroit où poser son verre.

Un endroit de cette salle consistait en le « Cyberfolk », censé permettre de montrer le point de vue de l’opinion publique.

Évidemment, un tel projet n’en resta qu’au niveau expérimental, n’ayant ni les ordinateurs ni la capacité suffisante de récolter les informations, sans parler de la dimension utopique d’une gestion « neutre » de l’offre et de la demande. Les boutons n’avaient pas d’autres effet que de faire changer manuellement des images dessinées par des graphistes, alors que même l’ordinateur se voyait remettre les informations manuellement, n’étant pas en mesure d’être relié aux télex.

Salvador Allende avait pris au sérieux une utopie réactionnaire qui n’était qu’un outil idéologique du social-impérialisme soviétique.