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La cybernétique soviétique - 1re partie : une utopie réactionnaire

Avec le triomphe du révisionnisme en URSS, il fallait une dynamique idéologique capable de compenser au moins en apparence le matérialisme dialectique. C’est la « cybernétique » qui fut chargée de cette tâche.

À la planification devait répondre le principe du « système d’informations » : il ne s’agissait plus de planifier selon l’interprétation de la Nature et de l’Humanité par le matérialisme dialectique, mais de gérer les forces productives de la manière la plus efficace possible.

La cybernétique fut ainsi considérée comme une science en Union Soviétique dans les années 1960, avec Nikita Khrouchtchev, le second bastion étant la République Démocratique Allemande, avec Walter Ulbricht. Le programme de Salvador Allende, au Chili, s’appuyait également entièrement sur la cybernétique.

L’affirmation de cette ligne de « rationalisation » informatisée fut si forte qu’elle donna à certains commentateurs bourgeois l’impression que les États-Unis et l’URSS allaient nécessairement dans la même direction : celle d’une société où les monopoles géraient au mieux la réalité économique.

À l’origine, la cybernétique est d’ailleurs née aux États-Unis, impulsé par Norbert Wiener (1894-1964) qui forgea le mot à partir du grec κῠβερνήτης (kubernêtês), « action de manœuvrer un vaisseau, de gouverner ».

Les œuvres où il exposa son point de vue furent Cybernétique ou liaison et direction dans l’animal et la machine en 1948 et L’utilisation par l’homme de l’essence de l’homme en 1951. Dans ce dernier ouvrage, on trouve la définition suivante :

« La cybernétique est l’étude analytique de l’isomorphisme de la structure des communications au sein des mécanismes, des organismes et des sociétés. »

Une personne jouant un rôle très important fut également Claude Shannon (1916 – 2001), auteur d’un article intitulé A mathematical Theory of Communication, publié en 1948.

L’idée de base est très simple. La cybernétique part du principe que tout ce qui existe s’appuie sur deux éléments : un point de départ, formant le signal, un point d’arrivée, réagissant à ce signal. Il faut donc avoir un aperçu en termes d’informations sur le signal : le type de communication, la communication, la réaction produite, les interactions en découlant, etc.

Il faudrait tout voir en termes de système. Dans cette logique, la machine a le signal, l’humain la communication, la société la presse libre. La machine a l’information, l’humain la signification, la société la libre-expression.

La machine a le système, l’humain la physiologie, la société l’économie. La machine a l’auto-organisation, l’humain l’homéostasie, la société la démocratie.

La machine a la régulation, l’humain la pensée, la société la gestion. La machine a l’ordinateur, l’humain le cerveau, la société le gouvernement.

Tout ce qui compte, c’est la préservation, l’efficacité, le maintien de l’équilibre.

Il s’agit, en fait, d’une lecture statistique cherchant à être absolue dans le cadre d’un impérialisme cherchant à tout contrôler. C’est le reflet du développement des forces productives dans un cadre impérialiste, où le choix idéologique, moral, disparaît entièrement, au profit du pouvoir absolu des monopoles.

A ce titre, à l’époque de Staline, le matérialisme dialectique rejetait entièrement la cybernétique, comme étant une utopie réactionnaire, de type technocratique. Dans Voprosy Filosofii (Problèmes de philosophie), un article de 1953 signé « matérialiste » et intitulé « Qui sert la cybernétique ? » sytnhétisait le rejet matérialiste dialectique de cette pseudo-science au service de l’impérialisme.

« La théorie de la cybernétique, essayant d’étendre les principes de l’opération des ordinateurs les plus récents à des phénomènes naturels et sociaux distincts, sans regard pour leur caractère unique qualitatif, est un mécanicisme transformé en idéalisme.

C’est une fleur stérile sur l’arbre de la connaissance, généré comme résultat d’une exagération unilatérale et sans fondement par un des démons de la connaissance. »

Dans sa série de romans intitulée Fondation, Isaac Asimov s’appuie sur ce principe pour théoriser la « psycho-histoire » permettant de deviner les événements futurs, tout en en soulignant le manque de contenu moral direct et partant de là les problèmes se formant en pratique. Stanley Kubrick a une approche tout à fait similaire, puisque dans le Docteur Folamour et 2001, l’odyssée de l’espace, c’est la cybernétique qu’il aborde, en en montrant les limites précisément sur le plan de la morale.

On voit ici immédiatement l’intérêt pour le révisionnisme en URSS : au lieu d’étudier la matière, on étudie les échanges liés à la matière. Cela permet de déplacer ouvertement le centre d’intérêt de la matière éternelle en mouvement dialectique aux « forces productives ».

À la dialectique propre à la matière, formant sa nature, on opposait les échanges entre individus, entre machines, dont l’interprétation reposait sur l’analogie. En ce sens, la cybernétique n’est rien d’autres qu’une « théorie de l’information ». Norbert Wiener résuma cela ainsi :

« L’information c’est l’information, ni de la matière, ni de l’énergie. Aucun matérialisme qui ne prend pas cela en compte ne peut survivre aujourd’hui ».

Il n’est pas difficile de voir en cette « information » dépassant la matière quelque chose de même nature que l’ADN ou le « Big Bang ». C’est l’information qui guide la matière, celle-ci ne possédant rien en soi : c’est là une simple reformulation de l’idéalisme antique, où la matière se voit fournie une « forme » par les informations venant des « choses idéales » flottant dans le ciel platonicien et néo-platonicien.

Et, bien entendu, la cybernétique prétendait être en mesure de coordonner statistiquement au mieux l’offre et la demande, donc de résorber tous les problèmes du capitalisme.

En URSS, la cybernétique a ainsi une fonction considérable dans le dispositif idéologique du révisionnisme. Comme la cybernétique se veut une étude des « systèmes », considérant tout phénomène comme un système, on a en apparence un raisonnement matérialiste, alors qu’en réalité la nature de ces systèmes n’est jamais analysée.

Si l’on doit répondre à la question : qu’est-ce que la cybernétique, on doit répondre que c’est l’utilisation massive des informations, afin d’améliorer la coordination. Cela permet, dans un premier temps, une rationalisation certaine et le mode de production capitaliste a, depuis 1950, massivement profité des progrès technologiques afin de parer à son inéluctable crise.

Mais cela ne modifie en rien la nature de la base et ne fait que repousser les échéances.