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La « belle époque » de l’élan capitaliste - 9ème partie : l’université et la sociologie bourgeoises contre les « foules »

Face au matérialisme dialectique, il n’y a pas que Georges Sorel, il y a tout l’appareil universitaire bourgeois, avec sa sociologie et sa psychologie. Le parcours de Georges Sorel devenant un intellectuel pratiquement « organique » du système qu’il dénonce, mais qu’il entend moderniser, est par ailleurs typique de la fin du 19ème siècle en France. Dans nul autre pays, une classe aussi puissante d’intellectuels parasitaires n’a pu être constituée, intégrant les idées nouvelles pour réimpulser le système de l’intérieur, tout en prétendant s’y opposer.

Le capitalisme a d’ailleurs compris l’importance de cela et a décidé de rompre avec tout préjugé ethnique et social nuisant à ce mouvement d’intégration. C’est l’affaire Dreyfus qui sera le point culminant de cette question, entre une bourgeoisie modernisatrice « républicaine » et une bourgeoisie d’orientation nationaliste raciste.

Georges Sorel a comme père un simple négociant en huiles et eaux gazeuses, et sa carrière avance grâce à ses études à l’École polytechnique et aux Ponts et Chaussées. Henri Bergson, le plus grand philosophe « français » de la Belle époque bourgeoise, a un père juif polonais et une mère juive anglaise ; ce sera l’École normale supérieure qui le façonnera, dans la même promotion d’ailleurs que Jean Jaurès, qui vient d’une famille de la petite bourgeoisie du Tarn, ou encore de David Émile Durkheim.

David Émile Durkheim vient quant à lui d’une une lignée de huit générations de rabbins. De la même manière qu’avec la République, Henri Bergson devient catholique, David Émile Durkheim devient agnostique et est à l’origine de la sociologie en France.

David Émile Durkheim reprend le positivisme d’Auguste Comte, considère que la bourgeoisie peut aménager au mieux un monde incompréhensible dans son ensemble, par l’intermédiaire d’une méthode. Celle-ci tient à ce que « La première règle et la plus fondamentale est de considérer les faits sociaux comme des choses. »

Émile Durkheim joue ainsi le même rôle que Max Weber en Allemagne : il propose une analyse de la société qui est capable en apparence de se confronter au matérialisme dialectique.

Émile Durkheim a la conception suivante :

« Parce que la société n’est composée que d’individus, il semble au sens commun que la vie sociale ne puisse avoir d’autre substrat que la conscience individuelle ; autrement, elle parait rester en l’air et planer dans le vide.

Pourtant, ce qu’on juge si facilement inadmissible quand il s’agit des faits sociaux, est couramment admis des autres règnes de la nature.

Toutes les fois que des éléments quelconques, en se combinant, dégagent, par le fait de leur combinaison, des phénomènes nouveaux, il faut bien concevoir que ces phénomènes sont situés, non dans les éléments, mais dans le tout formé par leur union.

La cellule vivante ne contient rien que des particules minérales, comme la société ne contient rien en dehors des individus ; et pourtant il est, de toute évidence, impossible que les phénomènes caractéristiques de la vie résident dans des atomes d’hydrogène, d’oxygène, de carbone et d’azote. Car comment les mouvements vitaux pourraient-ils se produire au sein d’éléments non vivants ? Comment, d’ailleurs, les propriétés biologiques se répartiraient-elles entre ces éléments ? Elles ne sauraient se retrouver également chez tous puisqu’ils ne sont pas de même nature (...).

La vie ne saurait se décomposer ainsi ; elle est une et, par conséquent, elle ne peut avoir pour siège que la substance vivante dans sa totalité. Elle est dans le tout, non dans les parties.

Appliquons ce principe à la sociologie. Si, comme on nous l’accorde, cette synthèse sui generis qui constitue toute société dégage des phénomènes nouveaux, différents de ceux qui se passent dans les consciences solitaires, il faut bien admettre que ces faits spécifiques résident dans la société même qui les produit, et non dans ses parties, c’est à dire dans ses membres. Ils sont donc, en ce sens, extérieurs aux consciences individuelles, considérées comme telles, de même que les caractères distinctifs de la vie sont extérieurs aux substances minérales qui composent l’être vivant.

Les faits sociaux ne diffèrent pas seulement en qualité des faits psychiques ; ils ont un autre substrat, ils n’évoluent pas dans le même milieu, ils ne dépendent pas des mêmes conditions.

Ce n’est pas à dire qu’ils ne soient, eux aussi, psychiques en quelque manière puisqu’ils consistent en des façons de penser ou d’agir. Mais les états de la conscience collective sont d’une autre nature que les états de la conscience individuelle ; ce sont des représentations d’une autre sorte. La mentalité des groupes n’est pas celle des particuliers ; elle a ses lois propres. »
Les règles de la méthode sociologique, préface de la seconde édition, 1895

C’est là une construction intellectuelle brillante, une apparente dénonciation du mécanisme, mais en réalité un matérialisme vulgaire niant le mouvement dialectique et le principe de synthèse.

Émile Durkheim ne cache pas, de fait, qu’il théorise le caractère « naturel » du gouvernement républicain :

« Les devoirs de l’homme d’État n’est plus de pousser violemment les sociétés vers un idéal qui lui paraît séduisant, mais son rôle est celui du médecin : il prévient l’éclosion des maladies par une bonne hygiène et, quand elles déclarées, il cherche à les guérir. »
Les règles de la méthode sociologique

Émile Durkheim théorise même le crime comme quelque chose de « naturel » dans l’organisme social ; il rend ainsi sacro-saint les institutions du maintien de l’ordre bourgeois.

Voici sa conception :

« Classer le crime parmi les phénomènes de sociologie normale, ce n’est pas seulement dire qu’il est un phénomène inévitable quoique regrettable, dû à l’incorrigible méchanceté des hommes ; c’est affirmer qu’il est un facteur delà santé publique, une partie intégrante de toute société saine. Ce résultat est, au premier abord, assez surprenant pour qu’il nous ait nous-mêmes déconcertés et pendant longtemps.

Cependant, une fois que l’on a dominé cette première impression dé surprise, il n’est pas difficile de trouver les raisons qui expliquent cette normalité et, du même coup, la confirment.

En premier lieu, le crime est normal parce qu’une société qui en serait exempte est tout à fait impossible. Le crime, nous l’avons montré ailleurs, consiste dans un acte qui offense certains sentiments collectifs, doués d’une énergie et d’une netteté particulières.

Pour que, dans une société donnée, les actes réputés criminels pus- sent cesser d’être commis, il faudrait donc que les sentiments qu’ils blessent se retrouvassent dans toutes les consciences individuelles sans exception et avec le degré de force nécessaire pour contenir les sentiments contraires. Or, à supposer que cette condition pût être effectivement réalisée le crime ne disparaîtrait pas pour cela, il changerait seulement de forme ; car la cause même qui tarirait ainsi les sources de la criminalité en ouvrirait immédiatement de nouvelles. »
Les règles de la méthode sociologique

Émile Durkheim a ainsi une vision plus moderniste, plus souple, que celle de Frédéric Le Play (1806-1882), un polytechnicien et ingénieur du corps des mines ayant développé la version conservatrice de la sociologie bourgeoise.

Frédéric Le Play appuyait une vision paternaliste, prônant un corporatisme emprunté à l’imaginaire médiéval, et qui sera par la suite réutilisé par les romantismes fascistes des années 1920-1930.

Il faut noter que la version de la sociologie par Émile Durkheim va de pair avec l’émergence de la « psychologie ». Pierre Janet (1859-1947), figure importante ici, est d’ailleurs de la même promotion à l’École normale supérieure qu’Émile Durkheim (et donc que Jean Jaurès et Henri Bergson).

Pierre Janet est en effet à l’origine du terme de « subconscient ». Dans le prolongement de Théodule Ribot (1839 – 1916), il développe la psychologie à la française, qui fait de la sociologie du comportement, des « conduites », des attitudes sociales, etc.

La conception de Pierre Janet sera abandonnée même par la bourgeoisie française, qui préférera la psychanalyse, plus développée pour faire face au matérialisme dialectique. Mais toute la Belle époque baigne dans ce mysticisme psychologique, et c’est l’oeuvre de Gustave Le Bon (1841-1931), publiée en 1895 et intitulée Psychologie des Foules, qui est la plus représentative.

Gustave Le Bon développe la théorie, incontournable pour la bourgeoisie, selon laquelle il n’y aurait pas de « masses », mais des foules, aux réactions infantiles et incontrôlables, mais manipulables par des « meneurs ».

Cette vision mécanique de la psychologie, parfaitement française, sera reprise par Max Weber pour la sociologie allemande, ainsi que par Adolph Hitler et Benito Mussolini pour leur interprétation des masses populaires.

Gustave Le Bon se veut directement au service de la bourgeoisie, il agit comme un universitaire entraînant celle-ci à faire face au matérialisme dialectique et aux luttes de classes :

« D’universels symptômes, visibles chez toutes les nations, nous montrent l’accroissement rapide de la puissance des foules, et ne nous permettent pas de supposer que cette puissance doive cesser bientôt de grandir. Quoi qu’elle nous apporte, nous devrons le subir. »
Psychologie des Foules

Le rôle de la bourgeoisie est de maintenir la « civilisation » face aux masses qui seraient naturellement enclines à un retour à la barbarie. C’est très exactement la thèse de Georges Sorel et celle de Sigmund Freud.

Gustave Le Bon explique que :

« Les civilisations n’ont été créées et guidées jusqu’ici que par une petite aristocratie intellectuelle, jamais par les foules. Les foules n’ont de puissance que pour détruire. Leur domination représente toujours une phase de barbarie. Une civilisation implique des règles fixes, une discipline, le passage de l’instinctif au rationnel, la prévoyance de l’avenir, un degré élevé de culture, conditions que les foules, abandonnées à elles-mêmes, se sont toujours montrées absolument incapables de réaliser.

Par leur puissance uniquement destructive, elles agissent comme ces microbes qui activent la dissolution des corps débilités ou des cadavres. Quand l’édifice d’une civilisation est vermoulu, ce sont toujours les foules qui en amènent l’écroulement. C’est alors qu’apparaît leur principal rôle, et que, pour un instant, la philosophie du nombre semble la seule philosophie de l’histoire. »
Psychologie des Foules

Le bourgeois, en tant qu’individu, représente le « modèle », alors que les foules sont sans « personnalité », dangereuses, barbares, « inconscientes ». C’est là le grand « argument » face au matérialisme dialectique. Gustave Le Bon affirme :

« Pour arriver à entrevoir au moins ces causes, il faut se rappeler d’abord cette constatation de la psychologie moderne à savoir que ce n’est pas seulement dans la vie organique, mais encore dans le fonctionnement de l’intelligence que les phénomènes inconscients jouent un rôle tout à fait prépondérant. La vie consciente de l’esprit ne représente qu’une bien faible part auprès de sa vie inconsciente (…)

La foule, avons-nous dit en étudiant ses caractères fondamentaux, est conduite presque exclusivement par l’inconscient. Ses actes sont beaucoup plus sous l’influence de la moelle épinière que sous celle du cerveau. Elle se rapproche en cela des êtres tout à fait primitifs. Les actes exécutés peuvent être parfaits quant à leur exécution, mais, le cerveau ne les dirigeant pas, l’individu agit suivant les hasards des excitations. Une foule est le jouet de toutes les excitations extérieures et en reflète les incessantes variations. Elle est donc esclave des impulsions qu’elle reçoit. L’individu isolé peut être soumis aux mêmes excitants que l’homme en foule ; mais comme son cerveau lui montre les inconvénients d’y céder, il n’y cède pas. C’est ce qu’on peut physiologiquement exprimer en disant que l’individu isolé possède l’aptitude à dominer ses réflexes, alors que la foule ne la possède pas (…).

La foule n’est pas seulement impulsive et mobile. Comme le sauvage, elle n’admet pas que quelque chose puisse s’interposer entre son désir et la réalisation de ce désir.

Elle le comprend d’autant moins que le nombre lui donne le sentiment d’une puissance irrésistible. Pour l’individu en foule, la notion d’impossibilité disparaît. L’individu isolé sent bien qu’il ne pourrait à lui seul incendier un palais, piller un magasin, et, s’il en est tenté, il résistera aisément à sa tentation. Faisant partie d’une foule, il a conscience du pouvoir que lui donne le nombre, et il suffit de lui suggérer des idées de meurtre et de pillage pour qu’il cède immédiatement à la tentation. L’obstacle inattendu sera brisé avec frénésie. Si l’organisme humain permettait la perpétuité de la fureur, on pourrait dire que l’état normal de la foule contrariée est la fureur. »
Psychologie des Foules

Lorsque Gustave Le Bon parle des « images » qui parlent au peuple, il a la même conception qu’auront les psychanalystes, Sigmund Freud, Wilhelm Reich, Carl Gustav Jung. Gustave Le Bon exprime sa conception de la manière suivante :

« Les foules, ne pouvant penser que par images, ne se laissent impressionner que par des images. Seules les images les terrifient ou les séduisent, et deviennent des mobiles d’action (…).

La puissance des mots est liée aux images qu’ils évoquent et tout à fait indépendante de leur signification réelle. Ce sont parfois ceux dont le sens est le plus mal défini qui possèdent le plus d’action. Tels par exemple. les termes : démocratie, socialisme égalité, liberté, etc., dont le sens est si vague que de gros volumes ne suffisent pas à le préciser. Et pourtant il est certain qu’une puissance vraiment magique s’attache leurs brèves syllabes, comme si elles contenaient la solution de tous les problèmes.

Ils synthétisent les aspirations inconscientes les plus diverses et l’espoir de leur réalisation. La raison et les arguments ne sauraient lutter contre certains mots et certaines formules. On les prononce avec recueillement devant les foules ; et, dès qu’ils ont été prononcés, les visages deviennent respectueux et les fronts s’inclinent.

Beaucoup les considèrent comme des forces de la nature, des puissances surnaturelles. Ils évoquent dans les âmes des images grandioses et vagues, mais le vague même qui les estompe augmente leur mystérieuse puissance. On peut les comparer à ces divinités redoutables cachées derrière le tabernacle et dont le dévot ne s’approche qu’en tremblant.

Les images évoquées par les mots étant indépendantes de leur sens, varient d’âge en âge, de peuple à peuple, sous l’identité des formules. A certains mots s’attachent transitoirement certaines images : le mot n’est que le bouton d’appel qui les fait apparaître. »
Psychologie des Foules

Et logiquement par rapport à ces images, Gustave Le Bon a, par conséquent et conformément à l’esprit bourgeois de l’époque, une conception tendant au racialisme : chaque peuple aurait une certaine mentalité psychologique incontournable.

« Ce facteur, la race, doit être mis au premier rang, Car à lui seul il dépasse de beaucoup en importance tous les autres. Nous l’avons suffisamment étudié dans un autre ouvrage pour qu’il soit inutile d’y revenir encore. Nous avons fait voir, dans un précédent volume, ce qu’est une race historique, et comment, lorsque ses caractères sont formés, elle possède de par les lois de l’hérédité une puissance telle, que ses croyances, ses institutions, ses arts, en un mot tous les éléments de sa civilisation, ne sont que l’expression extérieure de son âme. Nous avons montré que la puissance de la race est telle qu’aucun élément ne peut passer d’un peuple à un autre sans subir les transformations les plus profondes . »
Psychologie des Foules

Gustave Le Bon théorise cela dans Lois psychologiques de l’évolution des peuples, où il rejoint la thèse essentielle de l’irrationnalisme bourgeois de la Belle époque, la thèse qui se développe le plus rapidement face au matérialisme dialectique, comme option mobilisatrice ultra-agressive pour se confronter au matérialisme dialectique.

Voici comment Gustave Le Bon exprime cela :

« En ne considérant que leurs caractères psychologiques généraux, les races humaines peuvent être divisées en quatre groupes : 1° les races primitives ; 2° les races inférieures ; 3° les races moyennes ; 4° les races supérieures.

Les races primitives sont celles chez lesquelles on ne trouve aucune trace de culture, et qui en sont restées à cette période voisine de l’animalité qu’ont traversée nos ancêtres de l’âge de la pierre taillée : tels sont aujourd’hui les Fuégiens et les Australiens.

Au-dessus des races primitives se trouvent les races inférieures, représentées surtout par les nègres. Elles sont capables de rudiments de civilisation, mais de rudiments seulement. Elles n’ont jamais pu dépasser des formes de civilisation tout à fait barbares, alors même que le hasard les a fait hériter, comme à Saint-Domingue, de civilisations supérieures.

Dans les races moyennes, nous classerons les Chinois, les Japonais, les Mogols et les peuples sémitiques. Avec les Assyriens, les Mogols, les Chinois, les Arabes, elles ont créé des types de civilisations élevées que les peuples européens seuls ont pu dépasser.

Parmi les races supérieures, on ne peut faire figurer que les peuples indo-européens. Aussi bien dans l’antiquité à l’époque des Grecs et des Romains, que dans les temps modernes, ce sont les seules qui aient été capables de grandes inventions dans les arts, les sciences et l’industrie. C’est à elles qu’est dû le niveau élevé que la civilisation a atteint aujourd’hui. La vapeur et l’électricité sont sorties de leurs mains. Les moins développées de ces races supérieures, les hindous notamment, se sont élevées dans les arts, les lettres et la philosophie, à un niveau que les Mogols, les Chinois et les Sémites n’ont jamais pu atteindre. »

La bourgeoisie se précipite au 19ème siècle dans une orgie de matérialisme vulgaire et d’irrationalisme décadent.

mercredi 11 février 2015


La « belle époque » de l’élan capitaliste