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La « belle époque » de l’élan capitaliste - 5ème partie : la volonté de puissance de Nietzsche

Les impressions ne pouvaient suffire à la bourgeoisie : il y avait également besoin du style de vie qui va avec, ainsi que de toute une théorie, une « philosophie de la vie ». Cette dernière va être apportée par Wilhelm Dilthey en Allemagne et Henri Bergson en France.

Cependant, sur le plan du « style de vie », ce sont Friedrich Nietzsche et Georges Sorel qui vont être les grands théoriciens de l’affirmation irrationnelle du moi conquérant et violent. Comprendre Friedrich Nietzsche, c’est comprendre globalement l’esprit irrationnel de la bourgeoisie du 19ème siècle, car son approche est la plus caricaturale.

Aux yeux de Friedrich Nietzsche, « l’homme est un animal dont les qualités ne sont pas encore fixées ». L’avenir sera fait par des surhommes, fruits de la volonté, comme il explique dans L’Antéchrist :

« La question que je pose n’est pas de savoir quelle espèce succédera, dans l’histoire des êtres, à celle des hommes, l’homme est une fin, mais la question est de savoir quel type d’homme on doit dresser, on doit vouloir, un type qui ait une valeur plus haute, qui soit plus digne de vivre, plus sûr de l’avenir. Ce type supérieur a déjà été souvent réalisé, mais à titre exceptionnel, par hasard, jamais par le fait de la volonté. »

La philosophie de Friedrich Nietzsche rentre dans un contexte historique bien précis. Elle est entièrement fondée sur la réfutation du socialisme qui s’affirme à la même époque, dans la seconde moitié du 19ème siècle, mais également sur le rejet de l’affirmation bourgeoise anglaise et française, contre la « belle époque » qui s’élance notamment en France.

Contre ces bourgeoisies qui prétendaient « terminer » l’histoire avec leur domination, notamment coloniale, et contre les masses qui entendaient affirmer un nouveau moment historique, Nietzsche a affirmé l’autorité et l’élitisme, qualités « intrinsèquement » allemandes.

Seule une minorité pourrait s’affirmer et conquérir, conformément à l’ordre « naturel » au cœur de la réalité. Pour Friedrich Nietzsche,

« Le nom précis pour cette réalité serait la volonté de puissance ainsi désignée d’après sa structure interne et non à partir de sa nature protéiforme, insaisissable, fluide. »

Friedrich Nietzsche est dans la droite ligne du romantisme allemand devenu réactionnaire. C’est pour cette raison qu’en France, on a souvent retenu de Friedrich Nietzsche que les aspects anti-formels, considérant que ceux-ci se confrontaient à la réaction, à la bourgeoisie. Or, l’absence de méthode est une méthode pour l’irrationalisme bourgeois pangermaniste militariste.

Friedrich Nietzsche a donc réfuté la science et les masses. Il a prôné la naissance du « surhomme » utilisant des mythes, des aphorismes interprétables à volonté.

Cela pouvait sembler, vu de France et de manière idéaliste, comme une affirmation individuelle artistique (« Il faut avoir du chaos en soi pour accoucher d’une étoile qui danse ») face à l’esprit académique prédominant en France depuis la monarchie absolue du 17ème siècle.

C’est une incompréhension complète de la nature de la pensée de Friedrich Nietzsche, qui est un appel militant à l’insurrection irrationnelle de l’individu, à l’agressivité dominatrice. Il ne faut jamais perdre de vue qu’il entend réfuter l’histoire, et ce en résumant la dimension sociale et morale à la psychologie, une psychologie censée être « allemande ».

Friedrich Nietzsche est, par là même, un penseur très important de la période de la construction de la nation allemande, par la Prusse et en opposition à la démocratie, assimilée à l’envahisseur napoléonien, au « Libéralisme : autrement dit abêtissement par troupeaux ».

Dans Humain, trop humain, publié six mois avant la grande loi d’exception contre les socialistes, première œuvre en aphorismes de Friedrich Nietzsche, celui-ci salue Voltaire, non pas comme esprit contestataire, mais justement pour son formalisme (Voltaire était en fait surtout un auteur de tragédies au 18ème siècle).

Friedrich Nietzsche explique, en grand bourgeois attaquant Jean-Jacques Rousseau au nom de Voltaire (comme on en a l’habitude chez les bourgeois par ailleurs) :

« Ce n’est pas la nature pondérée de Voltaire, amateur d’ordre, d’améliorations et de réformes, ce sont les folies passionnées et les demi-vérités de Rousseau qui ont éveillé cet esprit optimiste de la révolution, contre lequel je crie aujourd’hui : ’Écrasez l’infâme !’ C’est lui qui a refoulé pour longtemps l’esprit de la philosophie des Lumières et la théorie du développement progressif. »

Il ne faut pas considérer pour autant que Friedrich Nietzsche plaçait des considérations évolutionnistes au sujet de l’agressivité de la volonté de puissance.

Dans une lettre du 21 juin 1871, au baron Carl von Gersdorff, qui vient d’une des plus vieilles familles de la noblesse allemande (dont plusieurs membres feront partie de la « résistance » militaire contre Adolf Hitler dans les années 1940) et aura été son ami pratiquement toute sa vie, Friedrich Nietzsche affirme sans ambages :

« Nous pouvons reprendre espoir ! Notre mission allemande demeure ! J’ai plus de courage que jamais, puisque tout n’a pas sombré dans la platitude judéo-française, dans ce qu’ils appellent l’élégance ou dans les agitations dévorantes du temps présent.

Il y a encore de la bravoure, de la bravoure allemande, c’est-à-dire tout autre chose que le fameux élan de nos regrettables voisins. Au-dessus du combat des nations, nous avons vu apparaître la tête d’une hydre internationale, elle s’est dressée, subite et formidable, annonciatrice des luttes de l’avenir, qui seront d’une autre sorte. »

60 années plus tard, l’Allemagne dominée par les traditions aristocratiques prussiennes partiront à l’assaut du monde, afin de se procurer un « espace vital ». Friedrich Nietzsche apparaît au début de cet élan, sa philosophie opposée au judéo-christianisme cible directement le libéralisme (en tant que français et anglais) et le socialisme, comme ennemi intérieur.

Friedrich Nietzsche est très clair à ce sujet. Dans tous ses écrits, ce sont les masses qui sont l’ennemi.

« On va voir décliner la force que nous haïssons, parce qu’elle représente l’adversaire le plus certain de toute profondeur philosophique et de toute contemplation artistique ; elle exprime un état pathologique dont souffre l’âme allemande, surtout depuis la grande révolution française, et dont les soubresauts nerveux toujours renaissants affectent les natures allemandes les mieux constituées, pour ne rien dire de la grande masse au sein de laquelle on retrouve cette affection, appelée d’un beau nom abominablement profané, ’libéralisme’ ».

C’est pour cette raison, sur la base de sa théorie de la volonté de puissance comme naturelle, que Nietzsche regrette la modification de « l’instinct » des ouvriers. Dans le Crépuscule des idoles, il explique longuement son point de vue :

« LA QUESTION OUVRIÈRE. — C’est la bêtise, ou plutôt la dégénérescence de l’instinct que l’on retrouve au fond de toutes les bêtises, qui fait qu’il y ait une question ouvrière. Il y a certaines choses sur lesquelles on ne pose pas de questions : premier impératif de l’instinct. — Je ne vois absolument pas ce qu’on veut faire de l’ouvrier européen après avoir fait de lui une question. Il se trouve en beaucoup trop bonne posture pour ne point « questionner » toujours davantage, et avec toujours plus d’outrecuidance.

En fin de compte, il a le grand nombre pour lui. Il faut complètement renoncer à l’espoir de voir se développer une espèce d’homme modeste et frugale, une classe qui répondrait au type du Chinois : et cela eût été raisonnable, et aurait simplement répondu à une nécessité.

Qu’a-t-on fait ? — Tout pour anéantir en son germe la condition même d’un pareil état de choses, — avec une impardonnable étourderie on a détruit dans leurs germes les instincts qui rendent les travailleurs possibles comme classe, qui leur feraient admettre à eux-mêmes cette possibilité.

On a rendu l’ouvrier apte au service militaire, on lui a donné le droit de coalition, le droit de vote politique : quoi d’étonnant si son existence lui apparaît aujourd’hui déjà comme une calamité (pour parler la langue de la morale, comme une injustice —) ?

Mais que veut-on ? je le demande encore. Si l’on veut atteindre un but, on doit en vouloir aussi les moyens : si l’on veut des esclaves, on est fou de leur accorder ce qui en fait des maîtres. — ».

Voilà le véritable fondement de la démarche de Friedrich Nietzsche : prôner un héroïsme, forcément aristocratique, forcément aux dépens des faibles, c’est-à-dire élaborer un style de vie adapté aux exigences impérialistes naissant en Allemagne à ce moment-là.

Friedrich Nietzsche préfigure littéralement le style de la SS, la barbarie raffinée. Le mal et le bien disparaissent, au profit du dépassement de soi-même, par la volonté.

Voici sa conception, expliquée dans La Généalogie de la morale (les termes soulignés le sont par nous) :

« La réponse rigoureusement exacte, la voici : ce méchant est précisément le ’bon’ de l’autre morale, c’est l’aristocrate, le puissant, le dominateur, mais noirci, vu et pris à rebours par le regard venimeux du ressentiment.

Il est ici un point que nous serons les derniers à vouloir contester : celui qui n’a connu ces ’bons’ que comme ennemis n’a certainement connu que des ennemis méchants, car ces mêmes hommes qui, inter pares, sont si sévèrement tenus dans les bornes par les coutumes, la vénération, l’usage, la gratitude et plus encore par la surveillance mutuelle et la jalousie — et qui, d’autre part, dans leurs relations entre eux se montrent si ingénieux pour tout ce qui concerne les égards, l’empire sur soi-même, la délicatesse, la fidélité, l’orgueil et l’amitié, — ces mêmes hommes, lorsqu’ils sont hors de leur cercle, là où commencent les étrangers (’l’étranger’), ne valent pas beaucoup mieux que des fauves déchaînés.

Alors ils jouissent pleinement de l’affranchissement de toute contrainte sociale, ils se dédommagent dans les contrées incultes de la tension que fait subir toute longue réclusion, tout emprisonnement dans la paix de la communauté, ils retournent à la simplicité de conscience du fauve, ils redeviennent des monstres triomphants, qui sortent peut-être d’une ignoble série de meurtres, d’incendies, de viols, d’exécutions avec autant d’orgueil et de sérénité d’âme que s’il ne s’agissait que d’une escapade d’étudiants, et persuadés qu’ils ont fourni aux poètes ample matière à chanter et à célébrer.

Au fond de toutes ces races aristocratiques, il est impossible de ne pas reconnaître le fauve, la superbe brute blonde rôdant en quête de proie et de carnage ; ce fond de bestialité cachée a besoin, de temps en temps, d’un exutoire, il faut que la brute se montre de nouveau, qu’elle retourne à sa terre inculte ; — aristocratie romaine, arabe, germanique ou japonaise, héros homériques, vikings scandinaves — tous se valent pour ce qui est de ce besoin.

Ce sont les races nobles qui ont laissé l’idée de « barbare » sur toutes les traces de leur passage ; leur plus haut degré de culture en trahit encore la conscience et même l’orgueil (par exemple quand Périclès dit à ses Athéniens dans sa fameuse Oraison funèbre : « Notre audace s’est frayé un passage par terre et par mer, s’élevant partout d’impérissables monuments, en bien et en mal. »).

Cette ’audace’ des races nobles, audace folle, absurde, spontanée ; la nature même de leurs entreprises, imprévues et invraisemblables — Périclès célèbre surtout la ῥαθυμία des Athéniens — ; leur indifférence et leur mépris pour toutes les sécurités du corps, pour la vie, le bien-être ; la gaieté terrible et la joie profonde qu’ils goûtent à toute destruction, à toutes les voluptés de la victoire et de la cruauté : — tout cela se résumait pour ceux qui en étaient les victimes, dans l’image du ’barbare’, de ’l’ennemi méchant’, de quelque chose comme le ’Vandale’.

La méfiance profonde, glaciale, que l’Allemand inspire dès qu’il arrive au pouvoir — et il l’inspire une fois de plus de nos jours — est encore un contrecoup de cette horreur insurmontable que pendant des siècles l’Europe a éprouvée devant les fureurs de la blonde brute germanique (— quoiqu’il existe à peine un rapport de catégories, et encore moins une consanguinité entre les anciens Germains et les Allemands d’aujourd’hui). »

Parallèlement aux impressions du naturalisme et de l’impressionnisme, puis du bergsonisme en France, Friedrich Nietzsche formule l’irrationalisme bourgeois dans sa version allemande.

mardi 3 février 2015


La « belle époque » de l’élan capitaliste