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La « belle époque » de l’élan capitaliste - 2ème partie : triomphe du naturalisme et de la vivisection

Le réalisme avait été l’idéologie de la bourgeoisie conquérante s’opposant à l’aristocratie qui, quant à elle, de son côté, diffusait la nostalgie d’une monarchie idéalisée, par le romantisme dans sa variante française.

Cependant, la bourgeoisie ayant définitivement l’ascendant historique sur l’aristocratie, à partir de 1848 donc, se devait d’adapter le réalisme à sa propre nature. Le réalisme n’était, en effet, qu’un matérialisme adapté aux conditions de la lutte idéologique, donc par l’intermédiaire des arts et et de la littérature.

C’est pour cela qu’en URSS, on a considéré par la suite, avec Staline, Maxime Gorki et Andreï Jdanov, ainsi que Bertolt Brecht en Allemagne, que le réalisme dans sa variante socialiste était la forme culturelle du prolétariat conquérant.

La bourgeoisie une fois au pouvoir n’avait plus besoin d’un réalisme en général, mais d’un réalisme lui étant particulier. C’est cela le sens du naturalisme. Les naturalistes sont les réalistes dans une situation nouvelle, celle de la Troisième République. Ce ne sont plus des opposants à l’aristocratie, mais les chantres de la supériorité du mouvement historique bourgeois se concrétisant dans le plein développement du capitalisme dans ce que la bourgeoisie a appelé la « Belle époque » pour décrire la période précédant 1914, mais qu’on doit élargir pour identifier toute une époque historique.

Les naturalistes, évidemment, malgré leur nom, ne sont pas des matérialistes célébrant la nature. C’est un sens nouveau qui est apporté à ce terme à la fin du 19ème siècle.

Auparavant, le terme désignait, comme l’a résumé Denis Diderot, « ceux qui n’admettent point de Dieu, mais qui croient qu’il n’y a qu’une substance matérielle revêtue de diverses qualités. » Les naturalistes sont ici les disciples d’Épicure, de Lucrèce et de Spinoza, ces illustres auteurs matérialistes. Les « naturalistes », ce sont les panthéistes, les athées, les matérialistes, les adeptes du « physico-chimisme », etc. Le matérialisme dialectique est dans la continuité de ce courant.

On ne trouve rien de cela chez les naturalistes de la fin du 19ème siècle. Chez ceux-ci, le naturalisme ne désigne qu’une méthode, car la bourgeoisie française en plein essor a besoin de justifier son approche des questions techniques.

C’est pourquoi au début du 20ème siècle, le Dictionnaire général de la langue française de Adolphe Hatzfeld et Arsène Darmesteter résume de la manière suivante le naturalisme : « Théorie suivant laquelle l’art ne doit être que la reproduction de la nature. »

On est ici à la fois très proche et très loin de la théorie matérialiste dialectique du reflet, comme en témoigne ce que Charles Baudelaire, en 1848, dit d’Honoré de Balzac :

« Balzac est en effet un romancier et un savant, un inventeur et un observateur ; un naturaliste qui connaît également la loi de génération des idées et des êtres visibles. C’est un grand homme dans toute la force du terme ; c’est un créateur de méthode et le seul dont la méthode vaille la peine d’être étudiée. »

En fait, le naturalisme est un terme s’appuyant sur la définition nouvelle du mot « naturaliste » : « celui qui s’occupe spécialement de l’étude des productions de la nature. » Le formidable développement technique de la fin du 19ème siècle, développement conforme au développement des forces productives dans un cadre capitaliste, amène à cette définition.

C’est pourquoi le naturalisme n’est pas un matérialisme, mais l’application dans les arts et la littérature des méthodes techniques bourgeoises. Comme l’a résumé Victor Hugo, ce que fait l’auteur naturaliste, c’est « essayer sur les faits sociaux ce que le naturaliste essaie sur les faits zoologiques ».

Il faut absolument voir cela, sans quoi on ne peut pas comprendre les autres naturalismes que sont le vitalisme, le nietzschéisme, le social-darwinisme, le syndicalisme révolutionnaire, le fascisme, le national-socialisme. Aux yeux du national-socialiste Rudolf Hess, « le national-socialisme n’est rien d’autre que de la biologie appliquée ».

On peut voir cette « combinaison » de la science et de la réalité – comme si les deux s’opposaient, on reconnaît le refus bourgeois de la dignité du réel – dans l’explication suivante de Jules-Antoine Castagnary :

« L’école naturaliste affirme que l’art est l’expression de la vie sous tous ses modes et à tous ses degrés, et que son but unique est de reproduire la nature en l’amenant à son maximum de puissance et d’intensité ; c’est la vérité s’équilibrant avec la science. »
(Salon de 1863)

Il faut absolument voir un aspect essentiel ici : le romantisme, surtout dans sa variante originale (c’est-à-dire allemande, mais ici il ne faut pas oublier l’approche russe qui suivra), possédait une critique élaborée de la séparation entre les villes et les campagnes.

Le naturalisme assume cette séparation, il fait une esthétique de cette rupture. Le naturalisme est l’idéologie de la bourgeoisie conquérante donnant naissance aux villes.

Voici justement comment Jules-Antoine Castagnary exprime cela, de la manière la plus explicite :

« La nature et l’homme, la campagne et la cité ; la campagne avec la profondeur de ses ciels, la verdure de ses arbres, la transparence de ses eaux, la brume de ses horizons changeants, tous les charmes attirants de la vie végétative éclairée au gré des saisons et des jours ; la cité avec l’homme, la femme, la famille, les formes conditionnées par les fonctions et les caractères, la diversité du spectacle social librement étalé au soleil de la place publique ou discrètement enfermé dans l’enceinte de la maison, toutes les surprises renaissantes de la vie individuelle ou collective éclairée au jour des passions et des mœurs...

Le naturalisme ne se propose pas d’autre objet et n’accepte pas d’autre définition... Si son triomphe est assuré pour toujours, c’est que lui-même est conforme à la méthode scientifique de l’observation et en harmonie avec les tendances générales de l’esprit humain. »
(Salon de 1867)

On est ici dans la perspective idéologique de la bourgeoisie classifiant la réalité dans le but de l’utiliser. La manie des collections – de timbres, de porte-clefs, etc. - n’est qu’un simple fétichisme de cette méthode bourgeoise de voir le monde. Les « collectionneurs » ne sont que des scories à la marge de ce grand élan bourgeois de tentative d’asservissement de la nature.

Émile Zola, s’il est la grande figure naturaliste, se situe ainsi dans un cadre précis, où le naturalisme se produisait déjà. Il n’est pas un créateur (la création n’existant d’ailleurs pas en général), mais le producteur de la conception théorique du naturalisme, dans sa préface de la deuxième édition de Thérèse Raquin, en 1867.

L’origine de cela tient au « positivisme », moment clef entre le réalisme et le naturalisme. Le processus est tout fait aisé à comprendre.

Entre 1820 et 1830, c’est « l’école voltairienne » qui représentait la bourgeoisie, attaquant le romantisme au nom de la continuité avec la période classique du 17ème siècle et le matérialisme du 18ème siècle.

Avec le renversement de la bourgeoisie foncière et de l’aristocratie, c’est l’esprit démocrate-chrétien qui l’emporte, le romantisme devenant « social », alors que le réalisme représente la bourgeoisie le plus strictement.

Après 1848, Auguste Comte affirme le positivisme. Se situant dans le prolongement de Nicolas de Condorcet, Antoine Destutt de Tracy et Claude Henri de Rouvroy, comte de Saint-Simon, son point de vue était que « le véritable esprit philosophique consiste uniquement en une simple extension méthodique du bon sens vulgaire à tous les sujets accessibles à la raison humaine ».

On est ici en plein idéalisme bourgeois « rationaliste », dans le prolongement de René Descartes, dans l’affirmation d’une véritable utopie : « La philosophie positive conduira nécessairement l’humanité au système social le plus convenable à sa nature, et qui surpassera beaucoup en homogénéité, en extension et en stabilité tout ce que le passé put jamais offrir. »

Cette vision linéaire, Claude Bernard la synthétise ainsi de manière terrible, dans une orgie sanglante bourgeoise, cartésienne, que Émile Zola reprendra :

« Le physiologiste n’est pas un homme du monde, c’est un savant, c’est un homme qui est saisi et absorbé par une idée scientifique qu’il poursuit : il n’entend plus les cris des animaux, il ne voit plus le sang qui coule, il ne voit que son idée et n’aperçoit que des organismes qui lui cachent des problèmes qu’il veut découvrir…

Il ne sent pas qu’il est dans un charnier horrible ; sous l’influence d’une idée scientifique, il poursuit avec délices un filet nerveux dans des chairs puantes et livides qui seraient pour tout autre homme un objet de dégoût et d’horreur.

D’après ce qui précède, nous considérons comme oiseuse ou absurde toute discussion sur les vivisections. »
(Claude Bernard, Introduction à la médecine expérimentale)

La bourgeoisie s’approprie le monde, mais elle le fait mécaniquement, dans l’esprit du boucher.

jeudi 29 janvier 2015


La « belle époque » de l’élan capitaliste