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La « belle époque » de l’élan capitaliste - 17ème partie : L’ordre moral entre le Sacré-Coeur et système Bertillon

La Belle époque est caractérisée par la mise en place de la société bourgeoise, et par conséquent d’un ordre moral parfaitement établi. C’est cet ordre moral que la petite-bourgeoisie de gauche et universitaire critiquera inlassablement, critiquant l’esprit réactionnaire et le conservatisme, l’esprit de surveillance, d’autorité, etc. sans jamais atteindre le cœur capitaliste.

L’expression « ordre moral » est assumé, par exemple par Patrice de Mac-Mahon dans un discours le 28 avril 1873 :

« Avec l’aide de Dieu, le dévouement de notre armée, qui sera toujours l’esclave de la loi, avec l’appui de tous les honnêtes gens, nous continuerons l’œuvre de la libération de notre territoire, et le rétablissement de l’ordre moral de notre pays. Nous maintiendrons la paix intérieure et les principes sur lesquels repose notre société. »

Et le symbole de cet ordre moral est bien connu, consistant en un bâtiment qui sera inévitablement dynamité à la Révolution socialiste : la basilique du Sacré-Cœur, à Montmartre. Sa construction suit une véritable lame de fond après la Commune de Paris de 1871, voici ce que dit l’appel initial :

« En présence des malheurs qui désolent la France et des malheurs plus grands peut-être qui la menacent encore.

En présence des attentats sacrilèges commis à Rome contre les droits de l’Église et du Saint-Siège, et contre la personne sacrée du Vicaire de Jésus-Christ nous nous humilions devant Dieu et réunissant dans notre amour l’Église et notre Patrie, nous reconnaissons que nous avons été coupables et justement châtiés.

Et pour faire amende honorable de nos péchés et obtenir de l’infinie miséricorde du Sacré-Cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ le pardon de nos fautes ainsi que les secours extraordinaires, qui peuvent seuls délivrer le Souverain Pontife de sa captivité et faire cesser les malheurs de la France. Nous promettons de contribuer à l’érection à Paris d’un sanctuaire dédié au Sacré-Cœur de Jésus. »

La loi républicaine sacralise cette construction :

« Est déclarée d’utilité publique la construction d’une église sur la colline de Montmartre, conformément à la demande qui en a été faite par l’archevêque de Paris, dans sa lettre du 5 mars 1873 adressée au ministre des cultes. Cette église, qui sera construite exclusivement avec des dons provenant de souscriptions, sera à perpétuité affectée à l’exercice public du culte catholique. »

En échange de cela, la République est définitivement installée, avec les lois constitutionnelles de 1875. Le régime bourgeois est installé.

Et l’ordre a évidemment besoin de surveillance et de répression, particulièrement dans une ville de Paris marquée par les « apaches », voyous présentés dans le film très connu Casque d’or, et tirés d’une histoire vraie (dans le Petit Journal on lit alors : « Ce sont là des mœurs d’Apaches, du Far West, indignes de notre civilisation. Pendant une demi-heure, en plein Paris, en plein après-midi, deux bandes rivales se sont battues pour une fille des fortifs, une blonde au haut chignon, coiffée à la chien !  »).

Voici comment Le Petit Journal du 20 octobre 1907 présente la chose, avec comme titre accrocheur L’Apache est la plaie de Paris et une couverture présentant un apache démesuré en taille par rapport au policier :

« Plus de 30 000 rôdeurs contre 8 000 sergents de ville : L’apache est la plaie de Paris. Nous démontrons plus loin, dans notre « Variété », que, depuis quelques années, les crimes de sang ont augmenté dans d’invraisemblables proportions.

On évalue aujourd’hui à au moins 30 000 le nombre de rôdeurs — presque tous des jeunes gens de quinze à vingt ans — qui terrorisent la capitale.

Et, en face de cette armée encouragée au mal par la faiblesse des lois répressives et l’indulgence inouïe des tribunaux, que voyons-nous ?... 8 000 agents pour Paris, 800 pour la banlieue et un millier à peine d’inspecteurs en bourgeois pour les services dits de sûreté.

Ces effectifs qui, depuis quinze ans n’ont guère été modifiés, sont absolument insuffisants pour une population dont l’ensemble — Paris et banlieue — atteint, le chiffre énorme de 4 millions d’habitants. C’est ce que nous avons voulu démontrer dans la composition si artistique et si vivement suggestive qui fait le sujet de notre première gravure. »

Voici comment Le Petit Journal illustré daté du 23 janvier 1910 présente l’origine du terme Apache :

« J’ai vu souvent des gens s’étonner de cette dénomination appliquée aux jeunes rôdeurs parisiens, dénomination dont ceux-ci se glorifient d’ailleurs, et il m’a paru curieux d’en rechercher l’origine. Je vous la donne telle qu’elle me fut contée.

C’est au commissariat de Belleville que, pour la première fois, ce terme fut appliqué à nos jeunes malandrins des faubourgs. Ce soir-là, le secrétaire du commissariat interrogeait une bande de jeunes voyous qui, depuis quelque temps, ensanglantait Belleville par ses rixes et ses déprédations et semait la terreur dans tout le quartier.

La police, enfin, dans un magistral coup de filet, avait réussi à prendre toute la bande d’un seul coup, et les malandrins, au nombre d’une douzaine, avaient été amenés au commissariat où le « panier à salade » allait bientôt venir les prendre pour les mener au Dépôt. En attendant, les gredins subissaient un premier interrogatoire. Aux questions du secrétaire, le chef de la bande, une jeune « Terreur » de dix-huit ans, répondait avec un cynisme et une arrogance extraordinaires.

Il énumérait complaisamment ses hauts faits et ceux de ses compagnons, expliquait avec une sorte d’orgueil les moyens employés par lui et par ses acolytes pour dévaliser les magasins, surprendre les promeneurs attardés et les alléger de leur bourse ; les ruses de guerre, dont il usait contre une bande rivale avec laquelle lui et les siens étaient en lutte ouverte. Il faisait de ses exploits une description si pittoresque, empreinte d’une satisfaction si sauvage, que le secrétaire du commissariat l’interrompit soudain et s’écria :

— Mais ce sont là de vrais procédés d’Apaches. Apaches !... le mot plut au malandrin... Apaches ! Il avait lu dans son enfance les récits mouvementés de Mayne Reid, de Gustave Aimard et de Gabriel Ferry... Apaches !... oui l’énergie sombre et farouche des guerriers du Far West était assez comparable à celle que déployaient aux alentours du boulevard extérieur les jeunes scélérats qui composaient sa bande... Va, pour Apaches ! Quand les gredins sortiront de prison — ce qui ne dut pas tarder, vu l’indulgence habituelle des tribunaux — la bande se reconstitua sous les ordres du même chef, et ce fut la bande des « Apaches de Belleville ».

Et puis le terme fit fortune. Nous eûmes bientôt des tribus d’apaches dans tous les quartiers de Paris : tant et si bien que le mot prit son sens définitif et qu’on ne désigna plus, autrement les rôdeurs de la grande ville. Aujourd’hui l’expression est consacrée ; la presse l’emploie journellement, car les apaches ne laissent pas passer un jour sans faire parler d’eux... Il ne manque plus que de la voir accueillie par le dictionnaire de l’Académie... »

C’est ainsi l’instauration du « système Bertillon », faisant d’Alphonse Bertillon (1853-1914) une grande figure policière tant en Europe qu’aux États-Unis.

Le « système Bertillon » procède au fichage méthodique des criminels, avec non seulement des photographies de face et de profil, mais des descriptions « parlées » du nez, des oreilles, etc. ainsi que les données biométriques (taille du corps, des pieds, des mains, etc., poids, marques particulières comme les tatouages ou les cicatrices, etc.).

En 1882 est ainsi formé le premier bureau d’identité à la préfecture de Police et en 1903, 12 personnes gèrent des millions de fiches parfaitement classées, dans un esprit très français.

On notera que le père d’Alphone Bertillon était statisticien, son frère statisticien et démographe, chef de service de la statistique municipale de la Ville de Paris et à l’origine d’une classification des causes de décès. On est là déjà dans la tradition républicaine, dans la capacité de la République à former une élite transmettant son idéologie, ses méthodes.

La Belle époque est ainsi une époque où l’image, celle du Sacré Coeur ou bien celle des photographies des criminels, commence à jouer un rôle important, parallèlement à l’alphabétisation générale et le développement de la presse à grands tirages.

La bourgeoisie regrettera toujours amèrement cette période où elle dominait absolument. Par la suite en effet, les forces productives devenant plus puissantes amèneront une telle imprimerie et une telle photographie que la bourgeoisie aura du mal à maîtriser les représentations.

L’ouvrage classique exprimant la nostalgie de cet âge d’or bourgeois est L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, essai de Walter Benjamin de 1935. Ce dernier explique que les œuvres d’art ont perdu leur « aura » en raison de la possibilité des reproductions.

Walter Benjamin est typique de la position de l’artiste petit-bourgeois heureux que la Belle époque lui permette une pseudo indépendance sur le plan de la « créativité », mais que « l’ère des masses » prive déjà du caractère « unique » de ses œuvres.

Il dit ainsi :

« Vers 1900, la reproduction mécanisée avait atteint un standard où non seulement elle commençait à faire des oeuvres d’art du passé son objet et à transformer par là même leur action, mais encore atteignait à une situation autonome les procédés artistiques.

Pour l’étude de ce standard, rien n’est plus révélateur que la manière dont ses deux manifestations différentes reproduction de l’oeuvre d’art et art cinématographique se répercutèrent sur l’art dans sa forme traditionnelle (...)

La dispute qui s’ouvrit, au cours du XIXe siècle, entre la peinture et la photographie, quant à la valeur artistique de leurs productions respectives, apparaît de nos jours confuse et dépassée. Cela n’en diminue du reste nullement la portée, et pourrait au contraire la souligner.

En fait, cette querelle était le symptôme d’un bouleversement historique de portée universelle dont ni l’une ni l’autre des deux rivales ne jugeaient toute la portée. L’ère de la reproductibilité mécanisée séparant l’art de son fondement rituel, l’apparence de son autonomie s’évanouit à jamais. »

Ainsi, tant le Sacré Coeur que le système Bertillon forment les images d’un âge d’or bourgeois, celui de la Belle époque, celui où la société était encadrée, maîtrisée, totalement au service de la reproduction élargie du capital.

lundi 2 mars 2015


La « belle époque » de l’élan capitaliste