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La « belle époque » de l’élan capitaliste - 14e partie : Les fausses avant-gardes du futurisme et du Cercle Proudhon

Avec l’affaire Dreyfus, le nationalisme a compris que la république bourgeoise avait réussi à s’affirmer, à atteindre un certain niveau de modernité. Il y a alors eu la tentative de dépasser clivage monarchie / république, en appelant à une république aristocratique.

Trois appels vont avoir un succès très important. Si le premier, formulé par le Cercle Proudhon, n’aura jamais qu’un succès intellectuel, les manifestes surréaliste et futuriste vont avoir des succès fulgurants.

Dans les trois cas, la bourgeoisie va soutenir la genèse et le développement de ces fausses avant-gardes, devant happer les forces vives intellectuelles de la révolution pour les conduire dans la rébellion esthétique.

Le Cercle Proudhon est une tentative s’appuie directement sur les enseignements de Georges Sorel et de Pierre-Joseph Proudhon. Dès janvier 1909, le Comité d’action des syndicats royalistes dépose une gerbe sur la tombe de ce dernier, avec un bandeau où est inscrit

« A P. J. Proudhon, au patriote français qui combattit le principe des nationalités en Europe, au justicier socialiste qui dénonça les crimes sociaux de la Révolution, et les mensonges économiques du collectivisme juif, à l’immortel auteur du Principe fédératif. »

C’est Edouard Berth, disciple de Georges Sorel, qui joue le rôle de théoricien. Dans Le centenaire de Proudhon, 1809-1909, il résume ainsi ce qui va être la conception au cœur du « socialisme national » :

« Il appartient aux syndicalistes révolutionnaires, tout pénétrés d’esprit guerrier, et qui veulent, par la grève, cette forme économique de la guerre, exalter le travailleur en tant que travailleur et engendrer la morale des producteurs en partant du point d’honneur syndical, de redonner au monde moderne le sens d’une culture héroïque fondée sur le travail. »

On retrouve également Georges Valois, qui sera dans les années 1920 le premier à se revendiquer du fascisme, avec le Faisceau en 1925, puis le Parti Républicain Syndicaliste en 1928. ; il est l’auteur de l’article explicatif de la formation du Cercle Proudhon, dans son premier cahier, Pourquoi nous rattachons nos travaux à l’esprit proudhonien (1ère conférence publique du Cercle Proudhon, 16 décembre 1911).

Georges Valois salue la naissance de cette union de nationalistes et d’antidémocrates issus du courant syndicaliste révolutionnaire, dans l’esprit de Georges Sorel et la « déception » des conséquences de l’affaire Dreyfus. On peut lire dans la déclaration :

« Les Français qui se sont réunis pour fonder le Cercle Proudhon sont tous nationalistes. Le patron qu’ils ont choisi pour leur assemblée leur a fait rencontrer d’autres Français qui ne sont pas nationalistes, qui ne sont pas royalistes et qui se joignent à eux pour participer à la vie du Cercle et à la rédaction des Cahiers. »

Le programme est celui d’une révolution conservatrice. Dans la déclaration, on lit ainsi :

« Ramenée parmi nous pour instaurer le règne de la vertu, [la démocratie] tolère et encourage toutes les licences. Elle est théoriquement un régime de liberté ; pratiquement, elle a horreur des libertés concrètes, réelles, et elle nous a livrés à quelques grandes compagnies de pillards, politiciens associés à des financiers ou dominés par eux, qui vivent de l’exploitation des producteurs.

La démocratie enfin a permis, dans l’économie et dans la politique, l’établissement du régime capitaliste qui détruit dans la cité ce que les idées démocratiques dissolvent dans l’esprit, c’est-à-dire la nation, la famille, les mœurs, en substituant la loi de l’or aux lois du sang.

La démocratie vit de l’or et d’une perversion de l’intelligence. Elle mourra du relèvement de l’esprit et de l’établissement des institutions que les Français créent ou recréent pour la défense de leurs libertés et de leurs intérêts spirituels et matériels. »

Pierre-Joseph Proudhon est le trait d’union dans la lutte du sang contre l’or. La déclaration affirme que :

« Proudhon, c’est la France éternelle qui subit au XIXe siècle l’anarchie intellectuelle du XVIIe siècle, qui continue de répéter les paroles insensées imposées à sa mémoire, mais dont les mains paysannes, ouvrières, formées par le labeur aux arts de la vie, reproduisent les gestes traditionnels du travail, et dont l’intelligence, disciplinée par les siècles, recherche l’ordre dans ce monde nouveau оù elle n’aperçoit plus que les signes du désordre. »

Le nationalisme français qui est ici mis en avant est profondément antisémite, opposé en tout point au marxisme, ce qui fournit la base d’une haine farouche de la culture allemande (dans l’article intitulé Proudhon, Edouard Berth sous le pseudonyme de Jean Darville explique que « la lourdeur germanique ne comprendra jamais le composé rare que constitue l’ordre français, fait de liberté, d’ironie et d’unité profonde  »).

Cependant, Charles Maurras ne soutiendra pas le mouvement alors que l’Action française se développe, et les syndicalistes révolutionnaires du Cercle Proudhon refuseront toute logique aboutissant au politique. Cette tentative de formuler un authentique mouvement fasciste ne pouvait qu’échouer.

C’est ce qui explique la genèse de nouvelles « avant-gardes » dans le domaine des arts dits modernes. Les artistes décadents sont des figures politiques, mais l’irrationalisme prédomine tellement qu’une formulation cohérente est impossible, d’où la mise en avant d’un « style. »

C’est dans le très conservateur quotidien français Le Figaro que l’italien Filippo Tommaso Marinetti publie en 1909 son manifeste futuriste, ode patriarcale faisant l’éloge de la violence et du rejet de la culture. Voici un long extrait du manifeste :

« Fondation et Manifeste du Futurisme :

Nous avions veillé toute la nuit, mes amis et moi, sous des lampes de mosquée dont les coupoles de cuivre aussi ajourées que notre âme avaient pourtant des cœurs électriques. Et tout en piétinant notre native paresse sur d’opulents tapis Persans, nous avions discuté aux frontières extrêmes de la logique et griffer le papier de démentes écritures.

Un immense orgueil gonflait nos poitrines, à nous sentir debout tout seuls, comme des phares ou comme des sentinelles avancées, face à l’armée des étoiles ennemies, qui campent dans leurs bivouacs célestes. Seuls avec les mécaniciens dans les infernales chaufferies des grands navires, seuls avec les noirs fantômes qui fourragent dans le ventre rouge des locomotives affolées, seuls avec les ivrognes battant des ailes contre les murs !

Et nous voilà brusquement distraits par le roulement des énormes tramways à double étage, qui passent sursautant, bariolés de lumières, tels les hameaux en fate que le Pô débordé ébranle tout à coup et déracine, pour les entraîner, sur les cascades et les remous d’un déluge, jusqu’à la mer.

Puis le silence s’aggrava. Comme nous écoutions la prière exténuée du vieux canal et crisser les os des palais moribonds dans leur barbe de verdure, soudain rugirent sous nos fenêtres les automobiles affamées.

- Allons, dis-je, mes amis ! Partons ! Enfin la Mythologie et l’Idéal mystique sont surpassés.

Nous allons assister à la naissance du Centaure et nous verrons bientôt voler les premiers Anges ! Il faudra ébranler les portes de la vie pour en essayer les gonds et les verrous !...

Partons ! Voilà bien le premier soleil levant sur la terre !... Rien n’égale la splendeur de son épée rouge qui s’escrime pour la première fois, dans nos ténèbres millénaires. Nous nous approchâmes des trois machines renâclantes pour flatter leur poitrail. Je m’allongeai sur la mienne comme un cadavre dans sa bière, mais je ressuscitai soudain sous le volant - couperet de guillotine - qui menaçait mon estomac. (...)

Alors, le visage masqué de la bonne boue des usines, pleine de scories de métal, de sueurs inutiles et de suie céleste, portant nos bras foulés en écharpe, parmi la complainte des sages pécheurs à la ligne et des naturalistes navrés, nous dictames nos premières volontés à tous les hommes vivants de la terre :

1. Nous voulons chanter l’amour du danger, l’habitude de l’énergie et de la témérité.

2. Les éléments essentiels de notre poésie seront. le courage, l’audace et la révolte.

3. La littérature ayant jusqu’ici magnifié l’immobilité pensive, l’extase et le sommeil, nous voulons exalter le mouvement agressif, l’insomnie fiévreuse, le pas gymnastique, le saut périlleux, la gifle et le coup de poing.

4. Nous déclarons que la splendeur du monde s’est enrichie d’une beauté nouvelle la beauté de la vitesse. Une automobile de course avec son coffre orné de gros tuyaux tels des serpents à l’haleine explosive... Une automobile rugissante, qui a l’air de courir sur de la mitraille, est plus belle que la Victoire de Samothrace.

5. Nous voulons chanter l’homme qui tient le volant, dont la tige idéale traverse la Terre, lancée elle-même sur le circuit de son orbite.

6. Il faut que le poète se dépense avec chaleur, éclat et prodigalité, pour augmenter la ferveur enthousiaste des éléments primordiaux.

7. Il n’y a plus de beauté que dans la lutte. Pas de chef-d’œuvre sans un caractère agressif. La poésie doit être un assaut violent contre les forces inconnues, pour les sommer de se coucher devant l’homme.

8. Nous sommes sur le promontoire extrême des siècles !... A quoi bon regarder derrière nous, du moment qu’il nous faut défoncer les vantaux mystérieux de l’Impossible ? Le Temps et l’Espace sont morts hier. Nous vivons déjà dans l’absolu, puisque nous avons déjà créé l’éternelle vitesse omniprésente.

9. Nous voulons glorifier la guerre - seule hygiène du monde, - le militarisme, le patriotisme, le geste destructeur des anarchistes, les belles Idées qui tuent, et le mépris de la femme.

10. Nous voulons démolir les musées, les bibliothèques, combattre le moralisme, le féminisme et toutes les lâchetés opportunistes et utilitaires.

11. Nous chanterons les grandes foules agitées par le travail, le plaisir ou la révolte ; les ressacs multicolores et polyphoniques des révolutions dans les capitales modernes ; la vibration nocturne des arsenaux et des chantiers sous leurs violentes lunes électriques ; les gares gloutonnes avaleuses de serpents qui fument ; les usines suspendues aux nuages par les ficelles de leurs fumées ; les ponts aux bonds de gymnastes lancés sur la coutellerie diabolique des fleuves ensoleillés ; les paquebots aventureux flairant l’horizon ; les locomotives au grand poitrail, qui piaffent sur les rails, tels d’énormes chevaux d’acier bridés de longs tuyaux, et le vol glissant des aéroplanes, dont l’hélice a des claquements de drapeau et des applaudissements de foule enthousiaste.

C’est en Italie que nous lançons ce manifeste de violence culbutante et incendiaire, par lequel nous fondons aujourd’hui le Futurisme, parce que nous voulons délivrer l’Italie de Sa gangrène de professeurs, d’archéologues, de cicérones et d’antiquaires. (...)

Vos objections ? Assez ! Assez ! Je les connais ! C’est entendu ! Nous savons bien ce que notre belle et fausse intelligence nous affirme. - Nous ne sommes, dit-elle, que le résumé et le prolongement de nos ancêtres. - Peut-être ! Soit !... Qu’importe ?... Mais nous ne voulons pas entendre ! Gardez-vous de répéter ces mots infâmes ! Levez plutôt la tête !

Debout sur la cime du monde, nous lançons encore une fois le défi aux étoiles !

Milan - Via Senato, 2

Filippo Tommaso Marinetti

Cet appel à l’irrationalisme est exactement le même que fera André Breton avec le Manifeste du surréalisme, vint ans plus tard, dans le chaos des années 1920, attirant des sympathisants du communisme dans les mailles de l’irrationalisme surréaliste.

mardi 24 février 2015


La « belle époque » de l’élan capitaliste