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La bataille anti-révisionniste en Allemagne (1960-1980)

En Allemagne de l’Ouest, l’interdiction du Parti Communiste d’Allemagne, la relance économique sous supervision américaine, l’influence néfaste de l’Allemagne de l’Est ayant basculé dans le révisionnisme et l’apparition d’un Parti Communiste allemand (DKP) pro-soviétique avaient provoqué un effondrement d’un mouvement communiste qui, de toutes manières, avait été pratiquement anéanti par le régime national-socialiste.

Aucune relance ne fut possible avant le développement du SDS – Sozialistischer Deutscher Studentenbund (Union socialiste des étudiants allemands) – qui à la suite de son rapide effondrement laissa la place à une immense vague anti-révisionniste.

Le SDS était né en 1946 en étant proche des socialistes, mais il s’en éloigna rapidement, devenant le fer de lance d’une opposition de type gauchiste dans les années 1960.

Trois raisons en furent à l’origine : l’opposition au réarmement accepté par les socialistes, le refus du nucléaire, ainsi que la transformation du Parti Social-Démocrate, en 1959 au congrès de Bad Godesberg, en parti populaire, à l’opposé de son identité à la fois socialiste et ouvrière.

Pour cette raison, le SDS et sa mouvance s’élancèrent dans ce qui est connu en Allemagne de l’Ouest comme l’APO (Außerparlamentarische Opposition – Opposition extra-parlementaire). La principale figure ressortant du SDS et de l’APO fut l’Allemand de l’Est Rudi Dutschke, qui avait rejoint l’Allemagne de l’Ouest en 1961 au moment de la construction du mur de Berlin.

Rudi Dutschke joua au fur et à mesure le rôle de point de jonction de mouvances idéologiquement particulièrement variées, développant un discours fondé sur trois grands principes :

- la société allemande développe un capitalisme particulièrement structuré et hiérarchisé, appelant à une révolte anti-autoritaire ;

- la jonction avec le tiers-monde – notamment le Vietnam – est vitale pour l’identité révolutionnaire ;

- l’URSS est en contradiction avec un socialisme authentique ;

- il est nécessaire de pratiquer un syncrétisme idéologique pour avancer.

Le point culminant sur le plan idéologique fut le congrès de soutien au Vietnam, avec 3000 participants à Berlin. La victoire au Vietnam était associée à la perspective de la destruction de l’OTAN, la congrès dénonçant « la tentative de l’impérialisme américain d’imbriquer, par l’OTAN, les métropoles ouest-européennes dans sa politique de contre-révolution coloniale ».

Furent notamment présents Daniel Cohn-Bendit, mais également Alain Krivine et Daniel Bensaïd, proches de Rudi Dutschke qui appréciait la Jeunesse Communiste Révolutionnaire qui agissait alors en France, dont l’idéologie trotskyste est alors fortement marquée en même temps par le tiers-mondisme (c’est le « pablisme »).

Rudi Dutschke était également profondément marqué par l’école de Francfort ; c’est d’ailleurs Herbert Marcuse, avec sa dénonciation de l’homme unidimensionnel propre au capitalisme et son appel aux marges non aliénées (comme les étudiants), qui est l’intellectuel le plus important à l’arrière-plan.

Le point de cristallisation fut cependant particulièrement brutal, lorsque le 2 juin 1967, l’étudiant Benno Ohnesorg fut tué d’une balle dans le derrière de la tête par un policier au cours d’une manifestation d’opposition à la visite officielle du Shah d’Iran à Berlin-Ouest.

Cela provoqua une vague de protestation étudiante, qui déboucha directement sur le mai 1968 allemand : un 1er mai parallèle à celui du syndicat unique DGB fut organisé, avec plus de 40 000 personnes à Berlin-Ouest.

La pression fut toutefois terrible sur les étudiants, avec les médias se déchaînant contre eux, dans le cadre d’une société aux luttes sociales entièrement pacifiées.

Rudi Dutschke fut d’ailleurs victime d’un attentat néo-nazi dès avril 1968 ; grièvement blessé, il garda des séquelles à vie, alors que le SDS atteignait son point culminant, avec 2500 membres et que la mobilisation de 60 000 personnes en protestation contre l’attentat s’accompagna de blocus et d’affrontements avec la police.

Mais l’époque avait déjà changé et le SDS implosa, avec une dispersion générale dans toutes les directions, amenant l’éclosion des « groupes-k » : les structures marxistes-léninistes désireuses de fonder le Parti.

Le SDS avait massifié les idées révolutionnaires n’existant auparavant qu’à la marge : c’est le même phénomène qu’en France avec mai 1968. Cependant, à la différence d’en France, le trotskysme fut largement minoritaire, le mouvement marxiste-léniniste ayant largement le dessus, avant par la suite que les « anti-autoritaires » ne prennent le dessus à la fin des années 1970.

Le mouvement marxiste-léniniste était composé de cadres organisés de manière très efficace, développant une presse puissante, organisant plus de 15 000 personnes dans différentes structures, 100 000 personnes connaissant leur socialisation par leur biais :

- KPD/ML – Parti Communiste d’Allemagne /Marxistes-léninistes avait une envergure nationale et était présent en RDA ;

- le KPD/AO – Parti Communiste d’Allemagne/Organisation de construction avait une envergure nationale ;

- le KBW – Union Communiste d’Allemagne de l’Ouest avait une envergure nationale ;

- le KB – Union Communiste existait dans le nord de l’Allemagne de l’Ouest ;

- le KABD – Union Communiste Ouvrière d’Allemagne était présent dans le Sud-Ouest et en Rhénanie-du-Nord-Westphalie ;

- le AB – Union ouvrière pour la reconstruction du KPD agissait en Bavière.

A cela s’ajoute une mouvance partisane de la lutte armée et prônant la guerre populaire, qui formera la Fraction Armée Rouge (RAF).

Il existait bien entendu également une multitude d’autres groupes locaux et petites organisations s’opposant à ces principales structures.

Les points communs de ces structures et organisations sont qu’ils s’appuient sur les étudiants radicalisés, y compris les partisans de la future RAF qui disposaient alors d’un journal diffusé à l’université et faisant la promotion de la lutte armée.

Si les noyaux de la RAF s’orientaient toutefois vers les milieux de culture alternative et étaient déjà tournés vers la clandestinité, les structures et organisations marxistes-léninistes agissaient à ciel ouvert, recrutant et formant massivement, avec un très haut degré d’organisation.

Les « groupes-k » comme ils furent surnommés pratiquèrent donc un militantisme débridé, parvenant tant à s’implanter dans des usines qu’à mener des opérations coup de poing, avec des interventions très bien organisées (casques, matraques, coordination, etc.).

Le souci est que les cadres dirigeants provenaient, sauf de rares exceptions, directement des directions locales du SDS, avec donc ses traditions et leur approche. Les deux figures notables ayant un parcours différent sont Ernst Aust (1923 – 1985), qui avait rejoint le KPD pendant la guerre et avait continué dans le KPD interdit en Allemagne de l’Ouest, ainsi que Willi Dickhut qui lui était déjà actif avant la guerre.

Tous deux étaient à la direction du KPD/ML, qui était reconnue comme une organisation importante par la Chine populaire et l’Albanie, ce dernier pays s’occupant par ailleurs des marxistes-léninistes des pays d’Europe.

Cependant, les « groupes-k » ne furent jamais en mesure de dépasser leur origine petite-bourgeoise. La grande grève des métallos de janviers 1972 – avec 360 000 personnes cessant le travail – ne provoqua pas de modification de la base du mouvement, malgré la foisonnante activité à la base, comme en témoignent les publications locales du KPD/ML.







Comme rapidement les polémiques idéologiques sino-albanaises virent jour à la suite de la mort de Mao Zedong, les scissions se multiplièrent d’autant plus vite.

Le KPD/ML, sous l’impulsion d’Ernst Aust, finit ainsi par se tourner vers l’Albanie et rejeter Mao Zedong en raison de la « théorie des trois mondes », le KPD/AO soutenant alors unilatéralement le régime chinois, y compris la ligne contre la « bande des quatre ». Le KPD/ML fondit ensuite en 1985 un « Parti Socialiste Unifié » avec des trotskystes, avant de disparaître.

Willi Dickhut, quant à lui, fondit le KABD dès 1972, qui devint le MLPD (Parti marxiste-léniniste d’Allemagne) en 1982.

Le MLPD se maintint à travers une ligne purement électoraliste et syndicale, alors que l’ensemble du mouvement marxiste-léniniste s’effondra dès la fin des années 1970, basculant dans le mouvement écologiste, notamment le nouveau parti des Verts. Les Verts de Hambourg et Berlin-Ouest s’appuyaient ainsi directement sur les restes du mouvement marxiste-léniniste.

Le mouvement marxiste-léniniste – notamment le KB – avait en effet mobilisé puissamment contre le nucléaire ; ce sont d’ailleurs les marxistes-léninistes d’Allemagne qui avaient été les mieux organisés et les plus efficaces lors de la manifestation française rassemblant 60 000 personnes contre le projet de centrale nucléaire de Superphénix à Creys-Malville en 1977.

La Fraction Armée Rouge, quant à elle, fit le choix de se tourner vers le mouvement autonome naissant au tout début des années 1980, se posant comme fraction rouge d’un mouvement en périphérie de la société allemande.

À l’opposé du mouvement marxiste-léniniste, l’aile anti-autoritaire du SDS se dilua en effet dans l’opposition extra-parlementaire qui essaima différentes pratiques et cultures alternatives. L’une de ces formes fut le « blues », une aire de hippies révolutionnaires combinant consommation de haschich et de différentes drogues avec l’illégalisme comme démarche militante.

A Berlin, les « rebelles du hasch » furent les plus connus avec les « Tupamaros de Berlin-Ouest » ; l’organe de presse du blues fut « 883 », à qui la Fraction Armée Rouge en fondation envoya son fameux document sur la libération d’Andreas Baader.

A Francfort, la mouvance prit le nom de « lutte révolutionnaire », avec des « groupes de nettoyage » provoquant des affrontements violents avec la police et rassemblant jusqu’à 10 000 personnes.

De véritables guérillas se formèrent au coeur de cette mouvance : les RZ – Cellules Révolutionnaires et le Mouvement du 2 juin.

Ce processus, parallèlement au tournant « vert » du mouvement marxiste-léniniste, fit de Berlin un bastion alternatif, avec 200 bâtiments occupés, donnant naissance au mouvement autonome, dont une composante se définissait comme anti-impérialiste et s’orientait dans le soutien à la RAF.

Capable de rassembler 10 000 personnes à Berlin-Ouest en 1981, les anti-impérialistes devinrent hégémoniques en 1985-1986, avant de littéralement s’effondrer.