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La Sécession viennoise – 3e partie : Gustav Klimt et le baroque détourné

Quand on s’intéresse à Gustav Klimt, il faut comprendre que tout comme avec Alfons Mucha, on n’a pas affaire en tant que tel à des peintres, mais à des décorateurs.

Les ambulants, en Russie, étaient issus d’une petite couche cultivée liée à une bourgeoisie bien trop faible, les amenant à assumer entièrement la dimension démocratique, se tournant vers la réalité du peuple.

La situation était différente en Autriche, où la bourgeoisie était bien plus forte et formait par conséquent une clientèle réelle. C’est cela qui fait qu’il y a des tendances très clairement impressionnistes, symbolistes-décadentistes.

Toutefois, la bourgeoisie ayant un aspect progressiste, dans sa lutte nationale contre la féodalité, il y a un aspect progressiste dans la Sécession, que les artistes de ce mouvement ont compris comme appel à l’art dans la vie quotidienne, à l’art national.

Gustav Klimt est ainsi le peintre national-bourgeois autrichien, tandis qu’Alfons Mucha est le peintre national-bourgeois tchèque. Regardons pour saisir comment cela est vrai, avec ses principales œuvres (cliquer pour agrandir, certaines étant de haute résolution).

De par l’importance du baroque en Autriche comme idéologie de la Contre-Réforme, les artistes ont dû, malgré eux, suivre cette tendance historique.

L’expression de l’art national autrichien passe par le détour du baroque, ce qui n’est pas le cas pour l’art national tchèque qui, comme avec Alfons Mucha, puise dans la culture slave historique afin de réfuter l’oppression nationale autrichienne dont le baroque était justement le vecteur idéologique et culturel.

Comme on le sait, le baroque possédait une exigence d’ensemble : son apparence se voulait en mouvement, occupant tout l’espace, pour subjuguer la raison et prétendre que le monde serait incompréhensible, seul Dieu l’étant, par sa stabilité unique.

Dans les œuvres suivantes, Gustav Klimt réussit admirablement bien à conjuguer la représentation et la décoration allant avec celle-ci, pour former une atmosphère pratiquement typique. On a ici affaire à une décoration typique, propre à une ambiance, une atmosphère.

Pour bien saisir cette question de la décoration, voyons la frise Beethoven montrant des forces hostiles.

Comme on le voit, Gustav Klimt a largement été marqué par le symbolisme-décadentisme et cela ira en empirant. Il faut s’extraire de ce basculement dans le mysticisme pour trouver l’intérêt en quelque sorte décoratif typique de Gustav Klimt. Les œuvres suivantes parviennent à une très intéressante synthèse décorative, témoignant d’une idée ou d’une personne représentée comme un ensemble. Ce qu’on voit dépasse un simple tableau ; on est dans une décoration.

On a ici Amour, un portrait du pianiste et professeur de piano Joseph Pembauer, l’acteur Josef Lewinsky en tant que Carlos.



C’est en ce sens qu’il faut comprendre pourquoi Gustav Klimt a réussi à faire des œuvres marquantes. S’il n’avait été qu’un impressionniste à la manière autrichienne, il serait passé inaperçu. Ce n’est qu’en se liant à la dimension progressiste de la culture autrichienne à son époque qu’il a su synthétiser artistiquement, dans le sens de la décoration typique.

Le tableau ici tout à fait représentatif de cet aboutissement est bien sûr Le baiser, suivi ici par Portrait d’Adèle Bloch-Bauer I.


Dans le contexte propre à la domination du cléricalisme, Gustav Klimt a également souligné la dimension corporelle.

A la même époque, la social-démocratie mettait en avant en Autriche la natation, la gymnastique ou encore le cyclisme. On est dans la conquête du corps, qui a été aliéné par le catholicisme le plus forcené, car issu de la Contre-Réforme et visant à reconquérir des masses historiquement passées au protestantisme.

La clef culturelle pour comprendre l’Autriche est qu’il s’agit d’un pays non pas simplement catholique, mais re-catholicisé.

L’érotisme chez Gustav Klimt est donc présent de manière très forte, souvent en passant par le prisme symboliste-décadentiste où la femme est considérée comme un absolu, tout en restant un objet d’adoration sexuelle. Voici Danae, Les trois âges de la femme, Les vierges, Judith et Holopherne.




Il est aisé de voir que Gustav Klimt va, sur le plan artistique, en direction de cette décoration typique, de cet ensemble formant une atmosphère, en tentant de maintenir un réalisme à travers l’impressionnisme.

C’est une contradiction en soi, qu’il réussit à dépasser parfois productivement. C’est tout à fait net dans les œuvres suivantes : Schubert au piano, portrait de Sonja Knips.


Ce qui caractérise la ville de Vienne, ainsi que le catholicisme autrichien, c’est un rapport très particulier à la mort, celle-ci étant un thème culturellement omniprésent, la mort étant même considéré comme devant avoir été une viennoise ! Le chanteur Marx Augustin du XVIIe siècle est également connu pour avoir été tellement saoul qu’on le ramassa avec tous les morts de la peste et qu’il se réveilla dans un charnier...

Cette thématique est largement retranscrite dans Gustav Klimt, en tant qu’auteur national ; il serait erroné de rattacher cela au symbolisme-décadentisme et à sa fascination pour le morbide. Voici Vie et mort, Espoir I, Espoir II.




Gustav Klimt a souvent réalisé ses œuvres en série, dans le cadre d’une décoration, par exemple à l’université. Voici Hygieia, la santé, placée à l’université de médecine. On retrouve toujours cet esprit de décoration typique.

Voici, enfin, deux œuvres absolument représentatives de la culture nationale autrichienne, avec Buchenwald I (c’est-à-dire un bois de hêtre) et L’accomplissement. On y voit les deux éléments moteurs de la répresentation dans son cadre culturel : la décoration d’orientation contemplative dans un cadre atmosphérique, avec une tentative de rendre le plus complexe possible cela.


C’est le baroque et sa richesse multiforme détourné dans le sens d’une décoration typique.