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La Sécession viennoise – 1ère partie : art national, art total

La Russie avait, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, connu le mouvement des peintres ambulants, issu de la volonté d’artistes d’aller dans le sens démocratique. Pour cette raison, la monarchie tendant à être absolue a en partie soutenu ce mouvement contre la féodalité, tout en le réfutant en partie en raison de sa base démocratique, son orientation populaire.

L’Autriche-Hongrie connaissait une situation exactement similaire, avec une monarchie tendant à être absolue, se débattant contre la féodalité et les forces catholiques. On y trouve, dans un esprit parallèle aux ambulants russes, mais largement différent pour des raisons historiques, un mouvement d’artistes s’orientant vers la démocratie : le mouvement de la Sécession.

La nature de la Sécession est différente des ambulants russes pour de multiples raisons : de par la dimension multi-nationale de l’empire, le mouvement était présent à Vienne, mais également à Prague et Budapest.

La bourgeoisie était bien plus forte qu’en Russie, rentrant ouvertement en concurrence avec l’aristocratie dans la capitale viennoise. Par conséquent, le libéralisme était une valeur bien plus omniprésente, avec une bourgeoisie pouvant devenir directement une clientèle, notamment avec les richissimes bâtiments du Ring, la grande avenue encerclant le premier arrondissement viennois.

La Sécession ne se voulait donc pas une force parallèle au pouvoir comme les ambulants en Russie, mais directement une force esthétique considérant devoir posséder l’hégémonie.

Le choix du terme Sécession provient d’ailleurs de l’Antiquité romaine, de la secessio plebis, lorsque la plèbe faisait sécession en se déplaçant en masse sur une colline de Rome, en attendant la satisfaction de ses revendications.

La Sécession emprunta également à Tite-Live et au paganisme romain le titre de sa revue, Ver Sacrum, signifiant « printemps sacré », les artistes de la Sécession se présentant comme les représentants de la vie, de la créativité, s’arrachant par conséquent aux formes ossifiées, incompatibles avec l’art.

L’expression Sécession avait déjà été utilisé par des artistes à Munich, dès 1892 ; de même, il y aura à Berlin une Sécession à partir de 1898, celle de Vienne s’inaugurant en 1897. C’est celle-ci qui aura le plus d’impact, en raison des conditions historiques.

La Sécession viennoise était portée par sa nature contradictoire, de manière très similaire aux ambulants : d’un côté, c’était une expression démocratique anti-féodale, de l’autre un besoin de libéralisme dans le cadre de la concurrence de la bourgeoisie avec l’aristocratie.

Par conséquent, on trouve dans la Sécession viennoise à la fois des éléments brutalement esthétisants, dans l’esprit bourgeois de l’art pour l’art, des influences du symbolisme-décadentisme notamment français, et des œuvres de haute qualité, d’esprit démocratique, faisant de l’art une question de culture, de civilisation.

La Sécession, en exigeant un art propre à son époque, généralisait cela en théorie générale du triomphe du printemps qui revient, en triomphe de la beauté artistique comme modèle de culture ; dès le premier numéro de Ver Sacrum, il était expliqué qu’il ne sera reconnu ni un art pour les riches, ni art pour les pauvres, mais l’art comme possession de tout un chacun.

En réalité, c’était une quête très précise de rupture avec la pesanteur aristocratique-cléricale, à une époque bien déterminée ; de fait, il fut affirmé dès le départ que les œuvres de l’étranger seront appréciés si besoin est, mais que la Sécession se pose comme art national autrichien.

La Sécession souligne, en effet, à la fois son caractère national, que le fait qu’il n’y ait alors aucune tradition artistique en Autriche, pays présenté comme arriéré sur le plan artistique, la Sécession venant combler ce manque.

Phase paradoxale de par l’histoire culturelle de l’Autriche, qu’on ne comprend que lorsqu’on voit que Vienne est opposée à Paris et Berlin, villes où les partisans du « nouveau » concurrencent ceux de « l’ancien », dans une bataille d’école : cela signifie que la Sécession accompagne la naissance de la nation autrichienne, qu’elle entend rompre avec la nation allemande dont l’Autriche était une composante, tout en refusant le cosmopolitisme grand-bourgeois qui amènerait à assumer de manière unilatérale le style parisien.

La Sécession insiste de ce fait logiquement tant sur le niveau culturel nécessaire aux artistes que sur l’éducation du goût du public, à qui il y a par ailleurs encore à donner naissance.

C’est là l’exigence de la bourgeoisie qui veut une opinion publique, une société ouverte, libérale et la dimension militante sur ce plan est explicite : la revue Ver Sacrum affirme avoir une fonction d’agitation, de célébration de l’art comme projet général avec une démarche nécessairement rupturiste par rapport à la société.

De par cette dimension nationale-bourgeoise et démocratique, la Sécession se présente immédiatement en tant qu’association d’artistes des arts visuels : si quelqu’un n’aime pas les images, lit-on dans le premier numéro, alors on lui proposera des tapisseries, des verres, des bijoux pour les femmes ou les fiancées, des tissus, etc. Par la bourgeoisie et sa consommation, l’artiste peut propager l’utopie artistique totale.

La Sécession connaîtra inévitablement un développement rapide, soutenue par la bourgeoisie et la monarchie absolue, avant de voir inévitablement une séparation entre le courant loyaliste par rapport au régime et la tendance bourgeoise donnant naissance aux ateliers de Vienne, les Wiener Werkstätte, dans le prolongement du projet d’art total et de marchandises relevant, tout au moins comme projet, non pas tant du commerce que de l’artisanat.

A cela s’ajoutera la question nationale tchèque au sein de la problématique autrichienne, pavant la voie à l’affirmation de l’art national tchèque, dont des figures marquantes sont Jan Kotěra, Alfons Mucha, auquel il faut également lier Egon Schiele.